CHAPITRE IV
La {{uerre en Flandre. — Campagne do 170S. — Le duc de Bourf;of;ne à larince. — Ouilonarde et la prise de Lille. — Soin des malades et des blessés. — Dévouement de Fénelon. — ^Lu•II>orou;;ll et le prince Euj'ène. — L'iiiver de 1709. — Histoire de la conversion du clievalier de Ramsay. — • Jacques III à Cambrai. — Mort de l'abbé de Langeron.
La fin de la guerre de la succession d'Espagne ramena les armées sur les frontières de la France envahie et pressée de toutes parts. Les Flandi'es, qui jusque-là avaient servi de base aux opérations militaires, en devinrent alors le théâtre même et turent livrées à toutes les misères de la guerre et de l'invasion. Il fallut bien que, dans cette triste extrémité, l'archevêque de Cambrai, l'un des personnages les plus importants de ces provinces, sortît de la réserve qu'il s'était jusqu'alors imposée. Les circonstances devenant tous les jours plus graves, il fut forcé de se mettre en avant et de payer de sa personne pour venir en aide à ces malheureuses contrées. Mais c'est aussi à cette heure de péril et d'angoisse que Fénelon, avec la vivacité de ses sentiments patriotiques, se révélera tout entier à nous. Le rôle qu'il joua à cette époque est peu connu ; la grandeur des événements efface tout dans les années qui virent passer la France par le plus extrême péril; la modestie de Fénelon a aidé à cacher, du moins en partie , les efforts de son dévouement et de sa charité. "L'histoire n'en dit qu'un mot en passant : le lecteur qui a suivi avec intérêt le récit de l'existence paisible de
no FENELON A CAMBRAI.
Fénelon nous saura peut-être gré de le lui montrer maintenant déployant toule Tactivité et toutes les ressources de son zèle.
Chacun sait que ce fut cette guerre de la succession d'Espagne qui fit expier si chèrement à Louis XIV sa gloire première. La fortune, un moment indécise, se tourna tout à coup contre nos armes avec une rigueur qui sembla un moment amener la ruine de la France. Chaque campagne amenait un nouveau désastre, et le pays, découragé et appauvri, soupirait en vain après une paix qui s'éloignait toujours. Tous les ans, l'état de la France empirait; l'argent manquait, les troupes n'étaient plus ni payées ni nourries; la terrible révolte des Camisards, qui fut si rudement réprimée, venait encore s'ajouter à tous ces maux. Il fallait au Roi une force d'âme qu'on ne lui avait pas connue dans la prospérité, pour ne pas plier sous l'orage. Ce fut, en effet, le plus noble moment de sa vie. Avec un courage et une persévérance indomptables, il fit tète à l'infortune et sut, en ne perdant pas l'espérance, faire déployer à ses peuples épuisés d'impôts et de misère une énergie, une ténacité que l'exemple de ce monarque vieilli dans la gloire pouvait seul inspirer. Hochstedt, Ramillies, Turin vinrent successivement, comme autant de coups de foudre, abattre l'orgueil royal, pendant que Philippe V, chassé de Madrid, restait à peine maitre de quelques provinces dans son propre royaume. Le Roi, sans s'humilier encore, cherche en vain à établir la paix sur les l>ases des anciens traités de partage conclus avant la mort de Charles II. Exaltés par leur succès, les alliés ne veulent plus entendre parler de paix, mais bien imposer à la France les plus honteuses conditions. Sous le coup de tels affronts, le Roi fait de nouveaux efforts pour soutenir la lutte, et les armées, rétablies avec peine, peuvent une fois encore entrer en campagne. Le succès sembla un moment répondre à cette admirable constance; l'invasion de la Provence parle prince
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Eufjène, qui conduisait les troupes du duc de Savoie, notre infidèle allie, eclioua misi'iahlement (1707), pendant que Villars paralysait les efforts de Marll)orou(jIi et rempécliait d'entrer en Flandre. En Espa{fne, la victoire d'Almanza rendait à Philippe V son royaume, et montrait à l'Europe étonnée ce que la France épuisée pouvait encore faire pour ses alliés.
Mais ces succès étaient plus apparents que réels; le cercle de fer se reserrait autour de la France, dont les ressources diminuaient toujours. Le contrôleur général, Desmarets, avait beau multiplier les inventions de son fertile fjénie pour remplir le Trésor, il n'y avait plus d'argent, et tout criait misère. On résolut de faire un grand effort en 1708, et ce fut la Flandre qui dut en être le théâtre. Ces provinces, qui semblent destinées à être la grande route des armées, déjà livrées à l'invasion des troupes étrangères, durent en même temps nourrir les armées françaises. Ce fut une époque terrible pour la partie de la Flandre acquise à la France par les traités précédents. Cambrai, étant l'une des villes principales de ces contrées, eut peut-être la part la plus lourde à porter. Tout passait à travers cette ville, qui dut, en outre, fournir plus d'une fois à la nourriture des étatsmajors et des troupes d'élite.
Fénelon voyait depuis longtemps venir ce moment où le flot terrible se répandrait sur son diocèse ; mais il était trop fidèle à sa double qualité d'évêque et de Français pour hésiter un instant dans l'accomplissement de la nouvelle tâche que le malheur de ces peuples lui imposait. Il fallait faire tout ce qui était en son pouvoir pour aider les troupes du Roi, leur fournir des vivres et, en même temps, défendre de son mieux la population contre les déprédations des ennemis et la violence des soldats. Nous verrons plus loin, avec quelques détails, ce que surent faire en cette occasion sa charité chrétienne et son patriotisme. Mais en commençant
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le récit de cette triste année , il faut raconter un fait qui, par sa date même, ouvre en quelque sorte cette campagne; il est à peu près ignoré, bien qu'il mérite d'être mis en lumière.
La garnison de Saint-Omer n'étant ni payée, ni nourrie,^ menaça de se révolter et commit des actes d'indiscipline tres- {jraves. Cette ville forte, en pleine Flandre, à la porte de Cambrai, était d'une importance capitale alors que le pays était ouvert aux alliés ; la laisser prendre ou livrer aux ennemis, c'était leur donner une base d'opération redoutable et rendre toute résistance à leurs progrès presque impossible. Fénelon fut informé en même temps, et de la révolte des troupes de la garnison de Saint-Omer, et de l'inaction absolue de l'évéque qui laissait tout faire et manquait, dans cette extrémité, aux devoirs que lui imposaient sa charge et sa qualité de Français. C'était ce même prélat qui avait été si violent contre Fénelon lors de la réception du bref contre les Maximes des Saints, et l'avait publiquement outragé dans cette pénible circonstance. L'archevêque comprit aussitôt que la perte de la citadelle de Saint-Omer pouvait avoir les plus funestes conséquences. Sachant par expérience qu'écrire à la cour était peine perdue , qu'on y manquait d'argent et qu'on refuserait de croire à l'imminence du péril, il prit résolument le parti d'agir lui-même. Il se dépouille de tout l'argent comptant qu'il avait chez lui, emprunte le reste sur des billets qui, signés de son nom, furent reçus avec toute confiance, fait passer le tout aux soldats de Saint-Omer, dont la garnison rentre aussitôt dans le devoir. Puis, cet acte de patriotisme accompli, ayant à la fois sauvé une place importante et caché aux yeux du monde la défaillance d'un confrère qu'il avait tant de sujet de ne pas aimer, Fénelon mit tous ses soins à dérober son action à la connaissance du public. Il y réussit si bien que le Roi ne sut jamais, grâce au silence de ses ministres, qui n'avaient que
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trop (lo raisons j)oiir sn laii-e, que. le (lan{)er<;ux arcliovrque, dont les cliiinèrcs ('(aicMit si peinicieiises au hien piihlic, lui avait conservé, au prix fie ses [)ropres deniers, une des places fortes de la l'rontiérc cnvaliie. Fénelon, dans toutes ses lettres, ne laisse pas ('cliappcr une allusion à ce fait, qui fùl sans doute resté parlaitement ignoré, sans une missive du cardinal de Bouillon qui lui écrit pour le féliciter de sa générosité envers Tévéque de Saint-Omer dont il a dissimulé (1 l'inertie » à ses propres «dépens'. Les sentiments naturels et réfléchis de mon cœur, lui écrit ce prélat dans sa langue lourde et embarrassée. Monsieur, sont trop vifs sur ce que j'apprends dans l'instant, que vous venez de faire de si généreux (dans le dessein, comme vous avez réussi , d'apaiser la garnison de Saint-Omer et de la faire rentrer dans son devoir), pour que je puisse différer d'un moment à vous congratuler... Je suis sûr que cette action, qui vous attire tant de louanges et qui devrait a'Ous attirer tant de récompenses dès cette vie, ne vous a guère coûté, et je suis même persuadé qu'au pied de votre crucifix, vous avez eu au moins à éloigner des sentiments de complaisance et de joie que vous aurez ressentis en la faisant, par le principe d'une espèce de vengeance permise et si naturelle aux grands et aux nobles coeurs tels qu'est le vôtre. » Le cardinal de Bouillon n'eut raison qu'à moitié; si Fénelon fut heureux dans son cœur d'avoir payé l'opposition violente d'un adversaire par le plus grand des services, s'il put se dire qu'il avait rendu à son pays un service éminent, cet acte resta parfaitement ignoré : on n'en parla que dans la province, et il ne reçut même pas un remercîment verbal.
C'est par ce silencieux dévouement aux intérêts de son pays que Fénelon commença l'année 1708.
Au printemps de cette même année, le duc de Bourgogne
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l-.i FÉNELON A CAMBIIAI.
était envoyé pour la troisième fois par le Roi à la tète des armées en Flandre, où étaient réunies toutes les forces dont la France disposait encore. On espérait fort que le jeune prince, à la tète des dernières armées de la France, pourrait assister à une tentative heureuse, et que sa présence ranimerait le courajje des officiers et des soldats. Cette espérance, chacun le sait, ne se réalisa pas; la fortune resta contraire à nos armes, et le duc de Bourgogne, un peu par sa faute, beaucoup par celle des autres, ne répondit pas à l'attente générale. La campagne de 1708 rapprocha doncFénelon de son ancien élevé, et leur correspondance devint plus active que par le passé. Ces relations sont trop uniques en leur genre, et cette correspondance est trop originale, pour qu'on n'aime pas à les connaître avec un certain détail. Le Télémaque vivant écoutant les avis du Mentor du dix-septième siècle est plus curieux et plus utile à étudier que l'ingénieuse fiction de l'écrivain.
Depuis la stérile campagne de 1703, le duc de Bourgogne était resté oisif à Versailles et, malgré ses efforts, n'avait pas obtenu la permission d'aller de nouveau à l'armée. Que ce fût prudence ou mauvaise volonté, toujours est-il qu'il avait vu chaque fois ses demandes repoussées. Pendant ces cinq années, la situation du petit-fils de Louis XIV n'était pas devenue plus facile. La cabale de Monseigneur, comme on appelait la petite société libertine et débauchée qui entourait le Dauphin, devenait plus hardie à mesure qu'elle voyait vieillir le Roi et approcher le moment où elle serait maitresse de la cour; elle ménageait de moins en moins le duc de Bourgogne, dont on raillait la dévotion et la timidité un peu gauche. Sous ces regards malveillants, le pauvre prince devenait plus gauche encore, et se renfermait de plus en plus en lui-même. Le constraste entre son embarras et l'aisance charmante de la duchesse de Bourgogne, dont la grâce a été immortalisée par Saint-Simon, était rendu plus vi-
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sible encore par les efforts que faisait la princesse pour dissiper les préventions qui rcjjnaient à la cour contre son mari. A\oc cette séduction à laquelle personne ne résistait, la duchesse de Bour{jo;;ne tournait la tète de son {jrand-pere, cajolait madame de Maintenon, mais ne parvenait pas à donner à son mari cette bonne (jràce, cette possession tranquille de luimême, qui lui eussent permis de lutter d influence avec la coterie dont tous les efforts tendaient à le rendre ridicule. Mais du moins l'union était complète entre les deux époux, grâce surtout aux conseils prudents de Fénelon, dont la jeune femme se défiait à tort, et qui ne faisait passer que des avis d indulfjence et de modération par le canal des deux ducs. Eux aussi s'employaient de leur mieux à empêcher aucun de ces bruits malveillants, qui naissent toujours dans une cour, d'arriver jusqu'aux oreilles du prince. Au-dessus de toutes ces intrigues, le Roi vieillissant, triste et abattu par les revers, regardait sans le comprendre ce petit-fils si différent de lui, se défiant toujours par instinct de ce qu'il ne comprenait pas. Telle était, autant qu'on peut s en rendre compte, la situation du jeune prince lorsqu il partit au printemps pour se rendre en Flandre commander les armées affaiblies et découragées qui restaient seules à celui qui, hier encore, était le plus puissant monarque de l'Europe.
Il est facile de juger quelle fut l'émotion de Fénelon et celle de tous ses amis. C'était pour le prince une occasion de se montrer, de dissiper les bruits désavantageux répandus à dessein sur son compte. Mais les affaires étaient en si triste état qu'une campagne pouvait tout perdre. Le petit prince allait donc courir une grande aventure. Si la guerre était heureuse ou même douteuse, l'honneur lui en reviendrait ; mais si la fortune continuait à nous être contraire, on rejetterait tout sur lui, et sa réputation serait perdue. (Juelle angoisse pour d'aussi fidèles amis que Tétaient Fénelon et
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les ducsde Beauvilliers etde Chevreuse ! Les alarmes devinrent encore plus vives quand on sut que le Roi avait donné au jeune généralissime, pour le diriger, le duc de Vendôme, en lui adjoignant pour la forme seulement le maréchal de Matignon. Le nom du duc de Vendôme est resté un des plus illustres de la tin du règne de Louis XIV. Le vainqueur de Villaviciosa a souvent relevé par sa courageuse hardiesse la gloire défaillante des armes françaises, mais il était loin d'être ce qu'on est convenu d'a])peler un grand capitaine. Caractère inégal et incomplet, capable des plus grands efforts comme de la plus inconcevable négligence, il est jugé par les historiens de la façon la plus différente, tantôt avec une sévérité extrême, tantôt avec une admiration peu méritée; ce n'est pas une de ces figures qui imposent le respect à l'histoire; Son caractère formait le plus complet contraste avec le prince qu'il devait guider. Nous renvoyons pour la peinture du duc de Vendôme comme homme privé aux admirables portraits que Saint-Simon a laissés de lui. Hardi jusqu'à la témérité dans l'action, comme d'une paresse inouïe hors du champ de bataille, oublieux des détails qu'il méprisait, aussi licencieux dans ses mœurs que cynique dans son langage, M. de Vendôme formait, par ses défauts comme par ses qualités, le constraste le plus complet qu'on eût pu trouver avec le duc de Borgogne. Aussi Fénelon et ses amis furent-ils consternés de ce choix, qui ne pouvait faire naître que les plus tristes prévisions. Deux ans auparavant, poussé par une défiance instinctive , l'archevêque écrivait au duc de Chevreuse : « M. de Vendôme ' , qui a plus de vivacité et d'ardeur que d'attention au total des affaires, ne peut souffrir la supériorité des ennemis sur lui : c'est une honte, un dé[)it personnel... Il ne s'agit pas de la seule campagne de M. de Vendôme, mais de la fortune de l'État. M. de Vendôme est
' Corr. gén., T, 170.
fi;nki,()N a f:AMiniAi. 177
aresseux, iiiappliqini à tous les détails, croyant toujours )ut possil)le sans discuter les moyens et consultant p(;u; il a c {grandes ressources par sa valeur et son coupd'icil, qu'on it être tres-hoii |)()ur {fajjner une hataille, mais il est trés- [ipable d'en perdie une par excès de confiance; alors que eviendiait-oM ? » l'our tout achever, il était à la tète de la abale de Monsei(;neur, c'est-à-dire de cette coterie qui en- )urait le Dauphin et qui poursuivait le duc de Bourgogne de 2s railleries. M. de Vendôme, favori du fils de Louis XIV, 'aspirait qu'à séparer davantage le prince de son fils, afin de 3 dominer complètement. Enfin la duchesse de Bourgogne î détestait et lui avait témoigné publiquement son peu d'esme.
Tout contribuait donc à en faire l'ennemi du jeune prince ont il allait diriger le commandement, et il ne fallait pas eaucoup de perspicacité pour deviner qu'une pareille assoiâtion ne pouvait rien produire de bon, si, même dans des cironstances aussi graves , elle n'amenait pas de grands maleurs. Gomment un roi, à qui une aussi longue expérience e gouvernement aurait dû apprendre à connaître à fond la ature humaine, ne s'en rendit-il pas compte lui-même? l'est ce qu'on ne peut expliquer que par cette infatuation et ette habitude d'être obéi qui finissent par troubler le jugelent même le plus ferme et le plus juste. Saint-Simon, qui, ans ses Mémoires, se trouve toujours avoir tout prévu avec afaillible perspicacité, raconte avec sa vivacité ordinaire ine longue conversation qu'il eut sur ce sujet avec M. de {eauvilliers, qui, plus confiant et plus naïf, voulait croire [ue cet étrange assemblage ne réussirait pas mal. Voici un ragment de ce curieux morceau , tout plein de cette singuière éloquence qui coule de source avec une sorte de fracas i chaque page de ces récits inimitables. Si la conversation a ité tenue telle que Saint-Simon la raconte, il fut ce jour-là )on prophète, et l'événement ne répondit que trop à sa pré-
nS FINELON A CAMBRAI.
diclion de malheur'. «Je lui dis donc que, pour en juger comme je faisais, il n'y avait qu'à connaître ces deux hommes, et à cette connaissance joindre celle de la cour, et d'une armée qui deviendrait cour au moment que Mgr le duc de Bourgogne y serait arrivé. Que le feu et l'eau n'étaient pas plus différents, ni plus incompatibles, que l'étaient Mgr le duc de Bourgogne et M. de Vendôme : l'un dévot, timide, mesuré à l'excès, renfermé, raisonnant, pesant et compassant toutes choses, vif néanmoins et absolu, mais avec tout son esprit, simple, retenu, considéré, craignant le mal et de former des soupçons, se reposant sur le vrai et le bon, connaissant peu ceux à qui il avait à faire, quelquefois incertain, ordinairement distrait et trop porté aux minuties; l'autre, au contraire, hardi, audacieux, avantageux, imprudent, méprisant tout, abondant en son sens avec une confiance dont nulle expérience ne l'avait pu déprendre, incapable de contrainte, de retenue, de respect, surtout de joug; orgueilleux au comble dans toutes les sortes de genre, acre et intraitable à la dispute et hors d'espérance de pouvoir être ramené sur rien , accoutumé à régner, ennemi jusqu'à l'injure de toute espèce de contradiction, toujours singulier dans ses avis et fort souvent étrange, impatient à l'excès de plus grand que lui, d'une débauche également honteuse et abominable, également continuelle et publique, dont même il ne se cachait pas par audace, ne doutant de rien, fier du goût du Roi si déclaré pour lui et pour sa naissance, et de la puissante cabale qui l'appuie, fécond en artifices avec beaucoup d'esprit, et sachant bien à qui il a affaire; tous moyens bons, sans vérité, ni honneur, ni probité quelconque, avec un front d'airain qui ose tout, qui entreprend, qui soutient tout, à qui l'expérience de l'état où il s'est élevé par cette voie confirme qu il peut tout,
• Saist-Simon, édition Chémel, YI, 223.
