‹ Fénelon à Cambrai d'après sa correspondance, 1699-1715Chapitre 15 sur 25 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

>orresp(>n(lauc(!.^ sur l'ôtnt <li; la France. — Désirs de la paix. — Con.seilîî politiques. — L'ôvèque de Tournai et les Hollandais. — Nouvelles polén)i({ucs contre les janséni.stes. — Lettres aux amis de Versailles et à Faufaii. — Le chevalier Destouclies. — L'examen de conscience d'un roi. — Mort de Monsei{»nenr, 1710-1711.

« Vous connaissez l'épuisement et l'indisposition des peuples. Dieu veuille qu'on y pense ! » La pensée qu'exprime Luette vive exclamation, tirée d'une lettre de 1709, revient à tout moment sous la plume de Fénelon. Les dernières années du règne de Louis XIV sont peut-être, en effet, une des époques les plus sombres qu'ait traversées la monarchie. Aux désastres militaires étaient venues se joindre la disette et là dépopulation. Les impôts pesant trop lourdement sur une population appauvrie étaient impuissants à remplir le trésor public que les frais de la guerre épuisait. Le fameux hiver de 1709, un des plus rigoureux que l'on ait vus, fut comme le point culminant de la misère publique. C'est alors que l'on vit, à ce que racontent certains chroniqueurs, les valets de la cour mendier publiquement leur pain dans Versailles pendant que les coureurs ennemis s'aventuraient jusqu'à Saint -Germain pour tenter l'enlèvement du Dauphin. Louis XIV, après avoir connu le comble des prospérités humaines, en était arrivé à connaître les plus dures extrémités par lesquelles un roi, en possession de son trône, puisse passer. L'histoire a admiré, avec justice, le courage et la hauteur d'âme qu'il sut montrer dans ces jours

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d'épreuve, et lui a su gré de u'avoir pas désespéré de la France. Mais comme rien ne s'oublie plus vite que les calamités passées, on n'a pas assez insisté sur le triste état du pays à cette époque. La grande figure du Roi faisant tète aux revei's de la fortune avec une noblesse incomparable a attiré tous les regards, et la postérité, indulgente pour la gloire, même pour la gloire de l'infortune, lui a pardonné, trop facilement peut-être, et n'a pas voulu voir en lui la cause des désasti'es qui éclairent d'une si triste lueur la fin de ce long règne.

Devant d'aussi grandes calamités,,lepetit nombre d'hommes qui avaient su garder l'indépendance de leur esprit, ceux que le prestige du pouvoir absolu, entouré de tant de grandeur, n'avait pas éblouis, voyaient avec un effroi trop bien justifié les plaies peut-être inguérissables qui s'étaient formées peu à peu dans ce grand corps de la monarchie française. Fénelon était de cetfe race d'esprits supérieurs qui savent juger les hommes et les résultats de leurs actions, non pour le plaisir vulgaire de dénigrer et de rabaisser, mais dans l'intérêt commun et pour travailler au bien de tous. Nous avons déjà montré à plusieurs reprises, surtout en racontant les soins qu'il prodigua aux blessés et aux troupes en général, combien était vif en lui cet amour du bien public, cet amour désintéressé du pays pour le pays qui fait souffrir des maux généraux comme des siens propres. Afin de faire mieux connaître le citoyen, nous allions dire le patriote, chez Fénelon, il nous faut entrer dans quelques détails. C'est un des côtés les plus originaux de cette nature si originale : c'est par là que l'archevêque de Cambrai est le plus distinct de la génération qui l'entoure; il a su garder entière l'indépendance de son âme : le prestige de la première couronne du monde ne le fascine pas : il regarde en face et juge de haut.

Cette fois encore, la meilleure manière de faire entrer plus avant dans la connaissance de son caractère nous a