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f|iio pour lui il n'est rien qui soit à craindre; que cette )i»uche (le poitmildc ces deux hommes étnit incoiitest.'ihle
suutait aux yeux de quiconque avait un peu examiné l'un
l'autre par leur conduite et par les occasions qu'ils ont les de se montrer tels qu'ils sont; que cela étant ainsi, il ait impossible qu'ils ne se brouillassent, et bientôt, que les faires n'en souffrissent, que les événements ne se rejessent de l'un sur l'autre, que l'armée ne se partialisàt, que i plus fort ne perdît le plus faible, et que ce plus fort serait endônie, que nul frein, nulle crainte ne retiendrait, et qui, rec sa cabale, perdrait le jeune prince, et le perdrait sans itour; que le vice incompatible avec la vertu rendrait la srtu méprisable sur ce théâtre de vices; que l'expérience ^câblerait la jeunesse; que la hardiesse dompterait la timiité; que l'asile de la licence et l'asile par art pour se faire dorer en rendrait odieux le jeune censeur, que le f^énie V antageux, audacieux, saisirait tout, que les artifices souendraient tout; que l'armée, si accoutumée au crédit et au ouvoir de l'un et à l'impuissance de l'autre, abandonnerait n foule celui dont rien n'était à espérer ni à craindre, pour attacher à celui dont l'audace serait sans bornes, et dont la rainte avait tenu glacée toute l'encre d'Italie tandis qu'il y vait été. »
Le duc de Bourgogne quitta Versailles au moi de mai )Our se rendre en Frandre. Cette fois encore il se rapprochait le Fénelon, mais il n'était pas plus libre que cinq années luparavantde voir son ancien maître. Il était, comme par le )assé, gêné par la crainte de déplaire au Roi, et plus encore )arce qu'il se savait entouré des amis de Vendôme, espionné ;t surveillé sans relâche; il dut donc se contenter d'appeler le nouveau l'archevêque de Cambrai à son passage dans la /ille et de le voir en public. Le billet par lequel il lui mande qu'il dînera le 16 mai à la poste de Cambrai est écrit ivec cette même tendresse affectueuse que nous avons déjà
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remarquée plus d'une fois ' : « Il (le duc de Bourgogne) passa à Cambrai, dit Saint-Simon, avec les mêmes défenses de la première fois, mais il y dîna. A la vérité, ce fut à la poste même, où l'archevêque se trouva avec tout ce qui était à Cambrai. On peut juger de la curiosité de cette entrevue qui fut au milieu de tout le monde. Le jeune prince embrassa tendrement son précepteur à plusieurs reprises. Il lui dit tout haut qu'il n'oublierait jamais les grandes obligations qu'il lui avait, et, sans jamais parler bas, ne parla presque qu'à lui, et le feu de ses regards lancé dans les yeux de l'archevêque suppléa à tout ce que le Roi avait interdit. » Dans cette fugitive entrevue, Fénelon n'avait pu guère que voir de ses yeux son cher prince, mais cela ne lui suffisait pas. Comprenant que jamais le prince n'avait eu plus besoin de soutien, Fénelon lui fit passer par une voie sûre une lettre pleine de conseils et d avis. Malheureusement nous n'avons pas cette lettre, qui nous apprendrait ce que Fénelon recommandait à son élève dans la situation difficile où il se trouvait. La réponse du duc de Bourgogne a été conservée ; nous allons la citer en entier. Elle le peint à merveille, avec l'élévation de son cœur, mais aussi avec une préoccupation excessive des sujets religieux, qui est singulière dans un pareil moment. Ce n'était pas l'heure de penser aux jansé • nistes, et nous verrons plus loin que Fénelon, bien que trop ardent lui-même pour jamais perdre de vue la défense de la vérité, était le premier à combattre chez son élève une certaine étroitesse de vues religieuses, qu'une religion mieux entendue eût fait disparaître, et qui nuisait à la fermeté de son caractère ' :
' Saint-Simok, édition Chéruel, VI. 285. 2 Corr. gén., I, 214.
FI-.NELON A <:AMItllAI. 181
.. A V.ili;n(i.-imi-s, 1.- 21 m.il 170S.
<i Votre lettre m'a vW- iciidiic en particulier, mon cher irchevéque, et je vous envoie la réponse par la même voie. J'est la meilleure dont vous puissiez user lorsque vous le ugerez à propos. L'électeur tic Cologne a fait savoir à M. de Vendôme qu'il désiroit me voir ; et à cause des inconvéniens iu cérémonial, et que je ne lui pourrois pas donner autant ]u'il prétendroit, il a été convenu que je ne le verrois qu'à ?.heval, et je crois que ce sera le jour de la revue de l'armée : iinsi faites-lui la réponse que vous avez projetée. Je sais que ;e prince a plus de mérite qu'on ne lui en croit : je le conlois par moi-même. Je suis charmé des avis que vous me lonnez dans la seconde partie de votre lettre, et je vous conure de les renouveler toutes les fois qu'il vous plaira. Il me >aroît, Dieu merci, que j'ai une partie des sentimens que vous n'y inspirez, et que, me faisant connoître ceux qui me manquent, Dieu me donnera la force de tout accomplir, et d'user les remèdes que vous me prescrivez. Il me paroît que, pour le guère nous voir, vous ne me connoissez pas mal encore, ^uant à l'article qui regarde les jansénistes, j'espère, par la jràce de Dieu, non pas telle qu'ils l'entendent, mais telle que a connoit l'Eglise catholique, que je ne tomberai jamais lans les pièges qu'ils voudront me dresser. Je connois le fond le leur doctrine, et je sais qu'elle est plus calviniste que :îatholique. Je sais qu'ils écrivent avec esprit et justesse ; je sais qu'ils font profession d'une morale sévère, et qu'ils attajuent fortement la relâchée; mais je sais en même temps qu'ils ne la pratiquent pas toujours. Vous en connoissez les îxemples, qui ne sont que trop fréquens. J'aurai une attention très-particulière à ce qui regarde les églises et les maisons des pasteurs : c'est un point essentiel, et je garderai sur ;es points une exacte sévérité. Continuez vos prières, je vous în supplie : j'en ai plus besoin que jamais. Unissez-les aux
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miennes, ou plutôt je les unirai aux vôtres ; car je sais qu'en pareil cas l'évéque est au-dessus du prince. Vous faites trèssagement de ne point venir ici, et vous en pouvez juger par ce que je n'ai point été coucher à Cambrai. J'y aurois été assurément sans les raisons décisives qui m'en ont empêché. Sans cela, j'aurois été ravi de vous voir ici pendant le séjour que j'y fais, et de vous y entretenir sur beaucoup de matières, où vous auriez été plus capable que personne de m'éclaircir et de me donner conseil. Vous savez l'amitié que j'ai toujours eue pour vous, et que je vous ai rendu justice au milieu de tout ce dont on vous accusoit injustement. Soyez persuadé que rien ne sera capable de la diminuer, et qu'elle durera autant que ma vie. »
Le début de la campagne fut assez heureux pour donner
donner quelques instants d'illusions sur ses résultats. La
brillante surprise de Gand, où les jeunes princes (le duc de
Berri accompagnait son frère) entrèrent en grande pompe,
le 6 juillet 1708, sembla un présage favorable; mais ce retour
de fortune ne dura guère. Les armées françaises avaient
passé l'Escaut pour s'emparer d'Oudenarde et couper ainsi
les communications des deux armées alliées. Ce plan hardi,
qui eût exigé plus de forces que celles dont disposaient les
généraux français, ne pouvait être exécuté avec succès en
présence des armées ennemies beaucoup plus nombreuses.
Les conséquences de ce malheureux essai ne tardèrent pas
à se montrer désastreuses. Marlborough s'avança rapidement
avec un nombre considérable de troupes, tandis que le
prince Eugène arrivait à marches forcées pour le rejoindre.
Il fallut donc rétrograder pour n'être pas pris entre deux
feux : c'est alors que le caractère de Vendôme se montra
dans tout son jour. Malgré les vives représentations de ses
officiers, malgré les instances réitérées du duc de Bourgogne
qui sentait tout le péril, rien ne put le décider à se hâter.
Se confiant dans son bonheur accoutumé , il perdit plu-
FIINI.r.ON A CAMIlItAI. IS3
licurs jours par paresse et par néjjlifjence. Quand il voulut •epasser l'Escaut, les alliés l'avaient déjà franchi avant lui ;t occupaient une position formidable aux environs d'Oulenarde. Il fallut \nv.n alors livrer ee funeste combat qui a )ris dans Thistoire le nom de défaite d'Oudenarde.
Nous n'avons pas à faire le récit de cette triste affaire, qui ut en{jagée dans les plus mauvaises conditions, sans ordre et ans plan préconçu. Toute la valeur et la hardiesse téméraire lu duc de Vendôme, l'auteur de tout le mal par son inconîevahle nonchalance, ne purent rien pour rétablir le com- )at, qui dégénéra bientôt en déroute pour les Français. Le lue de Bourgogne, son frère le duc de Berri, et le jeune Jacques III qui combattait avec nous, s'exposèrent à placeurs reprises avec une bravoure personnelle qui leur fit lonneur aux yeux de toute l'armée et mit au moins leur •éputation au-dessus de toute atteinte.
La journée, malgré toute son importance, n'avait cepenlant pas été décisive; c'était plutôt une panique qu'un délastre irrémédiable; les pertes n'étaient pas très-considé- •ables.
Les princes, le duc de Vendôme et les autres généraux se 'éunirent donc le soir même, pour savoir s'il fallait tenter le endemain une nouvelle aventure malgré les conditions défavorables où se trouvaient les troupes démoralisées et haras- ;ées de fatigue, où bien re retirer afin de sauver la dernière irmée de la France. C'est alors qu'eut lieu ce fameux conseil le guerre que Saint-Simon raconte avec une si saisissante élojuence; le lecteur nous saura sans doute gré de lui remettre ious les yeux cette page si vivante qui nous fait, pour ainsi lire, assister à cette scène étrange, empreinte d'un pathétique >ombre, tout à fait en accord avec le soir d'une défaite : « La nuit tombait, on avait perdu un terrain infini, la moitié le l'armée n'avait pas achevé d'arriver. Dans une situation ;i triste, les princes consultèrent avec M. de Vendôme ce
qu'il y avait à faire, qui de fureur de s'être si cruellement mécompte brusquait tout le monde. Mgr le duc de Bourgogne voulait parler , mais Vendôme, enivré d'autorité et de colère, lui ferma à l'instant la bouche, en disant d'un ton impérieux devant tout le monde : « qu'il se souvînt qu'il « n'était venu à l'armée qu'à condition de lui obéir » . Ces paroles énormes, et prononcées dans les funestes moments où on sentait si horriblement le poids de l'obéissance rendue à sa paresse et à son opiniâtreté, et qui, par le délai de décamper, était cause de ce désastre, firent frémir d'indignation tout ce qui l'entendit. Le jeune prince à qui elles furent adressées y chercha une plus difficile victoire que celle qui se rempoitait actuellement par les ennemis sur lui; il sentit qu'il n'y avait point de milieu entre les dernières extrémités et l'entier silence, et fut assez maître de soi pour le garder. Vendôme se mit à pérorer sur ce combat, à vouloir montrer qu'il n'était point perdu, à soutenir que la moitié de l'armée n'ayant point combattu, il fallait tourner toutes ses pensées à recommencer le lendemain matin, et pour cela profiter de la nuit, rester dans les mêmes postes où on était, et s'y avantager au mieux qu'on pourrait. Chacun écouta en silence un homme qui ne voulait pas être contredit, et qui venait de faire un exemple aussi coupable qu'incroyable , dans l'héritier nécessaire de la couronne, de quiconque hasarderait autre chose que des applaudissements.
« Le silence durait donc sans que personne osât proférer une parole jusqu'à ce que le comte d'Évreux le rompit pour louer M. de Vendôme dont il était cousin germain et fort protégé. On en fut un peu surpris, parce qu'il n'était que maréchal de camp. Il venait cependant des avis de tous côtés que le désordre était extrême.
« Puységur arrivant devers la maison du Roi en fit un récit qui ne laissa aucun raisonnement libre, et que le maréchal
FKNKI.ON A (AMItnAI. I<t5
de Mafiffuon osa appuyer. Sonstcrnon, venant d'un antre tôté, rendit un conij)te scmhIaMe. r.nfin Clicladet et l'uv- {jiiyon, survenant chaciin d'ailleurs, achevèrent de presser une résolution. Vendôme, ne voyant nulle apparence de résister (lavanta{;e à tant de convictions, et poussé à bout de ra{;e : « Oli bien! s'écria-t-il, messieurs, je vois bien que « vous le voulez tous, il faut donc se retirer. Aussi bien, ajouta- (1 t-il en regardant M{}r le duc de Bourgogne, il y a longtemps, « Monseigneur, que vous en aviez envie. » Ces paroles, qui ne peuvent manquer d'être prises dans un double sens, et qui furent, par la suite, appesanties, furent prononcées exactement telles que je les rapporte, et assénées de plus de façon que pas un des assistants ne se méprit à la signification que le général leur voulut faire exprimer. Les faits sont simples, ils parlent d'eux-mêmes ; je m'abstiens de commentaires pour ne pas interrompre le reste de l'action. Mgr le duc de Bourgogne demeura dans le parfait silence, comme il avait fait la première fois, et tout le monde, à son exemple, en diverses sortes d'admirations muettes. Puységur le rompit à la fin pour demander comment on entendait faire la retraite. Chacun parla confusément. Vendôme, à son tour, garda le silence, ou de dépit, ou d'embarras ; puis il dit qu'il fallait marcher à Gand, sans ajouter comment, ni aucune autre chose. » Nous laissons aux gens du métier le soin de décider lequel des deux partis était le meilleur : les historiens sont partagés. Il semble que dans un autre temps, alors que les armées françaises, confiantes en elles-mêmes et habituées à vaincre, eussent été plus ardentes le lendemain que le jour même de la bataille, l'avis de Vendôme eût été le meilleur, mais on n'était plus à ces brillants moments. Avec des troupes découragées, fatiguées, mal nourries et mal payées, avec le souvenir de Hochstedt et de Ramillies, on ne pouvait plus rien risquer, et à s'obstiner contre le sort, on n'eût fait qu'aller à une défaite plus complète encore.
186 FF.NELON A CAMBRAI.
La retraite s'opéra donc sans ordre, et dans une confusion qui montre ce qu'eût été une nouvelle bataille ; mais la conséquence immédiate fut le siège de Lille, que le prince Eugène et Marlborough vinrent aussitôt entourer. Le maréchal de Boufflers s'y jeta, et y fit cette défense héroïque qui illustra son nom.
Les tristes nouvelles de la défaite d'Oudenarde arrivèrent bien vite à Versailles et à Paris, et y firent une profonde impression. L'émoi et la terreur furent grands : Lille une fois pris, l'ennemi était presque aux portes de Paris. Ce fut un cri général contre le duc de Bourgogne, qu'on accusait de timidité. La cabale de Monseigneur, obéissant aux instructions de Vendôme, et assurée de ne pas déplaire au prince luimême, jeta les hauts cris. Les amis du jeune prince, à la tête desquels se trouvaient MM. de Ghevreuse et de Beauvilliers, le défendirent avec vivacité, et la cour se trouva divisée en deux partis. La jeune duchesse défendait avec ardeur les intérêts de son mari auprès du Roi, et allait pleurer chez madame de Maintenon, qui la soutenait cette fois parce qu'elle n'aimait pas plus qu'elle le parti de Vendôme ; mais la rumeur augmentait toujours. Tout ce bruit, toutes ces clameurs, exagérées encore par l'inquiétude, arrivaient à Cambrai, et y pénétraient d'angoisse et de douleur l'àme de Fénelon. Voir le duc de Bourgogne, l'enfant de ses soins et de ses prières, dans une position aussi critique, entendre proférer contre lui les accusations les plus diverses et les plus injurieuses , ce fut pour Fénelon l'épreuve la plus cruelle. Mais il savait que si tout le monde abandonnait le pauvre jeune homme inexpérimenté qu'on avait ainsi envoyé au péril en lui donnant comme conseillers des adversaires déclarés, c'était à lui que revenait la tâche de le fortifier et de le soutenir. Profitant de la facilité de communication que le séjour du prince en Flandre établissait entre eux, il lui adressa une série de lettres qui méritent d'avoir leur place dans le ré-
fi;m;i,()N a camiiiiai. ikt
cit de ces campafjiies Fameuses. Mais avant d'en rendre compte, et jiour bien les comprendre, il est nécessaire d'exposer en rpitîlque mots quelle (ut, pendant toute la durée de cette correspondance, la position du duc de Bourgogne, et les événements qui suivirent le combat d'Oudenarde,
Le duc de Bourgogne, ou plutôt INI. de Vendôme, qui, en réalité, était le seul maître, restait, après la défaite, à la tête d'une armée qui comptait encore cent mille hommes. Chacun s'attendait à voir ce corps de troupes, très-considérable pour le temps, marcher rapidement au secours de Lille, et forcer les alliés à lever le siège. La chose eût été facile au début; mais la paresse et l'opiniâtreté de Vendôme vinrent encore tout empêcher. Ne voulant pas croire à la persévérance des ennemis dans une tentative aussi audacieuse que celle de prendre une place forte de premier ordre sous les yeux mêmes de l'armée française, il perdit du temps, ne voulut rien faire, laissa Marlborough amener un immense matériel de siège, et se fortifier si bien dans ses retranchements que, pour le dèlo(;er, il eût fallu livrer de nouveau une bataille rangée. Leduc de Bourgogne ne put rien contre cette inertie peut-être volontaire; à chaque occasion l'insolence du duc de Vendôme à son égard devenait plus éclatante, et il était obligé de se renfermer dans une silencieuse réserve. De plus, la division régnait ouveilement parmi les généraux. Le maréchal de Berwick, que le Roi avait envoyé renforcer l'armée de Vendôme, refusait de lui obéir, et leur querelle devint si vive que Chamillard dut venir à l'armée pour les réconcilier. Au milieu de ces indécisions, les travaux des ennemis avançaient toujours, et toutes les entreprises pour les troubler échouaient misérablement. Vendôme se refusait à tout, ne voulant même rien faire à temps pour couper les convois de vivres des alliés. Le duc de Bourgogne réussit bien, presque par force, à lui en imposer l'essai, mais les ordres, mal donnés, furent encore plus mal exécutés et restèrent sans
188 FRNELON A CAMBlîAl.
effet. Devant une mauvaise volonté aussi évidente, sachant que sa conduite était chaque jour rappoitée à Versailles sous le plus faux point de vue, le pauvre jeune prince de vingtneuf ans, qui n'était généralissime que de nom, se découragea et se renferma trop dans son particulier, comme on disait alors. Croyant peut-être par là démontrer son impuissance, il se laissa aller à l'indolence de sa nature, et prêta, par cette inattention brusquement affectée et qui fut mal interprétée, le flanc à de nouvelles critiques.
A la cour et à Paris, on ne comprenait rien à ces lenteurs et à ces tergiversations qu'on ne se faisait pas faute d'appeler d'un autre nom. L'héroïsme antique que Boufflers déployait dans la défense de Lille, l'ardeur et le courage des habitants de la ville qui rivalisaient avec la garnison, faisaient ressortir encore plus l'inaction de l'armée. Le récri était général, et les amis de Vendôme ne se cachaient pas pour déclarer que c'était le duc de Bourgogne qui empêchait tout par son inertie, car après la défaite d'Oudenarde, le Roi, comprenant trop tard la faute qu'il avait commise en confiant son petitfils au duc de Vendôme, crut la réparer en confiant au jeune prince la puissance décisive, c'est-à-dire le droit de trancher les questions difficiles et d'être juge en dernier ressort des décisions à prendre. Ce n'était en réalité qu'augmenter encore la responsabilité qui pesait déjà sur lui et le paralyser davantage encore; car il était bien naturel, en effet, qu'après un pareil échec, le duc de Bourgogne n'osât plus rien risquer. Aussi cette mesure prise en sa faveur ne fit-elle qu'exciter les esprits contre lui. Cependant la position des alliés était si formidable que Berwick, après avoir examiné et reconnu les lieux que les ennemis avaient fortifiés , déclara hautement, avec cette autorité que lui donnait la victoire d'Almanza, qu'il ne fallait pas songer à essayer de les en déloger. Vendôme , qui n'avait rien fait à temps pour empêcher les alliés de se mettre si bien à l'abri, et qui voulait
TKNKI.ON A CAMIUlAl. 189
cncort' mir fois toii( risquer lorsfui'il n'en était plus temps, finit pointiiiit par se ranger à C(ît avis, qui, en fait, sauva la France, en lui conservanl uiw armée. Mais la foule des officiers et le piihlic en jjem'ral s'in(li{jnaient d'une inaction aussi evtraordinaire, et ro])inion se j)rononçait chaque jour plus ouvertement contre un prince qui la tolérait. Cette terrible angoisse, une des [)lus pénibles qu'un homme puisse avoir à supporter, dura quatre mois.
Après avoir mis ainsi le lecteur bien au fait de la triste situation du duc de Bourgogne, nous allons laisser parler Fénelon, écouter les réponses du prince, et pénétrer ainsi dans le secret le plus intime de leurs relations durant ces jours d'épreuve.
Des le commencement de septembre, Fénelon, ayant entendu dire que le prince songeait à retourner à Versailles avant la fin du siège de Lille, lui écrit à la hâte ces quelques lignes émues, on 1 on sent combien ces bruits l'affligent' :
" Septembre 1709.
« Je n'ai garde, Monseigneur, de me mêler des affaires qui sont au-dessus de moi , et principalement de celles de la guerre que j'ignore profondément; mais la connaissance de vos bontés et un excès de zèle me font prendre la liberté de vous dire, par cette A'oie très-sûre et très-secrète, que si Dieu permettait que vous ne puissiez pas secourir Lille, il conviendrait au moins, si je ne me trompe, que vous fissiez les dernières instances pour obtenir la permission de demeurer à la tête des armées jusqu'à la fin de la campagne. Quand un grand prince comme vous. Monseigneur, ne peut acquérir de la gloire par des succès éclatants, il faut au moins qu'il tâche d'en acquérir par sa fermeté, son génie, et par ses ressources dans les tristes événements. Je suis persuadé,
' Corr. gén., I, 224.
190 FKNELON A CAMBKAl.
Monseigneur, que toute la pente de votre esprit est pour ce parti. Il ne dépend pas de vous de faire Timpossible; mais ce qui peut soutenir la réputation des armes du Roi et la vôtre, est que vous fassiez jusqu'à la fin tout ce qu'un vieux et grand capitaine ferait pour redresser les choses. Les habiles gens vous feront alors justice, et les habiles gens décident toujours à la longue dans le public. Souffrez cette indiscrétion du plus dévoué et du plus zélé de tous les hommes. »
Quelques jours après, ses inquiétudes sur ce point étant dissipées, Fénelon écrit de nouveau ':
(t On ne connoît ni les autres hommes ni soi-même, quand on n'a jamais été dans l'occasion du malheur, où Ton fait la véritable épreuve de soi et d'autrui. La prospérité est un torrent qui vous porte ; en cet état, tous les hommes vous encensent, et vous vous enivrez de cet encens. Mais l'adversité est un torrent qui vous entraîne, et contre lequel il faut se roidir sans relâche. Les grands princes ont plus de besoin que tout le reste des hommes des leçons de l'adversité : c'est d'ordinaire ce qui leur manque le plus. Ils ont besoin de contradiction pour apprendre à se modérer, comme les gens d'une médiocre condition ont besoin d'appui. Sans la contradiction, les princes ne sont point dans les travaux des hommes, et ils oublient l'humanité. Il faut qu'ils sentent que tout peut leur échapper, que leur grandeur même est fragile, et que les hommes qui sont à leurs pieds leur manqueroient, si cette grandeur venoit à leur manquer.
« Oserai-je vous dire ce que j'apprends que le public dit? Si je suivois les règles de la prudence, je ne le ferois pas. Mais j'aime mieux m'exposer à vous paroitre indiscret que manquer à vous dire ce qui sera peut-être utile dans un cœur tel que le vôtre. On vous estime sincèrement; on vous aime avec tendresse ; on a conçu les plus hautes espérances
1 Corr. gén., I, 226.
FENELON A CAMIÎlîAI. KM
(les hicns que vous pourrez faire ; mais le public prétend savoir que vous ne décidez pas assez, et que vous avez trop d'éfjards pour des conseils très-inférieurs à vos proj)r('s lumières. Comme je ne sais point les faits, j'i(jnore sur qui tombent tous ces discours, et je ne fais que vous rapporter simplement, mot pour mot, ce que je ne sais ni ne puis démêler. »
Le duc de Bourgofjne répond en se disculpant très-simplement, sans aucune affectation d'humilité chrétienne; la vérité que son conseiller lui dit si franchement, il sait Tentendre. Enhardi par l'accueil fait à ses avis et évidemment poussé hors de lui par les bruits toujours plus défavorables qui courent sur le prince, Fénelon lui envoie, le 24 septembre, une nouvelle lettre, où toutes les accusations portées contre lui sont énumérées point par point, avec une vigueur de franchise qui serait difficile à supporter pour un particulier, mais qui devait sonner singulièrement aux oreilles d'un petit-fils de Louis XIV ' :
« A Cambrai, 24 septembre 1708.
« Loin de vouloir vous flatter. Monseigneur, je vais rassembler ici toutes les choses les plus fortes qu'on répand dans le monde contre vous.
« 1° On dit que vous êtes trop particulier, trop renfermé, trop borné à un petit nombre de gens qui vous obsèdent. Il faut avouer que je vous ai toujours vu, dans votre enfance, aimant à être en particulier, et ne vous accommodant pas des visages nouveaux. Quoique je sois persuadé que vous avez, depuis ce temps-là, beaucoup pris sur vous par raison et par vertu, pour vous donner au public, qui a une espèce de droit d'aborder facilement les princes, il peut se faire qu'il y ait encore dans votre fonds quelque reste de ce goûtlà. De plus, je ne m'étonne pas que vous ayez été un peu
1 Corr. gén., I, 237.
192 fem:lun a cambrai. ^t^^BH^
plus renfermé qu'à l'ordinaire dans ces temps d'agitation et d'embarras, où les partis étoient difficiles à prendre et où vous trouviez les esprits divisés. Vous avez, plus qu'aucun autre prince, de quoi contenter le public, dans la conversation. Vous y êtes gai, obligeant, et si on l'ose dire, très-aimable : vous avez l'esprit cultivé et orné pour pouvoir parler de tout, et pour vous proportionner à chacun. C'est un charme continuel, qu'il ne tient qu'à vous de donner : il ne vous en coûtera qu'un peu de sujétion et de complaisance. Dieu vous donnera la force de vous y assujettir, si vous la désirez. Vous n'y aurez que la gloire mondaine à craindre. C'est l'avantage des grands princes, que chacun qui se ruine ou s'expose à être tué pour eux, est enchanté par une parole obligeante et dite à propos. L'armée entière chantera vos louanges, quand chacun vous trouvera accessible, ouvert et plein de bonté.
« 2" On dit. Monseigneur, que vous écoutez trop des personnes sans expérience, d'un génie borné, d'un caractère foible et timide : on va jusqu'à les accuser de manquer de courage. Je ne sais point sur qui tombent ces discours, et je les suppose très-injustes. On ajoute qu'ayant par vous-même des lumières très-supérieures à celles de ces gens-là, vous déférez trop à leurs conseils, qui tendent aux partis peu propres à vous faire honneur. Il est naturel que la jalousie et le dépit fassent parler ainsi. Il peut même se faire que les gens attachés à M. de Vendôme répandent ces bruits ; mais enfin ils sont forts répandus. Vous saurez mieux que personne discerner ce qu'ils ont de véritable d'avec ce qui est faux.
« 5° On dit qu'étant sérieux et renfermé, vous perdez néanmoins du temps pour les choses les plus sérieuses, par un peu de badinage qui n'est plus de saison, et que les gens de guerre n'approuvent pas. Si vous avez besoin d'un certain enjouement pour vous délasser l'esprit, tâchez de le proportionner aux bienséances de votre âge, et à la grande fonc-
FKNKI.ON A C.AMIIIIAI. 193
ion (jue vous remplissez. Tout au moins que celte espèce de eu soit secret, et conHé ù très-peu de personnes sages et liscrètes.
« G° On dit, Monsei(jneur, que vos délibérations ne sont )as assez secrètes ; que vous prenez peu de précautions pour es cacher, et que les ennemis mêmes sont facilement inlornès de vos desseins, parce qu'ils sont divulgues dans votre irmée. Je comprends que les divisions des officiers généaux, à qui vous ne pouvez pas éviter de parler, peuvent conribuer beaucoup à divulguer les résolutions que vous prelez. Des gens divisés se passionnent, disputent, et parlent les jns contre les autres, aux dépens du secret commun. M. de V^endôme a ses confidens, qui peuvent tout savoir, et dire ;out à leur mode, pour le défendre. Il est vrai. Monseigneur, jue votre vivacité, jointe à votre voix, qui est naturellement jn peu éclatante, fait qu'on vous entend d'assez loin, dés |ue vous vous animez en raisonnant ; et c'est sur quoi vous le sauriez vous trop précautionner pour les délibérations mpoitantes, car le secret est l'âme des affaires. Il y a trèsjeu de gens à qui il n'échappe pas quelque parole qui fasse ;rop entendre. Il importe que vous recommandiez un profond lecret à toutes les personnes que vous êtes obligé d'honorer ie votre confiance.
« 7" On dit. Monseigneur, que vous n'êtes pas assez bien iverti, et qu'on ne prend pas assez de soin, dans votre armée, 30ur savoir d'abord ce que les ennemis font. On ajoute que personne n'a assez de soin de prévoir, d'arranger, de remélier aux inconvéniens, d'étudier le terrain voisin et tout le pays. Il y a longtemps que j'ai ouï dire aux gens qui ont de a. réputation dans ce métier, que M. de Vendôme ne sauroit s'appliquer à tous ces détails, qu'il ne prévoit guère, qu'il iiasarde beaucoup, qu'il croit tout possible et facile, qu'il est souvent surpris, qu'il ne croit ni n'écoute personne, et qu'il a été en Italie tel qu'il est en France, avec une grande vais
leur, une très-bonne volonté et une inapplication incorrigible. Voilà le portrait que j'en ai vu faire unanimement à tous les meilleurs officiers ; mais il seroit à désirer que quelqu'un fît sous vous, Monseigneur, ce que M. de Vendôme ne fait pas ; en sorte que vous fussiez averti de tout, et qu'on ne fût exposé à aucun mécompte, faute de prévoyance "^
« Pour vos défauts. Monseigneur, je remercie Dieu de ce qu'il vous les fait sentir, et de ce qu'il vous apprend à vos dépens, par de si fortes leçons, à vous défier et à désespérer de vous-même. Mais cherchez en Dieu toutes les ressources que vous ne trouvez pas en xous. Je puis tout, dit saint Paul ', en celui qui me fortifie. Vivez de foi, et non de votre propre sagesse, ni de votre propre courage.
« Il faut néanmoins. Monseigneur, vous dire que le public vous estime, vous respecte, attend de grands biens de vous, et sera ravi qu'on lui montre que vous n'avez aucun tort. Il croit seulement que vous avez une dévotion sombre, timide, scrupuleuse, et qui n'est pas assez proportionnée à votre place ; que vous ne savez pas assez prendre une certaine autorité modérée, mais décisive, sans blesser la soumission inviolable que vous devez aux intentions du Roi. C'est ce que je ne fais que vous rapporter d'une façon purement historique, parce que je suis hors de portée de voir les faits. Mais, supposé même qu'ils soient tels qu'on les raconte, il n'y a qu'un seul usage que vous en deviez faire : c'est celui de voir humblement vos défauts, de ne vous en point décourager, et de recourir à Dieu avec confiance pour travailler à leur correction. Eh ! qui est-ce, sur la terre, qui n'a point de défauts, et qui n'a pas commis de grandes fautes? Qui est-ce qui est parfait à vingt-six ans pour le très-difficile métier de la guerre, quand on ne l'a jamais fait de suite? Pour votre piété, si vous voulez lui faire honneur, vous ne sauriez
' Philipp., IV, 12. . .
FKNELON A CAMIIRAI. IftS
'Iro Irop atliMitif à la roiKli'c doiKu*, simple, comnioflc, soiublc. H tant vous l'aire tout à tous jiour les gagner tous ; aller out droit à l'extirpation de vos principaux détauts par amour le Dieu, et par renoncement à Tamour-propre; chercher lu dehors le bien public, autant (jue vous le pourrez, et rerancher les scrupules sur des choses qui paroissent des miluties. »
Au milieu des difficultés qui l'entouraient et du tumulte des ;amps, le duc de Bourjjogne trouve le temps de répondre à ^énelon, et sa lettre est aussi calme, aussi simple que s'il eût !U à répondre à des compliments. Certes, on voudrait plus de ie, plus d'ardeur, moins de retour sur soi-même, chez un eune homme à qui le bruit du canon et l'odeur de la poudre luraientdù monter, ce semble, à la tête et faire tout oublier, lors la passion de se justifier. Mais n'y a-t-il pas aussi de la frandeur d'âme à garder un si profond sentiment du devoir, ine si parfaite possession de soi-même au milieu d'un tel )rage?Pour être moins brillantes, les qualités qui se révèent à travers les lignes que le jeune prince traçait sous sa ente n'en sont pas moins d'un ordre supérieur. Elles téiioignent d'un esprit doué d'une singulière force de résistance et d'un calme rare à cet âge ' :
« Du camp de Saultjoir, ,3 oçtobije 1708.
« Je n'ai pu répondre plus tôt à votre grande lettre, mon jher archevêque ; car j'en ai souvent à écrire sur des choses longues, et qui me fatiguent la tête. Je puis le faire présentement article par article, vous disant auparavant que je suis bien moins homme de bien et moins vertueux que l'on ne me croit; ne voyant en moi que haut et bas, chutes et rechutes, relàchemens, omissions et paresse dans mes devoirs les plus essentiels; immortifîcations, délicatesse, orgueil, hauteur,
* Corr. gén., I, 247.
mépris du genre humain ; attache aux créatures, à la terre, à la vie, sans avoir cet amour du Créateur au-dessus de tout, ni du prochain comme moi-même.
« 1° Il est vrai que je suis renfermé assez souvent; mais, comme je vous l'ai dit, j'écris beaucoup de certains jours. La prière, la lecture prennent aussi du temps, quoique j'y sois moins régulier que je ne devrois être. Je ne nie pas cependant que je n'en perde souvent. 11 est vrai aussi que je parle plutôt aux gens à qui je suis plus accoutumé, et que je suis trop en cela mon goût naturel.
«2° Je ne sache point, dans tout ce qui s'est passé en dernier lieu, avoir consulté gens sans expérience. J'ai parlé aux plus anciens généraux, à des gens sans atteinte sur le courage ; et si les conseils ont été taxés de timides, ils méritoient plutôt le nom de prudens.