FKNF.LON A CAMHHAI. -243

paru être tic lo hiisscr parler lui-même. Eu rcmeltant sous les yeux de ceux qui lisent ces j)a{jes quelques extraits «le sa correspondance pendant les années 1709 et 1710, Fénelon se révélera lui-ménieà nous, avec toutes les aujjoisses de son patriotisme et les idées qui naissent en lui pour j)orter remède aux maux de l'État. Le 5 décembre 1709, il écrit au duc de ('Iievreuse ces li^jnes où se peint avec vivacité l'état de son àme à la vue de toutes les misères dont il est témoin ' : « Je profite, mon bon duc, avec beaucoup de joie, d'une occasion sûre, pour vous dire que toute cette frontière est consternée. Les troupes y manquent d'argent, et on est chaque jour au dernier morceau de pain. Ceux qui sont chargés des affaires paraissent eux-mêmes rebutés, et dans un véritable accablement. Les soldats languissent et meurent; les corps entiers dépérissent, et ils n'ont pas même l'espérance de se remettre. Vous savez que je n'aime point à me mêler des affaires qui sont au-dessus de moi : mais celles-ci deviennent si violemment les nôtres, qu'il nous est permis, ce me semble, de craindre que les ennemis ne nous envahissent la campagne prochaine. Je ne sais si je me trompe; mais il me semble que je n'ai aucune peur pour ma personne, ni pour mon intérêt particulier; mais j'aime la France, et je suis attaché, commeje le dois êtie, au Roi et à la maison royale. Voyez ce que vous pourrez dire à MM. de Beauvilliers, Desmarets et Voysin. »

La paix, tel est le cri du cœur de Fénelon. Il engage ses :amis à tout faire pour arriver à ce but tant désiré de la paix ; il va même jusqu'à leur conseiller de s'offrir pour la dure mission de négociateur, si cela pouvait être utile au bien de la chose. « Il faut s'oublier, dit-il au duc de Ghevreuse, et aller tête baissée au bien, la vanité n'est pas à craindre en telle occasion. » Il aurait voulu qu'on laissât de côté les pro-

• -Corr. fjen., I, 317.

cédés SI lents de la diplomatie afin d'obtenir au moins une suspension d'armes '. « Pour la paix, je conviens qu'un préliminaire qui laisseroit toutes les grandes questions incertaines seroit trop à craindre; mais on pourroit régler tous les articles considérables, en sorte que ce prétendu préliminaire décideroit à fond de presque tout, et qu'il ne laisseroit à régler dans un congrès que certains intérêts des alliés, sans qu'on pût, sous le prétexte de (fes mêmes articles, revenir aux principaux, qui seroient finis. Il semble que les parties pourraient entrer dans cet expédient pour accélérer une suspension d'armes, supposé qu'elles fussent à peu près d'accord sur les points fondamentaux. Cependant il faudroit se préparer sans relâche à la guerre, comme si on n'espéroit nullement la paix. Quand vous parviendrez, en poussant tout à bout, à faire encore une campagne, vous y hasarderez beau-, coup; et que deviendrez-vous après l'avoir faite? Je crains qu'on ne se flatte, et qu'il n'arrive de grands mécomptes. » Quelque temps après, il revient sur les souffrances et les misères qu'il a sous les yeux : « Les troupes et les peuples souffrent beaucoup sur cette frontière. On y meurt fréquemment. Dieu sait ce qu'il veut faire de nous. »

Au commencement de 1710, le bruit courut que la paix était conclue; aussitôt Fénelon songe à toutes les mesures qu'il y aurait à prendre pour relever les affaires " : « Si la paix se fait, il importe beaucoup de faire un bon plan pour la réforme des troupes. D'un autre côté, il faut voir à l'épuisement de l'État et au pressant besoin de le soulager : il faut songer à notre frontière qui sera presque ouverte, aux places d'otage qui l'ouvriront aux suites de la guerre d'Espagne, si elle continue; au besoin de ne pas laisser tomber le corps militaire, de soutenir la noblesse ruinée au service ; enfin au danger de voir la ligue des protestants vouloir l'empire et

» Corr. fjén., I, 322.

^ Corr. (jén., 1, 335.

Fr.NF,IJ)N A CAMIIIIAI. îi',

«loiuiiuT (lims riùirop(; si l:i miiisoii d Aiilriclic viciil ;i loniIxT. »

Malliciirciiscmciil I;i |»;ii\ (-fiiit si loin rrétrc faite rm'oii ne pouvait môme plus s'enteiulre sur les préliminaires, tant les alli(''S intîltaient de hauteur à exifjer les eonditions les [)lns exorbitantes. Il ne fut pas possible d'obtenir seulement un armistice. La hauteur des ennemis était (cib; qu'ils exi- {jeaient, pour suspendre seulement les hostilités, la remise de quatre places fortes entre leurs mains comme garantie de la sincérité royale.