« 3" Il est vrai que la présomption absolue de M. de Vendôme, ses projets subits et non digérés, et ce que j'en ai vu, m'empêchent d'avoir aucune confiance en lui, et que cependant j'ai trop acquiescé dans des occasions où je devois au contraire décider de ce qu'il me proposoit, joignant en cela la foiblesse à jDCut-étre un peu de prévention; car, depuis l'affaire d'Oudenarde, j'ai reçu la puissance décisive, ainsi que je crois vous l'avoir déjà dit.
« 5° Il est vrai que j'ai quelquefois badiné, mais rarement. Pour la perte du temps, elle a été plus considérable; mais souvent il n'y a que moi qui l'ai su.
« 6" Les délibérations publiques sont véritables; mais on les peut mettre sur le compte de M. de Vendôme plutôt que sur le mien.
« 7° 11 en est de même de n'être pas bien averti ; et ce qui fait retomber sur moi ces articles, est que j'aurois dû agir autrement, et que je ne l'ai pas fait toujours, me laissant aller à une mauvaise complaisance, foiblesse, ou respect humain.
FI^NF,^nN A CAMIIIIAI. 191
Vous connoisse/. parfaitement M. de \ eudùine, et je n'ai rien à vous dire de ])lus que ce que vous en mettez dans votre lettre. Ce que vous dit(\s du niar('chal de Berwick est aussi foit juste, et il excède j)eut-('tr(' Irop vu prudence; au lieu que M. de Vendôme excède en conliance et nè{fli(;ence, ainsi que je l'ai déjà dit.
« Je tâcherai de faire usa{|e des avis que vous me donnez, et priez Dieu qu'il m'en fasse la grâce, pour n'aller trop loin ni à gauche, ni à droite. Demandez de plus en plus à Dieu qu'il me donne cet amour pour lui, et de tout, et de moimême, amis et ennemis, pour lui et en lui. Je m'attends à bien des discours que l'on tient, et que l'on tiendra encore. Je passe condamnation sur ceux que je mérite, et méprise les autres, pardonnant véritablement à ceux qui me veulent ou me font du mal, et priant pour eux tous les jours de ma vie. Voilà mes sentimens, mon cher archevêque, et, malgré mes chutes et défauts, une détermination absolue d'être à Dieu. Priez-le donc donc incessamment d'achever en moi ce qu'il y a commencé, et de détruire ce qui vient du péché originel et de moi. Vous savez que mon amitié pour vous est toujours la même. J'espère pouvoir vous en assurer moi-même à la fin de la campagne : on ne sauroit encore dire quand ce sera ; car l'événement de Lille est encore indéterminé. »
Fénelon, dont l'àme ardente ne supportait qu'avec une peine extrême l'état où il voyait la réputation de son élève, ne comprend pas son calme. Il voudrait le voir aussi ému qu'il Test lui-même : lui dont la tranquille sérénité a résisté à tant de secousses, qui a vu condamner son livre sans se permettre une plainte, et subi, sans montrer d'émotion, la perte de toute sa bibliothèque, brûlée en 1697, ce qui paraîtra plus étonnant encore à certains esprits, ce calme Fénelon, toujours maître de lui-même, est cette fois poussé à bout et ne se possède plus. Plus le temps passe, plus il devient pressant; il lui voudrait voir faire quelque action d'éclat, et sortir
de cette patience impassible qui le déroute. Le 15 octobre, il revient à la charge ; on devine à la vivacité de son langage qu'il ne dit que la moitié de sa pensée. Le début de la lettre est remarquable : « Monseigneur, dit-il, quelque grande retenue que je veuille garder le reste de ma vie sur toutes les choses qui ont rapport de vous, pour ne vous commettre jamais en rien, je ne puis m'empécher de prendre la liberté de vous dire encore une fois, par une voix très-sûre et très-secrète, ce que j'apprends que l'on continue à dire sur votre personne. Je suis plus occupé de vous que de moi, et je craindrais moins de hasarder de vous déplaire en vous servant, que de vous plaire en ne vous servant pas. » Après ce début, Fénelon énumère de nouveau, point par point, avec une netteté impitoyable, tous les reproches qui s'élèvent contre le prince. Voici les passages les plus saisissants de cette pièce, qui mériterait d'être citée en entier, si sa longueur ne nous retenait ' :
« On dit, Monseigneur, qu'encore que vous ayez infiniment écrit à la cour pour vous justifier, vous n'avez jamais mandé rien de clair et de précis pour votre décharge, que vous vous êtes contenté de faire des réponses vagues et superficielles, avec des expressions modestes et dévotes à contretemps. La cour et la ville, dit-on, étoient d'abord pour vous avec chaleur; mais la cour et la ville ont changé, et vous condamnent. On ne se contente pas de dire que le public est de plus en plus déchaîné contre vous : on ajoute que le mécontentement remonte bien plus haut, et que le Roi même ne peut s'empêcher, malgré toute son amitié, de sentir vivement votre tort. 11 y a déjà quelque temps qu'il m'a passé par l'esprit que tant de gens, d'ailleurs fort politiques, n'oseroient point vous critiquer si librement, si cette critique n'étoitpas autorisée par quelque prévention du côté de la cour.
1 Corr. gén., I, 254.
F r.NI'.r.ON A rAMllIlAI. H)9
« CaC qui est le plus laclieux est (|u'uii {jiuiul nonil)ie d'ot- Hciers qui reviennent de l'armée, et qui vont à Paris, ou qui y écrivent, font entendre que les mauvais conseils des gens l'oiMes et timides, que vous écoutez trop, ont ruiné les afhiires du Roi, et ont terni votre réputation. J'entends ces discours répandus partout, et j'en ai le cœur déchiré ; mais je n'ose parler aussi fortement que la chose le mériteroit, parce que le torrent entraîne tout, et que je ne veux point qu'on puisse croire que je sache rien de particulier à votre décharjje.
« On va jusqu'à rechercher avec une noire malignité les plus petites circonstances de votre vie, pour leur donner un tour odieux : par exemple, on dit que pendant que vous êtes dévot jusqu'à la sévérité la plus sci'upuleuse dans des minuties, vous ne laissez pas de boire quelquefois avec un excès qui se fait remarquer.
« On se plaint de ce que votre confesseur est trop souvent enfermé avec vous, qu'il se mêle de vous parler de la guerre, et que. quand on l'accusa de vous avoir conseillé de ne rien rien hasarder sur la Marque, il écrivit au P. de La Chaise, pour faire savoir au Roi qu'il étoit ailé reconnoître le terrain et l'état des ennemis; qu'il avoit été d'avis qu'on les attaquât, et qu'il avoit trouvé qu'il étoit honteux de ne le pas faire. On lui impute d'avoir écrit ainsi, pour le tourner en ridicule comme un homme vain, qui se pique d'entendre la guerre et d'aller reconnoître l'ennemi. Je dois ajouter, par pure justice, que je sais qu'il n'a point mérité ces plaisanteries, et qu'il n'a rien écrit que de modeste et de convenable
« Pourvu que vous vous donniez à Dieu en chaque occasion avec une humble confiance, il vous conduira comme par la main, et décidera sur vos doutes. Quelque génie qu'il vous ait donné, vous courriez risque de faire, par irrésolution, des fautes irréparables, si vous vous tourniez à une dévotion foible et scrupuleuse. Écoutez les personnes les
plus expérimentées, et ensuite prenez votre parti; il est moins dangereux d'en prendre un mauvais que de n'en prendre aucun, ou que d'en prendre un trop tard. Pardonnez, Monseigneur, la liberté d'un ancien serviteur, qui prie sans cesse pour vous, et qui n'a d'autre consolation en ce monde que celle d'espérer que, malgré ces traverses, Dieu fera par vous des biens infinis.
« Il ne m'appartient pas, Monseigneur, de raisonner sur la guerre ; aussi n'ai-je garde de le faire : mais on a de grandes ressources quand on est à la tète d'une puissante armée, et qu'elle est animée par un prince de votre naissance qui la conduit. Il est beau de voir votre patience et votre fermeté pour demeurer en campagne dans une saison si avancée. Notre jeunesse, impatiente de revoir Paris, avoit besoin d'un tel exemple. Tandis qu'on croira encore pouvoir faire quelque chose d'utile et d'honorable, il faut que ce soit vous. Monseigneur, qui tâchiez de l'exécuter. Les ennemis doivent être affoiblis ; vous êtes supérieur en forces ; il faut espérer que vous le serez aussi en projets, et en mesures justes pour en rendre l'exécution heureuse. Le vrai moyen de relever la réputation des affaires est que vous montriez une application sans relâche. Votre présence nuiroit et aux affaires et à votre réputation, si elle paroissoit inutile et sans action dans des temps si fâcheux. Au contraire, votre fermeté patiente pour achever cette campagne forcera le monde à ouvrir les yeux et à vous faire justice, pourvu qu'on voie que vous prévoyez, que vous projetez, que vous agissez avec vivacité et hardiesse. Dieu, sur qui je compte, et non sur les hommes, bénira vos travaux ; et quand même il permettroit que vous n'eussiez aucun succès, vous feriez A-oir au monde combien on mérite les louanges des personnes solides et éclairées, quand on a le courage et la patience de se soutenir avec force dans le malheur
« Je ne puis m'empécher. Monseigneur, de vous répéter
FKNKLON A CAMUIlAl. 201
qu'il nio seniMc (|ii(î vous devez tenir l)oii jiisr|u'à rextréinité <lans Tarinee, coinine M. le man-clial de IJoulfiers dans la citadelle de Lille. Si on ne jx'iit lien faire d'utile et d'honorable jusqu'à la fin de la campa(;ne, au moins vous aurez payé de patience, de fermeté et de coura{je pour attendre les occasions jus(|u'au l)Out ; au moins vous aurez le loisir de faire sentir votre bonne volonté aux troupes et de gagner les cœurs. Si au contraire on fait quelque coup de vigueur avant que de se retirer, pourquoi faut-il que vous n'y soyez pas, et que d'autres s'en réservent l'honneur? Ce seroit faire penser au monde qu'on n'ose rien entreprendre de hardi et de fort quand vous commandez, que vous n'y êtes qu'un embarras, et qu'on attend que vous soyez parti pour tenter quelque chose de bon. Après tout, s'il y a quelque chose à espérer, c'est dans le temps où les ennemis seront réduits à se retirer, ou à prendre des postes dans le pays pour y passer l'hiver. Voilà le dénoûment de toute la campagne ; voilà l'occasion décisive : pourquoi la manqueriez-vous? Il faut toujours obéir au Roi avec un zèle aveugle ; mais il faut attendre, et tâcher d'éviter un ordre absolu de partir trop tôt.
« Vous devez faire honneur à la piété, et la rendre respectable dans votre personne. Il faut la justifier aux critiques et aux libertins. Il faut la pratiquer d'une manière simple, douce, noble, forte et convenable à votre rang. Il fautallertout droit aux devoirs essentiels de votre état, par le principe de l'amour de Dieu, et ne rendre jamais la vertu incommode par des hésitations scrupuleuses sur les petites choses. L'amour de Dieu vous élargira le cœur, et vous fera décider sur le champ dans les occasions pressantes. Un prince ne peut point, à la cour ou à l'armée, régler les hommes comme des religieux ; il faut en prendre ce qu'on peut, et se proportionner à leur portée. »
Le 25 novembre, nouvelle lettre, aussi vive, aussi véhémente^ et, il faut le dire à l'honneur du duc de Bourgogne, reçue avec la même douceur : « Le bruit public, dit Fénelon,
contre votre conduite croit au lieu de diminuer » , et il lui énumère de nouveau, sans le moindre ménagement, tous les bruits qui lui arrivent sur son compte. « Il est amusé, inappliqué, irrésolu ; il mène une vie particulière et obscure; sa dévotion est faible, timide et scrupuleuse sur des bagatelles. » Tous ces reproches n'étaient malheureusement pas sans fondement. Saint-Simon, tout partisan du duc de Bourgogne qu'il était, parle aussi de la singulière inertie du jeune prince qui perdait son temps à jouer avec son frère à des jeux d'enfants. Il va même jusqu'à l'accuser de n'avoir pas interrompu une partie de volants pour recevoir l'officier chargé de lui soumettre la capitulation de Lille. L'accusation nous paraît dénuée de toute vraisemblance, et si le fait eût été certain, nous en trouverions la trace dans les lettres de Fénelon, qui n'eût pas plus ménagé son élève sur ce point que sur les autres. Prévoyant bien que la campagne va finir sans lui fournir une occasion de se relever, l'archevêque, dans la lettre dont nous parlions plus haut, commence à lui indiquer la conduite à tenir au retour à Versailles. Le prince devra aller droit au Roi et se justifier avec force et respect, en allant aussitôt au fond des choses. Puis, dés qu'il aura expliqué sa conduite, il lui faudra songer à la campagne prochaine, et obtenir du Roi les lieutenants qui lui conviennent. « Quand vous arriverez à la cour, dit-il, plus on vous accusera de faiblesse, plus vous devez montrer par votre procédé combien vous êtes éloigné de ce caractère en parlant avec force. » Il termine par ces belles paroles qui sont comme un cri du cœur dans cette douloureuse épreuve : « On ne peut-être plus édifié que je ne le suis, Monseigneur, de la solidité de vos pensées et de la piété qui règne dans tous vos sentiments ; mais plus je suis touché de voir tout ce que Dieu met dans votre cœur, plus le mien est déchiré d'entendre ce que j'entends. Je donnerais ma vie, non-seulement pour l'Etat, mais encore pour la personne du Roi, pour sa gloire, pour sa pro-
FI'.NF.I.ON A rAMIIHAI. 203
Sj)érit(', et je prie Dieu tous les jours sans relàclu; pour rpi'il le conihlo <lo ses bénédictions. «
Isnfin, h; 17 novembre, au moment où la campagne va se fermer sans avoir donné au duc de Bourgogne une occasion de dissiper les préventions et de répondre aux calomnies, l'Y'uelon lui écrit une lettre ou j)lutot de véritables instructions, où il semble parfois dépasser les bornes de la francbise. Le retour du prince à la cour était un instant critique ; il arrivait précédé de mille bruits défavorables, obligé de tenir tète à la cabale du Daupbin que Vendôme dirigeait, de se disculper devant le Roi et de reconquérir sa faveur. Fénelon tremblait de loin à la pensée de cette entrevue, et l'émotion des amis du prince à Versailles n'était pas moins grande. Il lui écrit sous cette impression les lignes suivantes ' :
« 17 novembre 1708.
« Monseigneur, j'espère que vous ne jugerez point de moi par l'empressement où vous m'avez vu sur la fin de cette campagne. Vous pouvez vous souvenir que j'ai passé plus de dix ans dans une retenue à votre égard, qui m'auroit attiré votre oubli pour le reste de ma vie, si vous étiez capable d'oublier les gens qui ont eu l'honneur d'être attachés à votre personne. La vivacité avec laquelle j'ai rompu enfin un si long silence, ne vient que de la douleur que j'ai ressentie sur tous les discours publics. Oserois-je, Monseigneur, vous proposer la manière dont il me semble que vous devriez parler au Roi, pour son intérêt, pour celui de l'État et pour le vôtre ?
« Vous pourriez commencer par une confession humble et ingénue de certaines choses, qui sont peut-être un peu sur votre compte. Vous n'avez peut-être pas assez examiné le détail par vous-même ; vous n'êtes peut-être pas monté assez
» Con: cféu., I, 272
souvent à cheval pour visiter les postes importans ; vous n'avez peut-être pas marché assez avant pour voir parfaitement les fourrafjes. C'est ce que j'entends dire à des officiers expérimentés, et pleins de zèle pour vous. Vous avez trop demeuré renfermé dans un camp, badinant avec M. le duc de Berri d'une manière peu convenable à votre â{je et au sérieux de la plus grande affaire de notre siècle dont vous étiez chargé. Vous vous êtes peut-être laissé trop aller à une je ne sais quelle complaisance pour M. de Vendôme, qui auroit eu honte de ne vous suivre pas, et qui auroit été au désespoir de courir après vous. Vous n'avez point assez entretenu les meilleurs officiers généraux en particulier, de peur que M. de Vendôme n'en prît quelque ombrage. Vous avez été peut-être irrésolu, et même, si vous me pardonnez ce mot, un peu foible pour ménager un homme en qui le Roi vous avoit recommandé d'avoir confiance; vous avez cédé à sa véhémence et à sa roideur; vous avez craint un éclat qui auroit déplu au Roi. Vous n'avez pas osé, plusieurs fois, suivre les meilleurs conseils des principaux officiers de l'armée, pour ne contredire pas ouvertement l'homme en qui le Roi se confioit. Vous avez même pris sur votre réputation pour conserver la paix. Ce qui en résulte est que votre patience est regardée comme une foiblesse, comme une irrésolution, et que tout le public murmure de ce que vous avez manqué d'autorité et de vigueur.
« Après avoir avoué au Roi avec naïveté toutes les choses dans lesquelles vous croyez de bonne foi avoir manqué, vous serez en plein droit de lui développer la vérité tout entière. Vous pouvez lui représenter tout ce que les plus sages officiers de l'armée lui diront, s'il les interroge, savoir que l'homme qui vous étoit donné pour vous instruire et pour vous soulager ne vous apprenoit rien, et ne faisoit que vous embarrasser ; qu'en un mot, celui qui devoit soutenir la gloire des armes de Sa Majesté, et vous procurer beaucoup de ré-
I r.NKI.ON A f:AMIIllAI. 205
pulatioli, a ({àté les affaires, et vous a attire le decliaiiiemciit (lu |)ul)lic. C'est là que vous placerez un portrait au naturel des défauts (le M. de Vendônie, paresseux, inapplifju(;, [)résomptueux et opiniâtre; il ne va rien voir, il n'(îcoute rien, il décide et hasarde tout; nulle prévoyance, nul aviscment, nulle disposition ; nulle ressource dans les occasions, qu'un courage impétueux ; nul é(]ard pour ménager les gens de mérite, et une inaction perpétuelle de corps et d'esprit.
« Après ce portrait, vous pourriez revenir à ce qui peut avoir manqué de votre C(l)té, avec si peu de secours et tant d'embarras. Demandez avec les plus vives instances à avoir votre revanche la campagne prochaine, et à réparer votre réputation attaquée. Vous ne sauriez montrer trop de vivacité sur cet article ; il vous siéra bien d'être très-vif là-dessus, et cette grande sensibilité fera une partie de votre justification sur la mollesse dont on vous accuse. Demandez sous vous un général qui vous instruise et qui vous soulage, sans vouloir vous décider comme un enfant. Demandez un général qui décide tranquillement avec vous, qui écoute les meilleurs officiers, et qui n'ait point de peine de vous les voir écouter; qu'il vous mène partout où il faut aller, et qui vous fasse remarquer tout ce qui mérite attention. Demandez un général qui vous occupe tellement de toute l'étendue de la guerre, que vous ne soyez point tenté de tomber dans l'inaction et l'amusement. Jamais personne n'eut besoin de tant de force et de vigueur que vous en aurez besoin dans cette occasion. Une conversation forte, vive, noble et pressante, quoique soumise et respectueuse, vous fera un honneur infini dans l'esprit du Roi et de toute l'Europe. Au contraire, si vous parlez d'un ton timide et inefficace, le monde entier, qui attend ce moment décisif, conclura qu'il n'y a plus rien à espérer de vous, et qu'après avoir été foible à l'armée, aux dépens de votre réputation, vous ne songez pas même à la relever à la cour. On vous verra vous renfoncer dans votre
206 FKNELON A CAMBRAI.
cabinet, et dans la société d'un certain nombre de femmes flatteuses.
« Le public vous aime encore assez pour désirer un coup qui vous relève ; mais si ce coup manque, vous tomberez bien bas. La chose est dans vos mains. Pardon, Monseigneur, j'écris en fou; mais ma folie vient d'un excès de zèle. Dans le besoin le plus pressant, je ne puis que prier, et c'est ce que je fais sans cesse. »
Il faut rendre justice à celui à qui était adressée cette vive mercuriale, il savait entendre la vérité, et c'était faire sa cour que de le traiter sans ménagement ' : « Si je n'ai pas répondu plus tôt à plusieurs de vos lettres, mon cher archevêque, ce n'est pas que j'en aie plus mal reçu ce qu'elles contiennent, ni que mon amitié pour vous soit moins vive. Je suis ravi de ce que vous m'avez mandé tout ce qu'on dit de moi. Vous pourrez interroger le vidame qui vous rendra cette lettre, sur la suite des faits publics qu'il me serait bien long de reprendre ici... Je profiterai avec l'aide de Dieu de tous vos avis. J'ai bien peur que le tour que je vais faire en Artois, me faisant finir la campagne à Arras, ne m'empêche de vous voir à mon retour, car de la manière dont vous êtes à la cour, il me paraît qu'il n'y a que le passage dans votre ville archiépiscopale qui puisse me procurer ce plaisir. Je suis fâché aussi que l'éloignement où je vais me trouver de vous m'empêche aussi de recevoir d'aussi salutaires avis que les vôtres. Continuez-les cependant, je vous en supplie, quand vous en verrez la nécessité, et que vous trouverez des voies absolument sûres. »
Cette lettre termine la correspondance directe de Fénelon et du duc de Bourgogne, pendant cette triste année 1708. Nous en avons cité de nombreux extraits qui nous ont paru peindre vivement et Fénelon et le jeune prince qui lui avait
1 Corr. g en., I, 283.
l'l,Nr.l,ON A CAMnilAl. 207
«omino ahaïKloMiic la direction de sa vie. Jamais la vérité ne fut dite avee plus de liaidiesse à u\\ (ils de Roi, entouré de tout l'éclat de la grandeur royale. Jamais non plus vérité dite sans ménafjement ne fut mieux écoutée. C'est là l'orij'jinalité propre de cette correspondance unique en son genre.
Le duc de Bourgogne ne déploya pas dans ces circonstances difficiles les brillantes qualités qui éblouissent les hommes et enlèvent leur cœur. Son indécision apparente, son calme un peu passif, qui avait presque l'air de l'indifférence, lui ont été très-vivement reprochés, non sans justice, et l'on a dit que des deux, Fénelon était le vrai soldat. Mais ce ne serait pas avoir pour lui cette impartialité que doittoujours garder l'historien, que de ne pas tenir compte de la position presque insoutenable où il se trouvait. Tiraillé entre des généraux qui avaient vieilli dans les armes, généralissime à vingt-six ans d'une armée qu'il ne pouvait pas commander, ayant la responsabilité sans le pouvoir, il est peu étonnant que le prince, timide et défiant de lui-même par nature, ait été dominé par les difficultés et se soit laissé comme immobiliser par elles. Et cependant, à notre sens, il déploya une fermeté rare dans le courage avec lequel il fit peser le peu d'autorité qu'il avait, du côté de la prudence et de la temporisation. Avec une armée battue, démoralisée, souffrant de la faim et sans solde, il n'y avait rien à faire qu'à attendre et à se refaire. Si le duc de Bourgogne eût été un homme de génie comme son aïeul Henri IV, il eût eu peut-être une de ces inspirations soudaines qui font sortir heureusement du péril et ont la gloire comme récompense; mais on n'improvise pas le génie, et quand on veut en faire montre sans en avoir, on périt misérablement. Ce qu'il y avait de mieux à faire dans l'extrémité où l'armée se trouvait réduite en 1708, c'était d'attendre une occasion favorable en gagnant du temps. Le jeune duc de Bourgogne eut le cou-
rage d'émettre cet avis, et la suite prouva qu'il avait raison; mais c'était là une prudence qu'on ne pardonne pas à un prince de vingt-six ans ; il ne l'ignorait pas, mais il préféra le bien de l'État à sa propre gloire, et sut, à cette heure de péril, déployer une fermeté et une patience qui sont aussi des qualités de Roi.
La campagne se termina par la reddition de Lille (novembre 1708) ; la frontière de France était ouverte. Le grand effort fait au commencement de l'année avait honteusement avorté. La fortune tenait rigueur à ce vieux Roi qui savait porter si noblement l'épreuve, et abreuvait ses derniers jours d'amertume. Après avoir établi les troupes dans leurs quartiers d'hiver, le duc de Bourgogne s'en fut tout droit à Versailles sans voir personne, et vint braver l'orage qui l'y attendait. Il y avait été précédé par une lettre de Fénelon au duc de Chevreuse, qui mettait son ami au courant de ce qui s'était passé, et lui fournissait des arguments pour défendre le prince. Cette lettre est curieuse à comparer avec celles que Fénelon écrivait au duc de Bourgogne. Son jugement est le même, plutôt moins sévère, et atteste une fois de plus sa parfaite sincérité ' :
« A Cambrai, 3 décembre 1708.
« Je me sers, mon bon duc, de l'occasion sûre de M. Turodin pour répondre à votre dernière lettre. Vous avez su que la campagne finit par une conclusion très-honteuse. M. le duc de Bourgogne n'a point eu, dit-on, pendant la campagne assez d'autorité ni d'expérience pour pouvoir redresser M. de Vendôme. On est même très-mécontent de notre jeune prince, parce que, indépendamment des partis pris pour la guerre, à l'égard desquels les fautes énormes ne tombent pas sur lui, on prétend qu'il n'a point assez d'application
> Corr. gén., I, 278.
FKNKLON A CAMIUIAI. 209
our aller visiter les postes, jjours'iiistiiiiredes détails iinporms, pour consulter en particuliei- les ineilleuis olïiciers, et ourconnottre le mérite de chacun d'eux. Il a passé, dit-on, de raiids temps dans desjeuxd'enl^int avec monsieur son frère, ont l'indécence a soulevé toutes les personnes bien intenonnées, dans de tristes conjectures oii il auroit dû })aroitre întir la honte de sa campajjne et le malheur de l'État. Voilà, i je ne me trompe, la vraie source de rindisj)Osition généîle des militaires, qui revicndroient, s'ils voyoient, au prinîmps prochain, ce prince moins amusé à des jeux indécens, îontant plus souvent à cheval, voulant tout voir et tout aprendre, questionnant les (jcns expérimentés, et décidant vec vigueur. Mais il faudroit qu'au lieu de M. de Vendôme, ui n'est capable que de le déshonorer et de hasarder la 'rance, on lui donnât un homme sage et ferme, qui comnandàt sous lui, qui méritât sa confiance, qui le soulageât, [ui l'instruisît, qui lui fît honneur de tout ce qui réussiroit, [ui ne rejetât jamais sur lui aucun fâcheux événement, et [ui rétablît la réputation de nos armes. Cet homme, où est- 1? Ce seroit M. de Gatinat, s'il se portoit bien; mais ce n'est ii M. de Villars, ni la plupart des autres que nous connois- ;ons. »
Le duc de Bourgogne arriva le 11 décembre à Versailles; ;on retour donna lieu à une de ces scènes saisissantes que 5aint-Simon excelle à peindre '. « Sitôt, dit-il, que de chez iiadame de Maintenon on entendit la rumeur qui précède de ]uelques instants ces sortes d'arrivées, le Roi s'embarrassa usqu'à changer trois ou quatre fois de visage. Madame la iuchesse de Bourgogne parut un peu tremblante, et voltigeait par la chambre pour cacher son trouble, sous prétexte d'incertitude par où le prince arriverait, du grand cabinet ou de l'antichambre. Madame de Maintenon était rêveuse. Tout
' Saist-Simo.n", édition Chéruel, vu, 12 et suiv.
d'un coup, les portes s'ouvrirent ; le jeune prince s'avança au Roi qui, maître de soi plus que qui que ce fût, perdit à l'instant tout embarras, fit un pas ou deux vers son petit-fils, l'embrassa avec assez de démonstration de tendresse, lui parla de son voyage, puis, lui montrant la princesse : Ne lui dites-vous rien? ajouta-t-il d'un visage riant. Le prince se tourna un moment vers elle, et répondit respectueusement, comme n'osant se détourner du Roi, et sans avoir remué de sa place. Il salua ensuite madame de Maintenon qui lui fit fort bien ; les propos de voyage, de couchées, de chemin durèrent ainsi, et tous debout, un demi-quart d'heure ; puis le Roi lui dit qu'il n'était pas juste de lui retarder plus longtemps le plaisir qu'il aurait d'être avec madame la duchesse de Bourgogne, et le renvoya, ajoutant qu'ils auraient le loisir de se revoir. Le prince fit sa révérence au Roi, une autre à madame de Maintenon, passa devant le peu de dames du palais qui s'étaient enhardies de mettre la tête dans la chambre, au bas des cinq marches, entra dans le grand cabinet où il embrassa madame la duchesse de Bourgogne... »
Le duc de Bourgogne sut cette fois être docile aux conseils de ses amis, et faire tête avec une tranquille fermeté à la cabale de A^endôme. On lui reprocha même d'avoir affecté une gaité qui n'était pas de saison. Mais il réussit, par cette contenance assurée, à reconquérir les bonnes grâces du Roi, qui, après avoir bien reçu Vendôme à son retour à la cour, ne lui en ôta pas moins son commandement et le tint éloigné de sa personne. C'était une disgrâce et une façon de rendre justice au duc de Bourgogne en face de toute la cour. Le prince eût ardemment désiré quelque chose de plus : la permission de retourner à l'armée la campagne prochaine. Le Roi ne voulut pas consentir à cette demande ; il crut avec raison qu'il ne fallait plus envoyer à l'armée l'héritier de la couronne, sans lui laisser l'autorité tout entière, et que tout remettre entre les mains d'un homme de vingt-six ans, qui
FÉNELON A CAMHRAI. 211
uvait fait preuve de plus de fermeté passive que d'intelli- [|ence militaire, c'était trop hasarder. Aussi le duc de liouri;o{jne ne revit-il plus les armées, mal(jré son vif désir et une iemi-promesse échappée à la première effusion de la réconliliation. Le prétexte mis en avant par le Roi pour maintenir ^on refus fut l'extrême pénurie du Trésor et les grandes ^iépenses qu'entraînait toujours la présence d'un Fils de France à l'armée. Le prince eut heau protester qu'il irait vuis suite et qu'il mangerait le pain du soldat, ajoutant fièrement : « Personne ne se plaindra de manquer du superflu, lorsque j'aurai à peine le nécessaire » , le Roi tint bon, et il eut raison. La France était réduite à une situation trop précaire pour rien risquer, et l'expérience n'avait que trop prouvé combien la division inévitable et funeste d'un conseil de guerre composé d'éléments si divers était dangereuse pour la conduite de la guerre. Malgré la tristesse du prince, malgré celle de ses amis qui eussent voulu lui voir une occasion de se réhabiliter, on ne peut s'empêcher d'admirer ici la fermeté et le bon sens de ce Roi qui, dans le malheur de son royaume, savait mettre l'intérêt de l'Etat au-dessus de ses plus légitimes affections.
Jamais, en effet, depuis de longues années, la France ne s'était trouvée dans une semblable extrémité ; aux désastres de la guerre était venue s'ajouter la famine, suite du terrible hiver de 1709, un des plus rigoureux dont l'histoire ait gardé le souvenir. Tous les mémoires du temps font de tristes peintures de ïa misère générale. Contre le double fléau de la famine et de la guerre, toutes les mesures étaient impuissantes, et les efforts publics ou privés pour adoucir les souffrances des pauvres étaient sans effet. En Flandre, le mal était plus grand que partout ailleurs. Aux charges déjà si lourdes qu'imposait la présence des troupes françaises, était venue se joindre l'invasion étrangère avec le triste cortège de maux qui l'accompagne toujours. La population ruinée,
et ne voyant pas d'espoir de paix, commençait à supporter impatiemment le joug et n'obéissait plus qu'à contrecœur; tout, sur cette frontière ouverte et livrée aux ennemis, était dans l'état le plus déplorable. C'est alors que l'archevêque de Cambrai fit preuve d'une charité si simple et si inépuisable, qu'elle lui valut l'admiration de tous, amis et adversaires, compatriotes et ennemis. Nous allons entrer dans quelques détails sur les œuvres de charité que, pendant cette rude période, le zèle de Fénelon sut accomplir avec une constante persévérance. L'opinion publique en fut frappée, et l'impression produite par un dévouement aussi complet fut si vive, qu'elle a créé dans ces contrées une sorte de légende sur la charité de Fénelon qui a duré jusqu'à nos jours.
Dès le début de son épiscopat, Fénelon dépensait tous les revenus de son évèché en aumônes distribuées avec un soin vigilant et perspicace, ne réservant que le strict nécessaire pour tenir sa maison sur un pied convenable à son rang. Tout le reste passait aux hôpitaux, aux monastères, aux pauvres honteux. Il avait fait appeler à Cambrai, par les magistrats de la ville, celles qu'on nommait déjà avec reconnaissance les « Filles de la Charité »... Il visitait régulièrement les malades et les prisonniers, distribuant lui-même les secours et les exhortations pieuses. Tant que la guerre amena seulement un passage continuel de troupes se rendant en Allemagne, l'archevêque s'efforçait de donner des vivres à ces soldats, qui souvent n'avaient pas de pain. La garnison de Cambrai manqua une fois de vivres ; ne sachant que faire pour remédier à cet état de choses qui menaçait la sécurité de la ville, l'archevêque fit distribuer à la garnison la moitié de la provision de blé qui était destinée à nourrir sa propre maison. Tout cela se passait déjà avant que la frontière fût envahie ; lorsqu'en 1708 la guerre fut reportée par nos défaites aux environs de Cambrai, la charité de Fénelon s'étendit avec
les besoins, et ses aumônes <leviur(!ut plas abondantes en- ('ori\ ÏjC clergé (b's canipajfiuîs, ne vivant que <\c. la (lime, elail eonj|)lr'l(înu'nt ruine et dans une inij)ossibilitc absolue de |Kiv('r à l'I^tat les dons extraordinaires que les nécessités de la j;iierre avaient forcé le {gouvernement à lui imposer. Ne voulant pas priver le Trésor de ce secours, et, de l'autre coté, voyant bien que le faire acquitter par ses prêtres, c'était les réduire à la misère, le prélat prit résolument la taxe à son compte et la paya de ses deniers. L'année suivante, après le sanjj;Iant combat de Malplaquet, Cambrai fut rempli de blessés et de fuyards, en même temps que les paysans des villages environnants s'y réfugiaient en foule avec leurs troupeaux. Fénelon ouvrit toutes grandes les portes de son palais épiscopal et y reçut tous les fugitifs sans distinction. Tout fut occupé, corridors, escaliers et chambres grandes ou petites. Les cours et les jardins furent remplis de bestiaux et de bêtes à cornes que les malheureux propriétaires avaient soustraits au pillage des troupes ennemies. C'est ce trait de charité envers les paysans qui a donné lieu sans doute à l'anecdote de la vache cherchée toute une nuit et ramenée à son maître en larmes par l'illustre prélat lui-même. Cette historiette, qui n'a aucun fondement ni même aucune vraisemblance, prouve cependant la profonde impression que la charité de Fénelon avait faite sur les populations désolées par tous les fléaux à la fois. Le palais de Cambrai, où déjà l'archevêque recevait des blessés, fut ainsi pendant quelques jours comme envahi. Fénelon voulut nourrir tout le monde à ses dépens, et ses gens lui faisant des représentations sur l'énorme surcroît de dépenses qui en résulterait : « Dieu nous aidera, répondit-il; la Providence a des ressources infinies sur lesquelles je compte sans défiance. Donnons seulement tant que nous aurons de quoi, c'est mon devoir, jc'est aussi ma volonté. " Une fois le flot des fuyards passé, ce fut le tour des officiers et des soldats blessés à
2U FENELON A CAMBRAI.