Déjà convaincu depuis longtemps de la nécessité de terminer une lutte qui épuisait la France, qu'un nouvel échec pouvait livrer tout entière à l'invasion, Louis XIV s'était en vain résigné aux plus rudes sacrifices pourvu qu'ils fussent honorables, et jusqu'alors, ceux qu'on lui demandait étaient inacceptables. A plusieurs reprises il avait fait des tentatives pour arriver à conclure la paix, s'humiliant jusqu'à faire offrir aux alliés l'abandon de l'Espagne et la cession de toutes les places conquises en Flandre, sauf Lille. Ces offres avaient été repoussées avec hauteur. En vain Torcy s'était rendu lui-même déguisé à la Hâve, pour discuter les propositions des alliés qui avaient l'insolence de demander le concours actif de la France, pour enlever la couronne d'Espagne à Philippe V. Il ne put rien obtenir, et la guerre recommença. La sanglante défaite de Malplaquet fut le grand fait d'armes de la campagne de 1709. Le courage héroïque des Français, les pertes considérables qu'ils infligèrent à leurs adversaires prouvèrent à l'Europe que, malgré ses malheurs, la France était encore debout. De nouveau, le Roi offrit la paix. Le maréchal d'Huxelles et l'abbé de Polignac furent envoyés en Hollande (1710) et négocièrent pendant quatre mois à Gertruydemberg. Les plus dures humiliations furent imposées aux négociateurs, qui avaient ordre d'aller jusqu'aux dernières limites dans les concessions. Tout fut inutile : les

am Il.NEF.ON A CAMBItAI.

alliés imposaient à Louis XIV Tobligatiou de détrôner luimême son petit-fils. On connaît sa belle réponse : « Puisqu'il faut faire la guerre, j'aime mieux la faire à mes ennemis qu'à mes enfants. »

Fénelon, qui était tenu par ses correspondants de Versailles au courant de ces négociations, en suivait les péripéties avec la plus anxieuse émotion. Malgré son désir de voir mettre un terme à une guerre désastreuse, désir qui l'emporte parfois trop loin, il ne peut s'empêcher d'écrire sur le bruit de ces exigences inouïes ' : « Les ennemis ne Axulent pas se fier à nous et se mettre en risque de recommencer avec des désavantages infinis après que leur ligue sera désunie. Je n'ai rien à dire contre cette défiance. Mais n'avons-nous pas autant à craindre de notre côté? Nous ne saurions leur donner quatre places d'otage en Flandre sans ouvrir notre frontière jusqu'aux portes de Paris qui est très-voisin. Ce serait encorepis si lesennemischoisissaient les quatre places.» Au mois de mars, les négociateurs envoyés par la France en Hollande s'arrêtèrent à Cambrai et y virent l'archevêque ' : a M. le maréchal d'Huxelles, écrit-il au sujet de cette visite, qui ne fut céans qu'un demi-quart d'heure devant tout le monde, me dit qu'il ne voyait point les mesures bien prises pour la paix; qu'il y craignait un grand mécompte; que ses pouvoirs étaient bornés, et qu'il courait risque de me revoir bientôt. M. l'abbé de Polignac me parla avec un peu plus d'espérance, mais beaucoup de crainte. Helvétius *, qui m'est venu voir en passant, m'a dit, sous un grand secret, que je vous conjure de garder inviolablement, que la difficulté de la paix paraît insurmontable; que les ennemis veulent la

' Corr. g en., I, 340.

* Corr. gén., I, 350.

3 Père du médecin de la reine Marie Leczinska, médecin lui-même fort célèbre, envoyé par la Cour en Hollande, son pays d'origine, afin d'y ti-ntor une né{{ociation clandestine.

FI'.NF.LON A CAMHIIAI, Î47

i)ai\ (lo Ircs-lMtuiu' (V)i, mais avec révacuatioii (l<; ri"'sj)a{jiH' ; (\m' les Hollandais, ayant fait le j)as d'envoyer des passe-ports à nos plénipotentiaires, ont sans doute quelque expédient à j)roposer; (jue le Roi est disposé à accepter tout, plutôt qut; de continuer la (guerre, et qu'ainsi il croit la paix, maljjré la

difficulté de trouver un bon tempérament Je vous avoue,

mon l)on duc, que je pense précisément comme vous, on faveur de toute paix qui sera une paix réelle. C'est le dedans, c'est le centre, qui en rend le besoin plus pressant que la frontière même. » Puis, revenant sur la nécessité d'un armistice, il ajoute ces paroles, qui semblent exagérées dans le lointain du passé, mais qui n'étaient cependant que trop vraies à ce moment : « De plus, les ennemis supérieurs peuvent vous battre et entrer en France, après quoi le Roi n'oserait demeurer à Versailles, et s'il s'en allait, tout le royaume serait sans ressource. On peut dire, sans avoir peur,