Malplaquet. L'archevêque ouvrit sa maison à tous les officiers malades ou bien portants, Français ou prisonniers étrangers. Il eut ainsi jusqu'à cent cinquante personnes à sa table. Il fit évacuer son séminaire pour y mettre les blessés de la maison du Roi, qui y furent servis et pansés à ses dépens. Fénelon ne ménageait pas plus sa personne que sa bourse : il se montrait partout, parcourant les hôpitaux, exhortant, ramenant les uns, consolant les autres. Son zèle le menait au chevet des simples soldats comme à celui de leurs officiers, et il convertit ainsi deux pauvres soldats, l'un allemand et l'autre suédois, qu'il toucha profondément par son inépuisable bonté. Ce n'était pas assez cependant pour le zèle de l'archevêque. Dans un moment où la guerre le privait presque entièrement de ses revenus, il fut assez heureux pour fournir en pai'tie le blé qui servit à empêcher les armées françaises de mourir de faim après le terrible hiver de 1709, et ceci par une singulière circonstance. Fénelon, dontla réputation étaitdevenue peu à peu européenne, si l'on nous passe l'expression, avait toujours été traité avec égard et distinction par les chefs des armées alliées. Lorsqu'elles se furent rapprochées de Cambrai, il déploya envers les blessés et les prisonniers ennemis le même dévouement qu'envers les soldats du Roi. « Il s'acquit ainsi, dit Saint-Simon, l'amour des ennemis par les soins pour les prisonniers de tous états retenus à Cambrai et dans les autres lieux de son diocèse, logeant aussi chez lui les officiers ennemis, et répandant ses libéralités sur leurs soldats comme sur les nôtres, en sorte que les chefs de leurs troupes, les gouverneurs de leurs places, le prince Eugène et le duc de Marlborough lui marquèrent sans cesse leur attention et leur considération en toutes choses, jusqu'à ne fourrager point ses terres , à épargner celles qu'il leur faisait recommander, et faisant pour des officiers, leurs prisonniers, à sa prière, ce que personne n'eût osé leur demander. En sorte que quelque aimé et révéré qu'il fût dans
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Ions les pays do son voisinage et de la domination du Roi, il le paraissait eneorc davanta{;e dans ceu\ où ses ennemis étaient les maîtres'. »
I.e l";iit r;ij)p()i"(é ici par Saint-Simon , quelque étrange «prii puisse paraître, est néanmoins réel et attesté par tous les historiens de Fénelon et les Mémoires du temps. Les généraux alliés, par respect pour Tillustre et saint évéque, peut-être aussi parce qu'ils le savaient en butte à la colère du Roi, dont ils cherchaient par tous les moyens à blesser l'orgueil, veillèrent avec soin à ce que les terres et les magasins de rarchevêché de Cambrai fussent épargnés et exempts de taxe ou de pillage. Dés qu'il venait à leur connaissance que tel lieu lui appartenait en propre, aussitôt ordre était donné de n'y mettre aucune garnison et de n'y point lever de contributions. Il inspirait une si grande vénération aux troupes ennemies, que lorsqu'il lui fallait faire un voyage dans son diocèse, il n'avait nul besoin d'escorte. Les officiers des troupes alliées lui fournissaient, sans qu'il les demandât, les gardes dont il avait besoin. Les terres de l'archevêque de Cambrai devinrent donc comme des lieux de refuge où les paysans pouvaient se mettre à l'abri; puis ces terres cultivées avec soin et non ravagées fournirent du blé en abondance, qui remplit les magasins de l'archevêque. Bien loin de songer à garder ses provisions de froment pour ses besoins particuliers ou même pour l'approvisionnement de Cambrai, Fénelon les fit offrir à l'intendant de Flandre pour la nourriture de l'armée. Celui-ci n'eut garde de] refuser ce secours inattendu, qui lui tombait du ciel. Voici la lettre que Fénelon écrit à M. de Ghamillard, encore ministre de la guerre, pour lui faire part des propositions qu'il a faites à l'intendant. Cette lettre est curieuse à tous égards. Elle montre toute sa générosité naturelle : ces blés, c'était la nourriture de sa
• Saint-Simon, écrits inédits.
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maison, celle de ses pauvres et le plus clair des revenus de l'année; les livrer à l'intendance, c'était les donner, car il n'y avait nul doute qu'ils ne seraient pas payés, ou que le pavement ne serait effectué que bien des années plus tard. Fénelon savait tout cela mieux que personne, mais cette pensée ne le fait pas hésiter un instant.
« A Cambrai, 20 novembre 1708.
« Pour moi, rien ne m'arrêtera dans la résolution où je suis de vous donner mes blés sans condition ; mais je vous supplie très-humblement de faire, attention aux choses que je dois avoir l'honneur de vous représenter.
« !• Ce n'est point pour achever mon bâtiment, que je veux donner mes blés : mon bâtiment est presque achevé. Si je ne considérois que mon intérêt, j'aimerois bien mieux vendre mon blé à des marchands, qui le viendroient prendre céans à un haut prix et argent comptant Les termes que vous me marquez peuvent être sujets à de grands mécomptes, par des embarras imprévus, malgré toutes vos bontés pour moi, et quoique vous preniez des mesures très-justes.
« 2° Je compte pour rien mon intérêt, dès que celui du Roi paroît : le devoir de bon sujet décide. De plus, la reconnoissance me presse. Je dois aux anciennes bontés de Sa Majesté tout ce que je possède ; je lui donnerois mon sang et ma vie, encore plus volontiers que mon blé. Mais je suis très-éloigné. Monsieur, de vouloir que vous fassiez valoir mon offre, et que vous me rendiez aucun bon office. La chose ne mérite pas d'aller jusqu'au Roi, et j'en serai assez récompensé, pourvu que vous soyez persuadé de ma bonne volonté pour faciliter l'exécution de vos projets dans son service. D'ailleurs je suis, Dieu merci, guéri de toute espérance mondaine. Je serai content d'avoir fait mon devoir; et mon zèle, quoique ignoré par Sa Majesté, suffira pour ma consolation le reste de ma vie.
fi';nei<()N a cAMiniAi. 217
» li" .l'ai |)i()|)()Sc à plii.sicMis porsouues <J(; vondrc leur \>\c ,i\cc \c inioii. Aucun ne veut rien vendre au Roi, tant ils craijjiieiit (les rctiirdcnu'iis vi des nu'coinptes. Je ne vois rien ;'i csjxMCM- de ce cùté-là : ainsi je ne puis vous offrir que mou seul l)Ie, et mchneque celui (runcseulc année, parce quej'uvois tout vendu à vil prix pour l)àlir, dès le printemps dernier.
« A" Vous a(]réere/, s'il vous plaît. Monsieur, que je réserve du 1)1(', tant pour ma subsistance dans un lieu de passajje continuel, où je suis seul à faire les honneurs à tous les passans, que pour les pauvres, qui sont innombral)les en ce pays, depuis que notre voisinage est ruiné, et que la cherté augmente. On vous a très-mal informé, si on vous a fait entendre que j'avois vingt mille sacs de blé. Je ne puis avoir, dans tout le cours de l'année, qu'environ onze mille mesures de blé, chaque mesure pesant environ quatre-vingt-quatre livres. Cette mesure vaut actuellement au marché plus de deux écus, et le prix augmentera tous les jours. Ainsi le total de ce blé montera au moins à soixante-dix mille francs. Vous prendre/, IMonsicur, sur ce total, la quantité qu'il vous plaira, et au prix que vous voudrez. Je n'ai aucune condition à vous proposer, et c'est à vous à les régler toutes. Je ne réserverai pour mes besoins, pour ceux des pauvres, qu'il ne m'est pas permis d'abandonner, et pour les gens qui sont accoutumés à aborder chez moi en passant, que ce que vous voudrez bien me laisser. Je serai content, pouivu que je fasse mon devoir vers le Roi, et que vous soyez persuadé du zèle avec lequel je serai le reste de ma vie, etc. »
L'affaire fut vite conclue, et le blé des magasins de Fénelon passa entre les mains de l'intendant de Flandre ; mais le payement fut lent à venir, s'il vint jamais. Deux ans après, rien n'était encore payé, et le duc de Chevreuse, qui s'occupait de l'affaire, n'obtint, au lieu d'argent, que des assignations qui ne furent sans doute pas acquittées. Du reste, Fénelon, comme il le disait lui-même, ne demandait rien : il
laissait le ministre fixer le prix nominal auquel il achetait le blé, sans intervenir, et le défaut de payement ne rempéclia pas de livrer de nouveau son blé en 1710. L'année suivante, 1711, il crut un moment en être dépouillé par l'armée ennemie. Les alliés étaient en vue de Cambrai et coupaient les communications avec le Câteau-Cambrésis, petite ville où se trouvaient les magasins de l'archevêché , et qui était alors toute pleine des récoltes des pays environnants. Marlborough voulut d'abord y mettre un poste de soldats chargés de préserver la ville; mais voyant bientôt qu'il serait forcé par le besoin de faire ouvrir les greniers pour y prendre la nourriture des troupes, il fit charger toute la provision sur des chariots qu'une escorte conduisit aussitôt jusqu'aux portes de Cambrai etmémejnsqae sur la place d'armes de la ville où se trouvait le quartier général de l'armée française. Une fois là, les blés furent livrés par leur propriétaire à la garnison de la place, après que la paît des pauvres eut été réservée. Le fait est raconté dans les Mémoires du fameux capitaine comme parfaitement avéré. Il est unique dans l'histoire, et après cela on peut en croire Saint-Simon quand, après avoir raconté la charité de Fénelon, il ajoute : « Il est incroyable jusqu'à tel point son nom et sa réputation furent portés par cette conduite. Le Roi, qui ne la pouvait ignorer, et à qui tant d'applaudissements déplaisaient, et à madame de Maintenon encore davantage, ne put s'empêcher de lui faire dire plusieurs fois qu'il lui savait gré des secours qu'il donnait à ses troupes. »
De toute part, en effet, Fénelon recevait les témoignages de l'admiration que causait cette infatigable charité ; mais à tous il répondait simplement que ce qu'il avait, il le tenait du Roi, et que ce n'était que son devoir que d'employer au service de celui qui les lui avait confiés, les revenus de l'archevêché. Les égards que lui témoignèrent les généraux alliés ne lui semblaient précieux que parce qu'ils lui per-
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nicttaii'Mt (le rendre service aii\ années <lu lloi, et 11 refusa de se faire escorter oHiciellenient par des soldats ennemis pour faire sa tournée annuelle, préférant courir le risque de tomber parmi des maraudeuis, si le hasard le voulait. <^)n connaissait si bien son dévouement aux intérêts de la France, que les ministres avaient constamment recours à lui pour lui demander des renseignements sur les endroits où ils pourraient trouver des vivres destinés au\ troupes, ou bien pour faire surveiller leurs ajjents. Aussi est-il en rapport constant, pour les affaires, avec M. de Bernières, intendant de Flandre, qu'il estimait fort et qu'il avait même comme ami particulier, pendant qu'il surveille M. de Bergeik, aj^ent du roi d'Espagne dont il se défie comme faisant toujours bon marché des intérêts français. Recevant des informations de bien des côtés, il ne se fait pas faute d'avertir le ministre des fraudes des munitionnaires, qui profitaient de la guerre pour s'enrichir aux dépens du Trésor royal. Enfin, il est impossible de déployer un zèle plus ardent et plus efficace pour ce qu'on appelait alors le « service du Roi » , c'est-à-dire le bien de l'État. Voici, par exemple, la fin d'une lettre rédigée en partie par l'abbé de Beaumont, en partie par Fénelon lui-même, qui nous fait prendre sur le vif cette activité désintéressée pour le bien public ' ; elle est adressée au duc de Chevreuse :
" 13 décembre 1708.
« M. de Cambrai me charge. Monsieur, d'ouvrir sa lettre, pour y ajouter une réflexion qu'il n'est pas libre de se donner l'honneur de vous écrire lui-même. On a donné l'entreprise des fourrages à un nommé Castille, qui est un Juif, à ce qu'on dit. Il étoit établi dans les Pays-Bas espagnols, où il a encore toute sa parenté, sous le nom de laquelle il sert, à ce
' Corr. g en., I, 527.
qu'on assure, les ennemis pour de semblaljles entreprises. Ainsi il est é{;alement l'entrepreneur dos deux puissances ennemies ; mais toutes ses anciennes liaisons sont avec nos ennemis, et il n'en a pris avec nous que pour gagner. Un tel homme doit toujours être un peu suspect, et il n'est pas de la prudence de s'y livrer absolument pour une affaire aussi capitale que celle d'avoir de bonne heure des magasins de fourrages assez grands pour pouvoir assembler notre armée aussitôt que les ennemis pourront assembler la leur, et pour la faire subsister au sec aussi longtemps qu'eux. La conservation d'Arras et de Cambrai dépend absolument de ces magasins ; car, si les ennemis étoient une fois postés devant ces places, il est certain qu'ils les prendroient tout à loisir, sans qu'on pût les déposter, comme ils ont pris toutes les autres places où on leur a donné le temps d'arriver les premiers. Les ennemis ont de grands avantages sur nous pour faire des magasins de fourrages ; car ils ont beaucoup de rivières qui leur en apportent, au lieu qu'il faut que tout nous vienne par charroi, ce qui demande une peine et une dépense infinie, et surtout beaucoup de temps. Il faut donc s'y prendre de très-bonne heure. Si Gastille vouloit nous jouer, il n'a qu'à faire travailler lentement à ces sortes de magasins sous divers prétextes ; et il n'en manquera pas, s'il veut, quand il n'y auroit que l'extrême difficulté de trouver des chariots dans ces pays-ci, et de les faire rouler dans des chemins aussi absolument rompus.
« Il me paroît (ici Fénelon reprend la plume) qu'il ne faut ni faire trouver trop de difficultés à Gastille, ni l'appuyer trop fortement. Si on lui donne trop d'appui, ce Juif ne manquera pas d'en abuser ; il vexera tous les paysans pour des charrois, disant qu'il ne peut exécuter assez promptement son entreprise sans cette facilité ; il fera cette vexation pour épargner son argent. Il ruinera toutes les voitures de la fron-
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tii'i'P ; ce. f|iii sera une perte sans ressource |)()iir le. service du Roi même, les l'ivières nous manquant j)our lous les transports de provisions. D'un autre cote-, si on ne le soutient pas un peu j)Our la [)rompte exécution de ses entreprises, les choses ne pourront pas être prêtes, quand les ennemis, qui ont pour eux les rivières, viendront peut-être tout à coup, dès le 15 avril, investir Cambrai ou Arras.
« Au nom de Dieu, j)arlez, pressez, importunez; faites sentir la conséquence infinie de (;arder ce tempérament qui n'est pas facile. Si on manquoit j)ar malheur d'ar(]ent pour de si pressans besoins, j'offre ma vaisselle d'argent avec tout ce que j'ai deblé et d'autres effets. Je voudrois servir de mon argent et de mon sang, et non faire ma cour. »
Il ne faudrait pas croire cependant que même au milieu de tous ces détails matériels dont il s'occupait en véritable administrateur, Fénelon oubliât que les intérêts des habitants de son diocèse devaient passer avant toute autre préoccupation. Il n'était pas de ceux qui se croient permis d'oublier leurs devoirs premiers, pour s'occuper des affaires générales dont ils ne sont pas chargés. Dans cette période d'invasion, toujours funeste à une population sous tous les rapports aussi bien moraux que matériels, il ne négligea rien de ce qui pouvait aider ces bons Flamands qui se montraient beaucoup meilleurs Français qu'on n'aurait pu croire; avant tout, il chercha à préserver la foi chez les religieuses populations de la Flandre qui était envahie par les troupes alliées, la plupart protestantes et fort animées contre les catholiques. Inquiet des troubles que les pasteurs protestants pouvaient causer dans son diocèse, et trouvant singulier que les troupes de l'Empereur servissent de missionnaires contre la religion de leur souverain, il écrivit sans aucune hésitation au prince Eugène de Savoie, qui commandait l'armée de la maison d'Autriche, une lettre pleine de dignité et de noblesse, pour le prier d'aviser à cet état de choses.
Voici la lettre, qui est curieuse : « 1708. — Quoique je n'aie point l'honneur d'être connu de vous, j'espère que vous aurez la bonté d'a^jréer la liberté que je prends de vous demander votre protection pour les églises de mon diocèse ou dans le voisina(je de Tournai. Je ne suis point surpris de ce que les Allemands, les An^jlais et les Hollandais, qui ne sont point catholiques, prennent des lieux convenables pour exercer librement leur religion dans le pays où ils font la guerre, mais j'ose dire, Monsieur, qu'ils n'ont aucun besoin de rendre cet exercice public et ouvert pour y attirer les catholiques. Il y a toujours en chaque pays des esprits légers et crédules que le torrent de la nouveauté entraîne et qui sont facilement séduits. Cette séduction des esprits faibles ne pourrait que troubler un pays qui a toujours été jaloux de conserver l'ancienne religion. Elle a toujours été fortement soutenue et protégée sous la domination de la maison d'Autriche , et j'ai peine à croire que ceux qui gouvernent pour les alliés voulussent autoriser une innovation qui alarmerait l'Eglise catholique. Faites-moi, s'il vous plaît. Monsieur, l'hoianeur de me permettre de vous exposer un exemple assez récent qui pourrait sei^vir à persuader ceux qui ont besoin d'être persuadés. Après la fin de la dernière guerre et immédiatement avant celle-ci, les troupes de Hollande qui étaient en garnison à Mons et dans les autres villes des Pays-Pays espagnols, avaient un lieu un peu écarté pour leur prêche, où ils exerçaient librement leur religion, sans l'ouvrir à aucun des catholiques qui peuvent être séduits. Il me paraît, Monsieur, que ce tempérament dont on se contentait alors serait encore suffisant pour satisfaire les autres religions sans blesser la nôtre. J'espère que si cet expédient, déjà éprouvé par les mêmes nations dans les mêmes pays, est examiné, on le trouvera digne de la sagesse et de la modération de ceux qui l'ont autorisé. Ce qui me donne le plus d'espérance est la protection
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(rim jtriiicc (|ni iiiiuc siiiccicnu'iil l;i vraie i'cli(;ioii, dont lu iiiaison a souvent soiilcim la catliolicili' avec tant de zèle, et dont l'Europe entière estime les grandes qualités. »
On voit, [)ar cette lettre, avec <|U(!lle l^îrmeté Fénelou savait dètentire la religion au milieu des crises que traversait le pays. Il savait aussi plaider la cause des intérêts temporels de ses ouailles avec un zèle non moins {jrand, et lui qui n'avait jamais ritni demandé pour lui-même de[)uis son départ de la cour, il n'hésite pas à se faire solliciteur pour les habitants de son diocèse. Il va môme, en 1 709, jusqu'à adresser une véritable supplique en leur nom à M. Voisin, depuis chancelier de France, et qui venait de remplacer M. de Ghamillard au ministère de la guerre. Le lecteur verra peut-être avec intérêt cette pièce, qui révèle dans toute sa profondeur la misère de ces malheureuses provinces : « Je ne puis m'empêcher de faire ce que notre ville et notre pays désolés me pressent d'exécuter. II s'agit de vous supplier instamment d'avoir la bonté de nous procurer les secours que vous nous avez promis de la part du Roi. Ce pays et cette ville n'ont, pour cette année, d'autre ressource que celle de l'avoine, le blé ayant absolument manqué. Vous jugez bien. Monsieur, que les armées qui sont à nos portes, et qui ne peuvent subsister que par les derrières, enlèvent une grande partie de l'avoine qui est encore sur la campagne. Il en périt beaucoup plus par le dégât et par le ravage que par les fourrages réglés; il en faudra beaucoup pour les chevaux pendant tout l'hiver, si on laisse de la cavalerie sur cette frontière. Il ne s'agit plus du froment, qui est monté jusqu'à un prix énorme où les familles les plus honnêtes même ne peuvent plus en acheter : sa rareté est extrême. L'orge nous manque entièrement, le peu d'avoine qui nous restera peutêtre ne saurait suffire aux hommes et aux chevaux, il faudra que les peuples périssent, et l'on doit craindre une contagion qui passera bientôt d'ici jusqu'à Paris, dont nous ne sommes
éloignés que de trente el une lieues par le droit chemin; de plus, vous comprenez, Monsieur, mieux que personne, que si les peuples ne peuvent ni semer ni vivre, vos troupes ne pourront point subsister sur cette frontière sans habitants qui leur fournissent les choses nécessaires. Vous voyez bien aussi que Tannée prochaine la guerre deviendrait impossible à soutenir dans un pays détruit. Le pays où nous sommes. Monsieur, est tout auprès de cette dernière extrémité; nous ne pouvons plus nourrir nos pauvres, et les riches mêmes tombent en pauvreté. Vous m'avez fait l'honneur de m'écrire que le Roi aurait la bonté de faire venir en ce pays beaucoup de grains de mars, c'est-à-dire d'orge et d'avoine; c'est l'unique moyen de sauver une frontière si voisine de Paris et si importante à la France ; je croirais manquer à Dieu et au Roi si je ne vous représentais pas fidèlement notre état. Nous attendons tout de la compassion de Sa Majesté ])Our des peuples qui ne lui montrent pas moins de fidélité et d'affection que les sujets de l'ancien royaume. Enfin, nous sommes persuadés que vous serez favorable à un pays que vous avez gouverné avec tant de sagesse et de désintéressement, et qui a tant de confiance en votre bonté. »
Et cependant rien, ni les troubles de la guerre, ni l'exercice de son ministère pastoral, n'arrêtait le travail constant de cet inépuisable génie, comme on eût dit au dix-septième siècle. Au sortir de l'hôpital où il avait consolé les blessés et assisté à leur pansement, il rentrait dans ce petit cabinet, meublé en serge, qui attenait à sa grande chambre de parade, pour travailler à ses mandements ou à ses écrits contre les jansénistes. Aussi chaque jour sa parole était-elle reçue avec plus de respect et de déférence, et l'autorité de son nom allait-elle toujours croissant.
L'histoire de la conversion au catholicisme d'un jeune Anglais qui vint à Cambrai, uniquement attiré par le renom de Fénelon, est une preuve incontestable du prestige qu'exerçait
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on nom, fiindis qirtîllo l'oniin un des plus curieux t'pisodcs le sa vie. Le héros nous en a conseivé lui-inéine le récit, cl ;omme le t'ait eut lieu en 1710, ptMidant les tristes années de a {juerre <jui nous occupent, nous ne croyons pas pouvoir nieux l'aire, pour donner uiu; idée exacte de ce qu'était alors a situation de Fénelon, et de la prodi{;ieuse souplesse de on esprit, que d'en raconter les principaux détails. Le ré<i( !n lui-même est intéressant, étranfj^e même pour le temp;-, et nérite d'être rappelé.
André Michel, chevalier de llamsay, né en 1686, d'une amillc noble restée lldèle aux Stuarts, avait été élevé dans la eligion protestante à une époque où la controverse relifieuse était ardente et absorbait encore toute l'attention de^s îsprits distingués. Cœur droit et intelligence ouverte, le eune Ramsay apporta dans les études religieuses une grande sonne foi et un ardent désir de trouver la vérité. Les études listoriques auxquelles il se livra sur la Réforme en Allcnagne et en Angleterre ne tardèrent pas à le convaincre du léant de cette Réforme prétendue qui avait brisé tous les iens de l'ancienne unité; il se dégoûta de l'anglicanisme onde par Henri VIII et rétabli par Elisabeth; ces singuliers ipôtres lui ouvrirent les yeux sur l'autorité de leur entrc- )rise. Après avoir consulté les théologiens les plus célèbres l'Angleterre, il renonça définitivement aux opinions dans esquelles il avait été élevé; mais bien loin d'en être devenu dus soumis à l'autorité, le jeune homme tourna au mé- »ris de toute autorité, il devint sceptique et dédaigneux, toujours poursuivi cependant parle besoin de la foi, il passa a mer, parcourut l'Allemagne comme il avait parcouru Angleterre, consultant partout les ministres les plus renomaés et se faisant instruire des diverses opinions des grandes coles d'Allemagne. Ce singuHer voyage à la poursuite du rai ne fit que le rendre plus perplexe et plus incliné à mettre outes les religions sur le même rang. Il passa par les plus
pénibles incertitudes, errant pour ainsi dire au milieu des opinions diverses, penchant tantôt vers l'absence de toute doctrine révélée, tantôt vers la nécessité pour l'esprit humain d'avoir une religion définie. A la longue pourtant, il finit par arriver à l'idée du besoin d'une révélation divine et d'une Eglise ayant autorité pour la maintenir. Séduit par la rigueur apparente du calvinisme et son austère indépendance, notre jeune écolier à la recherche de la vérité s'en fut en Hollande écouter les leçons du célèbre ministre français Poiret, réfugié en ce pays. Chose étrange, ce fut en conversant avec lui qu'il devint presque catholique; il vit que les calvinistes étaient obligés d'admettre l'autorité des Livres saints et de la révélation pour les quelques points de foi qu'ils avaient conservés, qu'ils usaient arbitrairement de cette autorité divine pour affirmer certaines doctrines, tout en rejetant sans raison les dogmes que l'Église impose au nom de cette même révélation qu'ils admettaient en partie. Convaincu du manque de base rationnelle et historique de cette forme du protestantisme, Ramsay était bien près de la foi catholique; mais il lui restait encore trop d'incertitudes, trop de difficultés pour qu'il pût croire avoir enfin trouvé la vérité qu'il cherchait avec tant de conscience. C'était en 1709 qu'il se rendit en Hollande. Dans les pays voisins de la frontière de France, le nom de l'archevêque de Cambrai était dans toutes les bouches. Chacun vantait sa bonté, son inépuisable bienfaisance et sa science théologique, qui ne le distrayaient pas des devoirs de sa charge; les jansénistes, fort nombreux dans ces pays, louaient sa douceur envers leurs amis de Flandre, tout en le représentant comme untei-rible adversaire, tandis que les protestants réfugiés parlaient avec reconnaissance des ménagements qu'il avait pour eux.
Ramsay fut ému par une réputation aussi chrétienne; il j)rit le parti d'aller trouver Fénelon et de lui exposer avec franchise la douloureuse perplexité de son àme. Il partit
(loiK! pour Cumbrui vers la fin de 170Î); il lut rcf;u, dit-il lui-iuiMUC, « avec cotte bonté paternelle et insinuante qui {jaçne d'abord les cœurs » . N'ayant que peu de temps à donner à ce visiteur d'un nouveau genre au milieu des tristes circonstances où son diocèse se trouvait alors, et qui amienaient cbaque jour une nouvelle occupation, le prélat lui offrit de loger dans son palais, afin de pouvoir profiter des moindres instants pour causer des sujets qui le préoccupaient. Il nous a laissé lui-même, dans son Histoire de Fénelon, un récit abrégé des longues conversations qu'il eut avec lui sur le déisme pur, le christianisme et le catholicisme. Pendant six mois, Tévéque et le disciple discutèrent ensemble les plus grands sujets dont puisse s'occuper la pensée de l'homme. Les entretiens sur la vérité de la religion publiés dans les œuvres de Fénelon en sont le résumé. Dans ces quelques pages, qui sont comme l'esquisse d'une réfutation du déisme pur, on retrouve toute la force d'esprit et toute la pénétration de l'auteur du Traité de l'existence de Dieu, avec une largeur dans les idées et dans la rapide exposition de la doctrine qui rappelle la grande manière de Bossuet. Celui à qui s'adressaient ces belles exhortations ne se rendit pas toute de suite : il passa par plus d'une incertitude, il alla même jusqu'à douter de la sincérité de son maître, et dans l'angoisse de son cœur il eut le courage de s'ouvrir à Fénelon de son incertitude sur la sincérité des paroles qu'il lui entendait proférer. La scène dut être curieuse et touchante. Voici comment Ramsay la ra^ conte lui-même ' : « Dans le temps de cette agitation extrême, j'eus une tentation violente de le quitter. Je commençai à soupçonner sa droiture! Il n'y avait qu'un seul moyen de surmonter mes peines, c'était de lui en faire confidence. Ouels combats ne souffris-je point avant que de pouvoir me
' Vie de Fénelon, par Ramsay. 1723, II, 723.
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résoudre à cette simplicité' ! Il fallait cependant passer par là. Je lui demandai donc une audience secrète. Il me l'accorda; je me mis à genoux devant lui et lui parlai ainsi : — Pardonnez, Monseigneur, à l'excès de mes peines. Votre candeur m'est suspecte, et je ne saurais plus vous écouter avec docilité. Si l'Église est infaillible, vous avez condamné la doctrine du pur amour en condamnant votre livre des Maximes; si vous n'avez pas condamné cette doctrine, votre soumission était feinte. Je me vois dans la dure nécessité de vous regarder comme ennemi ou de la charité ou de la vérité. A peine eus-je prononcé ces paroles que je fondis en larmes. Il me releva, m'embrassa avec tendresse et me parla ainsi : — L'Église n'a point condamné le pu.r amour en condamnant mon livre. Cette doctrine est enseignée dans toutes les écoles catholiques. Mais les termes dont je m'étais servi pour l'expliquer n'étaient pas propres à un ouvrage dogmatique. Mon livre ne vaut rien. Je n'en fais aucun cas. C'était l'avorton de mon esprit et nullement le fruit de l'onction de mon cœur. Je ne veux pas que vous le lisiez. » Enfin, après de longues discussions, toujours acceptées par Fénelon avec une patience inaltérable, il finit par convaincre son adversaire, qui se convertit au catholicisme. Cette conversion fut durable et sincère, et fit du jeune homme de vingt-quatre ans qui s'était fatigué à chercher la vérité, un croyant soumis et zélé, qui s'efforça à son tour de répandre la vérité. Homme distingué et écrivain de mérite, M. de Ramsay devint plus tard précepteur des enfants du prétendant connu sous le nom de Jacques III, puis rentra dans sa patrie, où, malgré son changement de religion, il fut reçu docteur de l'Université d'Oxford. C'est ainsi que Fénelon réussit à vaincre les préjugés d'un gentilhomme anglais, en 1710, à l'époque où les passions anticatholiques de l'Angleterre étaient à leur apogée. Mais s'il en fit un catholique, il sut en môme temps s'en faire un ami dévoué et le plus passionné des ad-
fi;ni:i,()N a CAMIUIAI. 229
miiaUMirs. Pciurli'c d'une rcconuaissaiicc proloiuic |)Our son maille, M. do Uamsay se prit pour Fénelon de la plus vive affection e( lui voua une sorte de culte. Il ne quitta Camluai qu'à la mort de rarclievé(jue et se consacra ensuite à ■îa mémoire. C'est à lui que l'on doit la première Vir de Frnefon, et il travailla activement à la première édition de ses oeuvres.
Telle fut l'histoire du chevalier de Ramsay. Cette espèce \e voyajjc à travers l'Europe à la poursuite de la vérité 3st sinfjulier pour le temps, où le doute religieux n'était jas encore à la mode et n'osait pas s'étaler au grand jour. Maintenant, hélas ! ils ne sont pas rares, les jeunes gens qui perdent leur fol avec leur enfance ; mais, combien sont-ils, ;eux qui se mettent en route pour trouver la vérité n'importe )ù et à quelque prix que ce soit? Si le récit de la laborieuse onversion du chevaher de Ramsay tombe, par le hasard qui 'onduit parfois les Hatcs comme les hommes, sous les yeux le ceux qui se trouveraient dans le même état d'esprit que lui, [u'ils suivent sou exemple, qu'ils cherchent avec sincérité, !t ils trouveront aussi, sans aucun doute, à leur heure, leur ''énelon qui leur ouvrira les portes du sanctuaire de la vérité.
Pendant qu'il parvenait ainsi, avec un succès qui fit alors >eaucoup de bruit, à ramener à l'Église ce néophyte si sinère et si ardent, Fénelon reçut la visite d'un personnage >ien autrement considérable. Jacques III, roi sans trône, ervant en simple officier dans les troupes françaises, s'aréta quelques jours à Cambrai pour voir l'archevêque et lui emander des conseils. Le fils du malheureux Jacques II était oué d'une nature généreuse et fière : il ne se résignait pas à 1 perte du trône de ses pères. Déjà, à deux reprises, il avait isqué sa vie en descendant en Angleterre, et si la fortune, un loment favorable, n'avait pas couronné ses entreprises, il y vait fait preuve de courage et d'énergie. Se croyant toujours estiné à recouvrer le trône d'Angleterre, au moins à la mort
de sa cousine, la reine Anne, le fils de Jacques II, qui voya- QesLït sous le nom du chevalier de Saint-Georges, ne négligeait rien pour se préparer à la tâche difficile que les circonstances pouvaient lui imposer d'un jour à l'autre, et qu'il brûlait, comme un prince véritablement digne de ce nom, d'avoir à accomplir. Instruit par les malheurs de son père, le jeune roi d'Angleterre, car tout le monde en France lui donnait ce nom, ne rêvait ni pouvoir absolu, ni conversion forcée de l'Angleterre au catholicisme; il savait que sa situation senait singulièrement difficile, et qu'il lui faudrait une prudence extrême pour détruire les préjugés et les rancunes de ceux qui pouvaient devenir ses sujets. Il vint à Cambrai, non-seulement pour voir un homme illustre, mais encore pour s'éclairer et recevoir ses avis.
Pendant plusieurs jours, le prince dépossédé eut avec l'archevêque de longues conversations sur les matières les plus élevées du gouvernement. M. de Ramsay, qui assista à ces entretiens, nous a conservé, dans sa Vie de Fénelon, quelques fragments de ces conversations qui durent être si curieuses, et, plus tard, il a écrit un ouvrage intitulé : Essai sur le gouvernement civil, qui est comme le résumé des idées que l'archevêque communiqua à son royal interlocuteur.
Avec une singulière puissance d'esprit, Fénelon sait sortir des idées reçues alors sans contestation en France, et comprendre sans peine les ressorts compliqués du gouvernement anglais. « Il lui fit voir, dit M. de Ramsay, les avantages qu'il pouvait tirer de la forme du gouvernement de son pays et des égards qu'il devait avoir pour son sénat. Ce tribunal, dit-il, ne peut rien sans vous, n'êtes-vous pas assez puissant? vous ne pouvez rien sans lui, n'étes-vous pas heureux d'être libre pour faire tout le bien que vous voudriez, et d'avoir les mains liées quand vous voulez faire le mal? Tout prince sage doit souhaiter de n'être que l'exécuteur des lois et d'avoir un
FKNELON A <;AMIIH.M. 231
« onseil suprême (jui luoclèic son aiilorité '. » Maljjré la forme un pou (Icclamatoire de ces paroles, et (jui sent l'approche du <lix-huitième siècle, elles révèlent une hauteur de vues peu «ommunc alors, dans la manière d'envisager les redoutahles <|uestions du (gouvernement des peuples. On a souvent aussi cité les paroles de prudente modération que Fénelon su( donner au Prétendant sur les questions reli{jieuses où il lui conseilla d'accorder à tous la tolérance civile, non en approuvant tout comme indifférent, mais en souffrant avec patience tout ce que Dieu souffre, et en tachant de ramener les hommes par une douce persuasion. Ce sont ces avis si sages, donnés à un prince catholique qui cherchait à recouvrer le gouvernement d'une nation ardemment protestante, qui ont servi de prétexte aux philosophes du siècle dernier, pour le représenter comme un esprit indifférent au fond aux doctrines religieuses, et plus philosophe que chrétien. Cette prétention ne peut plus se soutenir depuis la publication de la correspondance de Fénelon; nul n'osera répéter maintenant que l'auteur des Lettres spirituelles ne fut pas aussi convaincu, dans le fond de son âme, de la vérité entière de la religion catholique, qu'il lui paraissait soumis à l'extérieur.
Ce qui est vrai, et ce qui a pu donner lieu à cette misérable équivoque, c'est que Fénelon avait deviné que l'ancien ordre politique touchait à son terme, et que, prévoyant, par une sorte d'intuition, le nouvel état de choses qu'allait amener le mouvement des esprits, il eût voulu, sinon le prévenir, du moins le modérer parle changement graduel des institutions. Il n'entre nullement dans notre sujet d'analyser les conseils qu'il crut devoir donner à son royal auditeur. Nous renvoyons ceux de nos lecteurs qui auraient la curiosité d'entrer dans plus de détails, à VEssai sur le gouvernement civil que Ramsay a rédigé d'après ses souvenirs. Cet essai est
' Vie de Fénelon, 240.