que nous sommes à cette extrémité Il ne faut point

se flatter ; vous n'avez aucune ressource d'aucun côté. Versailles est ce que vous savez mieux que moi. Tous les corps du royaume sont épuisés, aigris et au désespoir; le gouvernement est haï et méprisé. Toutes nos places sont dégarnies presque de tout, et tomberaient comme d'ellesmêmes en cas de malheur. Les troupes meurent de faim : elles n'ont pas la force de marcher. » Malgré son ardent désir de la paix, Fénelon avait un sentiment trop vif de la dignité nationale pour conseiller à ses amis de la cour de l'acheter au prix des conditions déshonorantes que les alliés voulaient imposer à la France. Il était d'avis de tout faire, excepté ce qu'on ne pouvait faire avec honneur'. « Je crois, mon bon duc, écrivait-il quelques jours après, qu'il faut, dans l'extrémité affreuse où l'on assure que sont les choses, acheter très-chèrement deux choses : l'une est la dispense

• Cor,i'<tp. fjén., [, 3.56.

d'attaquer le Roi Catholique ; l'autre est un armistice pour éviter les accidents d'une campagne qui pourrait renverser l'Etat. Je ne voudrais ni faire la (guerre au Roi Catholique à aucune condition, à moins qu'il ne nous la fît, ni hasarder la France en hasardant une campagne. » Au milieu de toutes ces tristes agitations, avec les ennemis aux portes de Cambrai, un siège ou une cession en perspective, le courage de l'archevêque ne se dément pas un instant. Pendant qu'il se multiplie auprès des pauvres et des blessés, il redouble d'activité pour envoyer aux ducs de Beauvilliers et de Chevreuse les informations de tout genre qu'il peut recueillir sur l'état de la France. Il fait passer successivement deux mémoires raisonnes, sur la légitimité de Philippe V au trône d'Espagne, et la nécessité de lui faire abdiquer le trône, pour le bien de la France. Ces pièces seraient curieuses à étudier pour se rendie compte des idées de Fénelon sur le droit public et sur le droit des gens; bien que nous n'ayons nulle qualité pour les juger à ce point de vue et que les conclusions nous en paraissent très-contestables, il règne dans ces mémoires une liberté dans les appréciations qui est bien l'empreinte d'un esprit supérieur. L'auteur y a un souci des intérêts des peuples « qui ne sont point une dot comme un pré ou une vigne dont on puisse tranférer la propriété " , « qu'on ne peut se passer comme des biens » , qui est rare encore à cette époque. La véhémence de son désir pour la paix l'entraîne évidemment trop loin lorsqu'il va jusqu'à dire que Louis XIV aurait le droit d'user de menaces envers son petit-fils pour le forcer à déposer sa couronne; mais pour juger avec équité de telles pensées, il ne faut pas oublier que si Louis XIV avait refusé de faire lui-même la guerre à son petit-fils, il avait offert aux alliés l'abandon complet de l'Espagne en o^ncluant une paix dont elle serait exclue, et qu'il avait été même jusqu'à offrir un million par mois de subside pour payer les frais de la lutte, que la coalition continuerait

l'KNKI.ON A CAMIIIIAI. 2i9

nie pour oI>Ii(;(M" Philipix' V à ahaiidoniicr le trôrir d'Ivsi(j;ne. Si le roi tie France, encore h Versailles, au milieu ;s restes de sa puissance, avait cru pouvoir s'abaisser jusle-là, il n'est pas étonnanl (|ii(' rarchevêque, vivant an ilieu (le l'invasion , ait été entraîné an delà d'une juste )préciation de l'état des choses, et qui ne pardoiuierait cet :cès dans la pensée à celui qui savait tracer en quelques jnes ce saisissant tableau des misères où la guerre réduilit une partie de la France? « Pour moi, dit-il, si je prenais

liberté du ju{jer de l'état de la France par les morceaux i gouvernement que j'entrevois sur cette frontière, je conurais qu'on ne vit plus que par miracles, que c'est une eille machine délabrée qui va encore de l'ancien branle u'on lui a donné et qui achèvera de se briser au premier

lOC

«Le prêt (c'est-à-dire la paye) manque souvent aux soldats, ; pain même leur a manqué souvent plusieurs jours : il est resque tout d'avoine, mal cuit et plein d'ordures. Ces solats, mal nourris, se battraient mal, suivant les apparences. >n les entend murmurer et dire des choses qui doivent larmerpour une occasion. Les officiers subalternes souffrent

proportion encore plus que les soldats. La plupart, après voir épuisé tout le crédit de leurs familles, mangent le mauais pain de munition et boivent l'eau du camp. Il y en a un rès-grand nombre qui n'ont pas eu de quoi revenir de leurs •rovinces ; beaucoup d'autres languissent à Paris où ils lemandent inutilement un secours au ministre de la guerre ; es autres sont à l'armée dans un état de découragement et le désespoir qui fait tout craindre.

«Le général de notre armée ne saurait empêcher le désordre les troupes. Peut-on punir des soldats qu'on fait mourir de ■aim et qui ne pillent que pour ne pas tomber en défaillance? V^eut-on qu'ils soient hors d'état de combattre? Les peuples îraignent autant les troupes qui doivent les défendre que

Lorsqu'il vit les né(jociations ajournées, et la guerre prête à recommencer avec tout son cortège de maux, l'àme tie Fénelon se remplit d'une telle douleur, qu'il n'y put tenir et qu'il s'épancha sans réserve dans une grande lettre au duc de Chevreuse, qui est comme une sorte de confession politique, arrachée par l'imminence du péril où il voyait la France. Cette lettre, citée en partie par le cardinal de Beausset, dans son Histoire de Fénelon, et puhliée plus tard en entier, n'a pas, suivant nous, la réputation qu'elle mérite, et est digne d'une attention particulière, tant pour la hardiesse et l'originalité des idées que la force et l'énergie du style. D'une main émue, mais impitoyable, Fénelon montre à nu les plaies de l'État, et trace un sombre tableau de l'avenir. Puis il expose avec une éloquence passionnée la conduite qui lui semble pouvoir seule être tenue, pour remédier à tant de maux. Avec un coup d'œil perçant et sur, il a compris que le pouvoir monarchique, en absorbant tout en lui-même, commence à devenir étranger au corps de la nation, que les peuples vont chaque jour se désintéressant davantage du gouvernement, ce qui le met à la merci d'un événement. Ce mal qui ira toujours s'aggravant, si bien que sous Louis XV le pays restera indifférent aux échecs militaires de la guerre de Sept ans, comme s'ils n'atteignaient que le Roi et non la France, commençait déjà à exister d'une façon latente; mais il fallait une singulière perspicacité pour en démêler l'existence sous l'action en apparence si forte du pouvoir absolu. Fénelon propose hardiment d'avoir recours aux anciens usages du royaume, de consulter les notables, sinon de réunir les états généraux, pour réveiller le sentiment national, unir fortement le peuple au Roi, et faire de la guérite leur œuvre commune. Le remède peut semblei chimérique, et l'expérience de la Révolution française semble donner tort aux idées de Fénelon. Et cependant, à cette époque où la monarchie était à l'apogée de sa puissance.

i"i:nki,on a CAMiniAi. 253

Il les fiasses iiitc'nu(''<liair('s <lt; la socirtt', ce (luOii anix;lil le licrs t-lat, t'I.aicnl ciirorc! (oiilcs (h'voïK'cs an Roi, v.t \ aient hesoiii de lui pour aehever de s'affranchir de leur iieienne subordination aux classes aristocratiques, à ce mouMit, dis-je, dans une crise aussi violente, le conseil donné Il IU)i, d'associ(*r soleiuiellenicnt ses peuples au sort de son ouvoii- et aux dangers de la France, partait d'un cœur gééreux, et d'un esprit f[ui voyait loin. En faisant ainsi, dans ^s malheurs du pays, appel à toutes les forces vives de la rance, en sortant de la nuée où il aimait à se renfermer,

»ur se rapprocher de ses sujets, peut-être Louis XIV eût-il îsserré pour longtemps les liens qui les unissaient àlamoirchie et qui commençaient à se relâcher. L'extrémité du îril d'une part, et la puissance encore incontestée du pou- )ir royal de l'autre, eussent été des freins d'une singulière lissance pour arrêter les passions que les libertés politiques s plus restreintes développent toujours. Peut-être eût-on 1 faire alors avec moins de danger cet apprentissage du )uvernement des assemblées, que quatre-vingts ans après

France fit au prix de tant de malheurs

Après ces quelques remarques que nous avons cru nécesires pour placer cette lettre dans son vrai jour, nous allons ettre sous les yeux du lecteur de nombreux extraits de !tte pièce si remarquable. Elle mérite, quel que soit le ju- ;ment qu'on en porte, d'être classée parmi les documents li font autorité sur une époque. On pourra la trouver inste et passionnée, chimérique et déraisonnable, mais nul ; contestera du moins qu'elle ne soit sortie d'un cœur limé par les plus nobles passions; un véritable amour du en de l'État et une sincère douleur des malheurs du pays' :

(i Je ne crois point qu'on doive se flatter de l'espérance ; rétablir le crédit, sur la rupture hautaine que les enne-

' Corr. g en., I, 387.