.232 FENELON A CAMBKAI.
remarquable surtout par la hauteur où l'écrivain sait se placer au-dessus de toutes les formes de gouvernement pour les juger avec impartialité; il y a là une largeur dans les idées qui est bien celle de l'esprit de Fénelon, et cette indépendance de jugement qu'il avait puisée dans les études théologiques, qui donnent à la pensée une force et une justesse inimitables, bien loin de la resserrer ou de l'enchaîner. Nos lecteurs nous sauront gré cependant de mettre sous leurs yeux le fragment suivant, où, s'élevant, dans son entretien avec le chevalier de Saint-Georges, du système particulier de l'Angleterre à des idées plus générales et plus universelles sur les différents modes de gouvernement, Fénelon énonçait dans le plus beau langage et avec une singulière hardiesse pour le temps cette vérité de l'infirmité des gouvernements humains et de la tolérance mutuelle que les souverains et les peuples devraient avoir les uns pour les autres : « Le despotisme tvranique des souverains est un attentat sur les droits de la fraternité humaine ; c'est renverser les droits de la fraternité humaine dont ils ne doivent être que les conservateurs. Le despotisme de la multitude est une puissance folle et aveugle qui se tourne contre elle-même ; un peuple gâté par une liberté excessive est le plus insupportable de tous les tyrans. La sagesse de tout gouvernement, quel qu'il soit, consiste à trouver le juste milieu entre ces deux extrémités affreuses, dans une liberté modérée par la seule autorité des lois. Mais les hommes, aveugles et ennemis d'eux-mêmes, ne sauraient se borner à ce juste milieu. Triste état de la nature humaine! Les souverains, jaloux de leur autorité, veulent toujours l'étendre; les peuples, passionnés pour leur liberté, veulent toujours l'augmenter. Il vaut mieux cependant souffrir pour l'amour de l'ordre les maux inévitables dans tous les Etats, même les plus réglés, que de secouer le joug de toute autorité en se livrant sans cesse aux fureurs de la multitude qui agit sans règle et sans
ri.Ni:r,<)N a camiuiai. 23:»
loi. (juaiul l'antoritt' souvcruiiK! est donc mic lois fixée par les lois (bndanKMitalos dans un seul, dans peu, dans plusieurs, il laiil (Ml snpporlcr les alais, si l'on i\c p(Mil v rcniéiier par des voies compatibles avec Tordre. Toutes ces sortes le {gouvernements sont nécessairement imj^arfaites, |)uisqu'on lie peut confier l'autorité suprême (pTà des hommes, et toutes :es sortes de {jouvernemcnis sont bonnes quand ceuxquigouk'ernent suivent la grande loi du l)ien public. Dans la théorie, ertaines formes paraissent meilleures que d'autres; mais ians la pratique, la taiblesse ou la corruption des hommes, sujets aux mêmes passions, exposent tous les États à des inconi^énients à peu près égaux. Deux ou trois hommes entraînent u'esque toujours le monarque ou le sénat. On ne trouvera loue pas le bonheur de la société humaine en changeant et îu bouleversant les formes déjà étaljlies, mais en inspirant uix souverains que la sûreté de leur empire dépend du bonheur de leurs sujets, et aux peuples, que leur solide et vrai bonheur demande la subordination. La liberté sans ordre est jn libertinage qui attire le despotisme; l'ordre sans la liberté est un esclavage qui se perd dans l'anarchie. D'un côté, on doit apprendre aux princes que le pouvoir sans bornes est LH^e frénésie qui ruine leur propre autorité. Quand les souvelains s'accoutument à ne connaître d'autres lois que leurs lolontés absolues, ils sapent les fondements de leur puissance. Il viendra une révolution soudaine et violente qui, loin de modérer simplement leur autorité excessive, l'abattra sans ressource.
« D'un autre côté, on doit enseigner aux peuples que les souverains étant exposés aux haines, aux jalousies, aux bérues involontaires qui ont des conséquences affreuses, mais mprévues, il faut plaindre les rois et les excuser. Les \ommes, à la vérité, sont malheureux d'avoir à être gouverlés par un roi, qui n'est qu'un homme semblable à eux, car l faudrait des dieux pour redresser les hommes ; mais les
rois ne sont pas moins infortunés, n'étant qu'hommes, c'està-dire faibles et imparfaits, d'avoir à gouverner cette multitude d'hommes trompeurs.
« C'est par ces maximes, qui conviennent également à tous les États, en conservant la subordination des rangs, qu'on peut concilier la liberté du peuple avec l'obéissance due aux souverains, rendre les hommes tout ensemble bons citoyens et fidèles sujets, soumis sans être esclaves, libres sans être effrénés. Le pur amour de l'ordre est la source de toutes les vertus politiques, aussi bien que de toutes les vertus divines. »
Après être resté quelques jours à Cambrai pour écouter Fénelon, le jeune prince, qui dut puiser dans ces conversations une sagesse qu'il n'eut jamais l'occasion de déplover, retourna à Saint-Germain, charmé de ce qu'il avait vu et entendu. Pendant ce temps, l'archevêque écrivait au duc de Bourgogne une lettre toute pleine d'éloges du roi d'Angleterre, éloges que le jugement plus froid de l'histoire a ratifiés, du moins en partie, qui nous semblent être surtout des conseils déguisés pour le cher petit prince ' :
« J'ai vu plusieurs fois assez librement le roi d'Angleterre, et je crois, Monseigneur, devoir vous dire la bonne opinion que j'en ai. Il paroît sensé, doux, égal en tout. Il paroit entendre bien les vérités qu'on lui dit. On voit en lui le goût de la vertu, et des principes de religion sur lesquels il veut régler sa conduite. Il se possède, et il agit tranquillement comme un homme sans humeur, sans fantaisie, sans inégalité, sans imagination dominante, qui consulte sans cesse la raison, et qui lui cède en tout. Il se donne aux hommes par devoir, et est plein d'égards pour chacun d'eux. On ne le voit ni las de s'assujettir, ni impatient de se débarrasser pour être seul et tout à soi, ni distrait, ni renfermé en soi-même au milieu du public : il est tout entier à
ï Corr. g en., I, 297.
FKNKLON A ( AMIUIAI. 'j.j-,
ce qu'il lai(. Il est plein de <lij|iiilc, sans Ijaiilciir; il proportionne ses attentions et ses discours au ran{; «( au mérite. Il montre la {jaietc douce et modérée d'un homme mûr. Il paroit qu'il ne joue que par raison, pour se délasser, selon le besoin, ou pour faire plaisir aux {jens qui l'environnent. Il paroît tout aux hommes, sans se livrer à aucun. D'ailleurs, cette complaisance n'est suspecte ni de foihlessc ni de légèreté : on le trouve ferme, décisif, précis ; il prend aisément jon parti pour les choses hardies qui doivent lui coûter. Je le k'is partir de Camhrai, après des accès de fièvre qui l'avoient îxtrémement abattu, pour retourner à l'armée, sur des bruits le bataille qui étoient fort incertains. Aucun de ceux qui îtoient autour de lui n'auroit osé lui proposer de retarder son lépart, et d'attendre d'autres nouvelles plus positives. Si peu qu'il eût laissé voir d'irrésolution, chacun n'auroit pas manqué de lui dire qu'il falloit encore attendre un jour, et il auroit perdu l'occasion d'une bataille où il a montré un «rand courage, qui lui attire une haute réputation jusqu'en Angleterre. En un mot, le roi d'Angleterre se prête et s'accommode aux hommes ; il a une raison et une vertu toute d'usage ; sa fermeté, son égalité, sa manière de se posséder et de ménager les autres, son séi'ieux doux et complaisant, sa gaieté, sans aucun jeu qui descende trop bas, préviennent tout le public en sa faveur. »
Il est singulier que le prétendant au trône d'Angleterre se trouve justement avoir toutes les qualités qui manquaient au duc de Bourgogne. Fénelon savait bien qu'en excitant l'admiration de son élève pour un prince malheureux, c'était l'exciter en même temps à imiter ses qualités. 11 est touchant de voir avec quel soin il profite des moindres occasions pour lui donner d'utiles leçons : il dit la vérité en face, il la dit encore de mille façons détournées ; rien ne lui semble de trop pour secouer cette nature timorée qui, à force de craindre de mal agir, finissait par n'agir plus assez.
■iSe FKNELON A CAMBRAI.
Lu visite du clievalier de Saint-Geor{jes à Cambrai peint à merveille la situation tout exceptionnelle de Féuelon, et l'action qu'il exerçait du fond de son exil. Peu à peu aussi, la rigueur des ordres du Roi s'était adoucie, et tacitement, sans aucune abrojjation officielle, les anciennes défenses d'aller a Cambrai étaient tombées comme d'elles-mêmes. On ne se détournait plus de Cambrai pour aller à l'armée; au contraire, les généraux et les officiers s'y arrêtaient ouvertement. Le marquis de Puvségur, plus tard maréchal, cet homme de bien dont Saint-Simon nous a laissé un beau portrait, allait constamment faire des séjours chez le prélat; il servait même d'intermédiaire entre Fénelon et ses amis de Versailles, sans beaucoup cacher ses bons offices. En 1710, les envoyés (jue Louis XIV fit partir pour les Pays-Bas afin d'offrir une |)aix dont on ne voulait plus, s'arrêtèrent à Cambrai et logèrent au palais de l'archevêque. Si le maréchal d'Huxelles lut réservé, le second plénipotentiaire, l'abbé de Polignac, parla à Fénelon des affaires publiques avec une entière liberté, et leur compagnon, le médecin Helvétius, qu'on est tout surpris de voir figurer dans une ambassade, ne lui cacha ni son découragement ni ses craintes.
Fénelon, de son côté, reprenait une certaine liberté de mouvement, bien qu'il ne pût s'éloigner sans autorisation de son diocèse; il se rendait à Chaulnes' sans être inquiété, et les séjours qu'il fit dans ce lieu durant les dernières années de sa vie furent les plus heureux moments de cette laborieuse existence ^ : « Chaulnes, écrivait-il à la fin de 1709, après y avoir fait un court séjour, Chaulnes et la compagnie que j'y ai vue me revient souvent au cœur. Je dirais : Heureux qui passe sa vie avec de telles personnes ! s'il ne valait mieux dire :
' Château du duc de Ghevreuse, situé en Picardie, assez voisin de Camlirai, et dont le Roi transféra plus tard la duché-pairie au vidame d'Amiens, second fils du duc.
2 Coir. ffp'n., I. 318.
FF.NFl.ON A CAMIi IIAI. 2'1
Heureux <|ui deuieuro h'i où il se Irouvi» eoiilent dii p.iiii (luolidien avec (ouïes les «Toix quohdieriues ! Je suis uieuu; pei- >uadé que lii eioix quotidienue esl le priucij);d paiu qurifilien. 1) Ses visites, si ai-denimenl désirées, se renouvelèrent issez frt'queninient durant les dernières années de Fénelon. Klles resserrèrent encore les liens qui l'unissaient à la famille le Luynes. Ses lettres deviennent toujours plus tendres et alus intimes, mais elles se ressentent aussi du eliangement jraduel de la situation de Fénelon. Sachant qu'il sera peut- 'tre écouté, il élève la voix et (ait entendre des conseils de prudence, des avis sur la conduite à tenir, qui deviennent îhaque jour plus hardis et plus fermes. Ce n'est pas seulenent à ses amis qu'il ose écrire avec liberté, c'est encore aux ninistres Chamillard et Voisin, avec qui les affaires des Ides ont mis en rapport, qu'il adresse des lettres pleines de liberté' lans l'expression de sa pensée ; c'est au Père Le Tellier, con- 'esseurdu Roi, qu'il donne presque avec autorité des coii- ;eils sur la polémique avec les jansénistes. On sent partout, à a franchise du langage, à la hardiesse des idées, que celui |ui écrit a conscience du respect qui entoure son nom et qui iccueillera ses paroles. L'archevêque se sent justifié de tous es faux jugements qu'a pu faire porter sur lui sa querelle du juiétisme. A force de patience, après dix ans de l'exercice le )lus complet et le plus dévoué de son ministère, après dix ins de la retraite la plus digne et la plus fière, Fénelon se ;roit en droit, et avec raison, de dire effacées toutes les suites le son malheureux proeès.
Oserons-nous le dire? pendant que Fénelon arrivait ainsi à 'econquérir le terrain perdu, il nous semble que sa nature norale, son homme intérieur, comme il eût dit, grandit et ;e développe ; ses lettres de direction se ressentent de ce changement graduel, elles deviennent plus fortes et plus simples. L'abandon à la volonté divine, pratique et actuel, jue ses douloureuses épreuves lui ont rendu nécessaire, ote
238 FENELON A CAMBRAI. ^I^^^T:^^
peu à peu à sou genre de mysticité cette subtilité, cette recherche plus intellectuelle que spirituelle, au sens religieux du mot, qui est parfois visible dans ses premières œuvres. Pour nous servir de ses propres expressions, il a vécu de pure foi, traversé les ténèbres de l'épreuve , et il en sort tout aussi partisan de cet abandon à Dieu qui fait le fond de la vie chrétienne, mais tenant moins exclusivement, peut-être sans bien s'en rendre compte, à cette passivité complète qu'il prêchait autrefois à ses admirateurs. Nous ne voudrions pas dire cependant que Fénelon eût réussi à bannir de son âme toute ambition terrestre à cette époque de sa vie : il tenait encore plus au monde qu'il n'en avait conscience. Le court moment d'illusion et d'espoir qui suivit la mort du Grand! Dauphin et rapprocha du trône le duc de Bourgogne, allait lui révéler sur lui-même bien des désirs et des attaches qu'il ne soupçonnait pas.
Avant de lui permettre encore une fois de se reprendre aux espérances humaines, la Providence vint le frapper à l'endroit le plus sensible, en lui enlevant subitement l'un des plus, chers amis de son choix, l'abbé de Langeron, qui, bien plus jeune, aurait dû lui survivre. Nous avons dit, dans la peinture de l'intérieur de Fénelon, quelle place tenait M. de Langeron, et combien l'archevêque l'aimait. Depuis son renvoi de la cour, qui eut lieu en même temps que celui de son ami, il ne l'avait pas quitté. C'était, nous l'avons dit, pour ce dernier un compagnon de toute la vie ; ils avaient toujours été côte à côte, ensemble ils avaient été envoyés prêcher les protestants en Poitou, ensemble ils avaient travaillé avec ardeur à l'éducation du duc de Bourgogne, et le soir de la vie les retrouvait encore ensemble à Cambrai.
Au mois de novembre 1710, l'abbé de Langeron tomba subitement très-gravement malade. On peut juger de l'émotion profonde de Fénelon par ces lignes qu'il écrivit à son neveu ' :
' Cvir. f/eii., II, 131.
FKNELON A CAMIIIIAI. 23!»
« J'ai le cœur ptMrt'; de doiiloiir, mon très-clicr neveu ; notn' pauvre abbé de Lan(j;er()n cs( à rexlrémité. On va lui donner de l'émétique comme dernière ressource qui donne ix)rt peu (rt>sj)('rance. La volonlè de Dieu est toujours inliniinent aimable, lors même qu'elle écrase. » Suit une recommandation anxieuse de retirer de ra[)partement babité par l'abbé à Paris les papiers compromettants. Pendant les quelques jours qut; le malade passa encore entre la vie et la mort, son ami m; ijuitta point son cbevet, suivant avec anxiété les progrés du mal. l£nHn, le 12 novembre, M. de Langeron expira entre les bras de Fénelon avec la paix qui adoucit la mort du chrétien. C'était un lien de trente-quatre ans dans la bonne comme lans la mauvaise fortune qui venait de se briser. Fénelon ne •acha pas sa douleur, il ne chercha pas cette indifférente ijuiétude qu'on lui avait tant reprochée, et qui est si contraire lu vrai christianisme. Il souffrit cette cruelle épreuve avec luette résignation profonde qui, sans enlever rien à l'aiguillon le la douleur, apprend à s'abandonner sans murmure à la main misécordieuse de Celui qui sait guérir toutes les plaies. Fénelon écrivait deux jours après la mort de l'abbé de Lan- »eron au vidame d'Amiens, dont il dirigeait toujours la conscience ' : « J'ai perdu la plus grande douceur de ma vie, et le principal secours que Dieu m'avait donné pour le service de l'Eglise. Jugez, mon cher Monsieur, de ma douleur. Mais il faut aimer la volonté de Dieu. Rien n'était plus vrai et plus aimable que la vertu du défunt. Rien ne montre plus de grâce que sa mort. » Dans toutes les lettres de Fénelon, datées de ces derniers mois de 1710, on voit, par un mot, par une phrase, toute la vivacité de sa douleur. « J'ai le cœur bien malade^ » , dit-il à son neveu. Quelque temps après, il écrit les lignes suivantes à la Sœur Charlotte de Saint-Cyprien, celle-là même à qui il avait adressé, douze ans auparavant,
' Corr. fféii., I, 422.
- Corr. (jcn., II, 136.
240 FRNELON A CAMBRAI.
une lettre sur le mysticisme, restée célèbre parce que Bossuet l'avait approuvée :
" A Cambrai, 17 janvier 171 1.
« Je n'ai point, ma très-honorée Sœur, la force que vous m'attribuez. J'ai ressenti la perte irréparable que j'ai faite avec un abattement qui montre un cœur très-foible. Maintenant mon imagination est un peu apaisée, et il ne me reste qu'une amertume et une espèce de langueur intérieure. Mais l'adoucissement de ma peine ne m'humilie pas moins que ma douleur. Tout ce que j'ai éprouvé dans ces deux états n'est qu'imagination et qu'amour-propre. J'avoue que je me suis pleuré en pleurant un ami qui faisoit la douceur de ma vie, et dont la privation se fait sentir à tout moment. Je me cousole, comme je me suis affligé, par lassitude de la douleur, et par besoin de soulagement. L'imagination, qu'un coup si imprévu avoit saisie et troublée, s'y accoutume et se calme. Hélas ! tout est vain en nous, excepté la mort à nous-mêmes que la grâce y opère. »
Quel sentiment de profonde tristesse respire dans cette page tout empreinte d'une mélancolie chrétienne ! Et ce cri : « Hélas! tout est vain en nous « , n'est-il pas comme un aveu échappé à ce cœur resté si sensible en face de cet idéal de perfection, à peine entrevu ici-bas, toujours poursuivi et jamais atteint?...