252 FÉNELON A CAMBHAl.

Lorsqu'il vit les négociations ajournées, et la guerre prête à recommencer avec tout son cortège de maux, rame de Fénelon se remplit d'une telle douleur, qu'il n'y put tenir et qu'il s'épancha sans réserve dans une grande lettre au duc de Ghevreuse, qui est comme une sorte de confession politique, arrachée par l'imminence du péril où il voyait la France. Cette lettre, citée en partie par le cardinal de Beausset, dans son Histoire de Fénelon, et puhliée plus tard en entier, n'a pas, suivant nous, la réputation qu'elle mérite, et est digne d'une attention particulière, tant pour la hardiesse et l'originalité des idées que la force et l'énergie du style. D'une main émue, mais impitoyable, Fénelon montre à nu les plaies de l'État, et trace un sombre tableau de l'avenir. Puis il expose avec une éloquence passionnée la conduite qui lui semble pouvoir seule être tenue, pour remédier à tant de maux. Avec un coup dœil perçant et sûr, il a compris que le pouvoir monarchique, en absorbant tout en lui-même, commence à devenir étranger au corps de la nation, que les peuples vont chaque jour se désintéressant davantage du gouvernement, ce qui le met à la merci d'un événement. Ce mal qui ira toujours s'aggravant, si bien que sous Louis XV le pays restera indifférent aux échecs militaires de la guerre de Sept ans, comme s'ils n'atteignaient que le Roi et non la France, commençait déjà à exister d'une façon latente; mais il fallait une singulière perspicacité pour en démêler l'existence sous l'action en apparence si forte du pouvoir absolu. Fénelon propose hardiment d'avoir recours aux anciens usages du royaume, de consulter les notables, sinon de réunir les états généraux, pour réveiller le sentiment national, unir fortement le peuple au Roi, et faire de la guerre leur œuvre commune. Le remède peut sembler chimérique, et l'expérience de la Révolution française semble donner tort aux idées de Fénelon. Et cependant, à cette époque où la monarchie était à l'apogée de sa puissance,

F K N K L O N A f: A M I! Il A 1 . 253

les (liasses iiitermi'diaires (h; la soci<'tt;, C(; qnOii a|)j)c-

I le Jicrs l'Iat, ('(.aiciil rnrorc! Joutes (Ic'voih'cs an TJoi, cl lient hcsoin de lui pour atlicver de s'af'fraii(-hir de Jcur

ieniie suhordinalioii aiiv classes aristocratiques, à ce mollit, dis-je, dans une crise aussi violente, le conseil donné Roi, d'associer solennellement ses peuples au soit de son [ivoir et aux dan{jers de la France, partait d'un cœur (jéreux, et d'un esprit f[ui voyait loin. En faisant ainsi, dans malheurs du })ays, appel à tontes les forces vives delà mce, en sortant de la nuée où il aimait à se renfermer, ir se rapprocher de ses sujets, peut-être Louis XIV eût-il serré pour longtemps les liens qui les unissaient àlamochie et qui commençaient à se relâcher. L'extrémité du il d'une part, et la puissance encore incontestée du pour royal de l'autre, eussent été des freins d'une singulière ssancc pour arrêter les passions que les libertés politiques plus restreintes développent toujours. Peut-être eût-on faire alors avec moins de danger cet apprentissage du ivernement des assemblées, que quatre-vingts ans après ^rance fit au prix de tant de malheurs Vprès ces quelques remarques que nous avons cru néces- 'es pour placer cette lettre dans son vrai jour, nous allons ttre sous les yeux du lecteur de nombreux extraits de te pièce si remarquable. Elle mérite, quel que soit le junent qu'on en porte, d'être classée parmi les documents font autorité sur une époque. On pourra la trouver in- ;e et passionnée, chimérique et déraisonnable, mais nul contestera du moins qu'elle ne soit sortie d'un cœur mé par les plus nobles passions; un véritable amour du

II de l'État et une sincère douleur des malheurs du pays' : ; Je ne crois point qu'on doive se flatter de l'espérance rétablir le crédit, sur la rupture hautaine que les enne-

Corr. gén., I, 387.

•254 FKNELON A CAMUIIAI.

mis ont faite de la négociation. Cette rupture paroîtra injuste à beaucoup de gens pour les deux premiers mois; mais quand on verra le Roi accabler les peuples, rechercher les aises, ne paver point ce qu'il doit, continuer ses dépenses superflues, hasarder la France sans la consulter, et ruiner le royaume pour faire mal la guerre, le public recommencera à crier plus haut que jamais; et il n'est presque pas possible qu'il n'arrive à la longue quelque soulèvement. Il est impossible que le Roi paye ses dettes. Il est impossible que les peuples payent le Roi, si les choses sont au point d'extrémité qu'on nous représente La France est comme une place assiégée : le refus d'une capitulation irrite la garnison et le peuple; on fait un nouvel effort pour quatre ou cinq jours, après quoi le peuple et la garnison affamés crient qu'il faut se rendre, et acce])ter les plus honteuses conditions. Tout est fait prisonnier de guerre : ce sont les Fourches Coudiues.

<c Je ne vois aucune solide ressource que celle que vous ne ferez point entrer dans la tête du Roi. Notre mal vient de ce que cette guerre n'a été jusqu'ici que l'affaire du Roi, qui est ruiné et décrédité. Il faudroit en faire l'affaire véritable de tout le corps de la nation. Elle ne l'est que trop devenue ; car la paix étant rompue, le corps de la nation se voit dans un péril prochain d'être subjugué. De ce cùté-là, vous avez un intérêt clair et sensible à mettre devant les yeux de tous les Français ; mais, pour le faire, il faut au moins leur parler, et les mettre au fait. Mais, d'un autre côté, la persuasion est difficile ; car il s'agit de persuader à toute la nation qu'il faut prendre de l'argent paitout où il en reste, et que chacun doit s'exécuter rigoureusement, pour empêcher l'invasion prochaine du royaume. Pour réussir dans un point si difficile, il faudroit que le Roi mît le corps de la nation en part du plan général des affaires, afin qu'elle s'exécutât volontairement de la manière la plus, rigoureuse et la plus ex-

FI.NKI.ON A C.AMIIIIAI. 255

èine sur ses proprt's résolutions. Mais, jxkii- |)in\('mr à ce lint, il laudroit que le Roi onfrat (mi malicreavct- un certain )inl)re de iinlaMes des <liverses conditions et (\v<. divers lys. Il l'audroil prendre leurs conseils, et leur l\ure chciler en détail les moyens les moins durs de soutcMiir la cause )mmune. Il faudroit qu'il se repandit, dans toute notre nai)n, une persuasion intime et constante, que c'est la nation itière elle-même (|ui soutient, pour son proj)re intérêt, le 3idsde cette (juerre; comme on persuade auxAn(jlais et aux ollandais que c'est par leur choix et pour leurs intérêts ii'ils la font. Il faudroit que chacun crût que, supposé même l'elle ait été entreprise mal à propos, le Roi a fait dans la lite tout ce qui dépendoit de lui pour la finir, et pour déirrasser le royaume; mais qu'on ne peut plus reculer, et d'il s'agit de rien moins que d'empêcher une totale invaon. En un mot, je voudrois qu'on laissât aux hommes les lus sages et les plus considérables de la nation à chercher s ressources nécessaires pour sauver la nation même. s ne seroient peut-être pas d'abord au fait : aussi se- )it-ce pour les y mettre que je voudrois les faire entrer ins cet examen. Alors chacun diroit en soi-même : Il n'est lus question du passé; il s'agit de l'avenir. C'est la nation Lii doit se sauver elle-même; c'est à elle à trouver des fonds, : à prendre des sommes d'argent partout où il y en a, pour : salut commun. Il seroit même nécessaire que tout le londe sût à quoi l'on destineroit les fonds préparés, en sorte ue chacun fût convaincu que rien n'en seroit employé aux épenses de la cour.

«J'avoue qu'un tel changement pourrait émouvoir trop !S esprits, et les faire passer tout à coup d'une absolue déendance à un dangereux excès de liberté. C'est par la crainte e cet inconvénient que je ne propose point d'assembler les tats généraux, qui, sans cette raison, seroient très-néceslires, et qu'il seroit capital de rétablir; mais comme la

256 FKNELON A CAMBRAI.

trace eu est presque perdue, et que le pas à taire est trés- {jlissant dans la conjoncture présente, j'y craindrois de la confusion. Je me bornerois donc d'abord à des notables, que le Roi cousultcroit l'un après l'autre. Je voudrois consulter les principaux évêques et seigneurs, les plus célèbres magistrats, les plus puissants et les plus expérimentés marchands, les plus riches financiers même, non-seulement pour en tirer des lumières, mais encore pour les rendre responsables du gouvernement, et pour faire sentir au royaume entier que les plus sages têtes qu'on peut y trouver ont part à ce qu'on fait pour la cause publique. Il est capital de relever ainsi la réputation du gouvernement méprisé et haï.

« Il faudroit que le Roi mît en main non suspecte les fonds qui dépendent de lui, pour payer aux particuliers pauvres leurs rentes sur l'Hôtel de ville en entier, et aux riches la moitié de leurs rentes, en attendant une discussion plus exacte. En déposant en main sûre et publique les fonds destinés à ce paiement du total des petites rentes et de la moitié des grosses, le Roi demeureroit libéré ; on ne pourroit plus crier contre lui. Ces fonds seroient, par exemple, les aides, entrées de Paris, etc. Le Roi prendroit un fonds modique pour la subsistance de sa maison. Les gens inutile.'i à la cour, qui ne pourroient pas y être payés sur ce fonds modique, s'en iroient vivre chez eux, et tout le monde verroit à quoi le Roi se seroit réduit. Il resteroit à régler le fonds de la guerre; c'est sur quoi la nation auroit à s'exécuter elle-même, sans rien imputer au Roi. On soulageroit ceux qui sont au dernier degré d'épuisement, et on demanderoit, tant aux financiers qu'aux usuriers, de quoi sauver la France qu'ils ont ruinée. Ce seroit le moyen de faire une taxe d'aisés, avec justice, sûreté et bienséance. Le Roi a eu le malheur d'ôter l'argent des mains de toutes les bonnes familles. Ce seroit rétablir l'ordre, et tourner tout le corps de la nation, par son propre intérêt, pour le Roi contre les

FKNELON A CAMUIIAI. 257

Tens qui l'ont ruiiu- et clticréHit('. Alors ce scroif l:i nation ]ui cluMclicroit les fonds, et qui les paieroit volontairement pour son propre salut, aHn de soutenir la (juerre. Cliacun sauroit (ju'il n'y auroit plus aucun péril que la cour détournât les fonds et manquât de parole. Pendant que le despotisme est dans l'abondance, il ajjit avec plus^ de promptitude et d'efficacité qu'aucun gouvernement modéré; mais quand il tombe dans l'épuisement, sans crédit, il tombe tout à coup sans ressource. II n'agissoitque par pure autorité; le ressort manque : il ne peut plus qu'achever de faire mourir de faim une populace à demi morte; encore même doit-il en craindre le désespoir. Quand le despotisme est notoirement obéré et l)anqueroutier, comment voulez-vous que les âmes vénales qu'il a engraissées du sang du peuple se ruinent pour le soutenir? c'est vouloir que les hommes intéressés soient sans intérêt.

« C'est notre gouvernement méprisé au dedans de la France qui donne tant de hauteur à nos ennemis. Si les ennemis voyoient ce gouvernement redressé, et la nation entière unie au Roi pour se soutenir dans cette guerre, ils craindroient que nous ne pussions durer, et tirer l'affaire en longueur; alors ils nous accorderoient une moins mauvaise composition. Mais ils veulent nous réduire à leur merci, pendant qu'ils nous voient dans un désordre et un affoiblissement sans ressource.

« Vous me direz que le Roi est incapable de recourir à de tels moyens, que personne n'est à portée de les lui proposer, et qu'il n'est pas même en état de consulter, de questionner, Àe ménager les divers esprits, de comparer leurs divers projets, et de décider sur les différents avis. A cela je réponds qu'il est bien triste que l'émétique étant l'unique remède qui reste pour sauver le malade, le malade n'ait la force ni de le |)rendre, ni d'en soutenir l'opération. Si le Roi est trop éloigné d'accepter cette ressource, il est trop éloigné du salut de

rÉtat; s'il est incapable du dernier moyen de soutenir la guerre, sans espérance d'obtenir la paix, que reste-t-il à attendre de lui? Si la ruine prochaine de sa couronne ne lui fait pas encore ouvrir les yeux, et ne lui fait pas prendre à la hâte des partis proportionnés à ce péril, pour changer ce qui a besoin de changement, tout n'est-il pas désespéré? Gomment peut-on dire que le Roi voit la main de Dieu, et met l'humiliation à profit, si une hauteurdémesurée lui fait rejeter l'unique ressource qui lui reste, quand il est déjà sur le bord de l'abîme? La conduite que je propose n'auroit rien de bas ni de foible : au contraire, ce serolt se rapprocher courageusement de l'ordre, de la justice et de la véritable grandeur. Quand y viendra-t-on, si on s'obstine à n'y venir pas dans cette conjoncture, où chaque moment peut nous perdre?... » Mais tout en donnant, pour l'acquit de sa conscience, ces avis que l'on peut apprécier différemment, Fénelon savait bien qu'il parlait en vain, et que jamais le Roi ne consentirait à avoir recours à autre chose qu'à sa suprême autorité. Passant alors à l'examen de la conduite particulière de Louis XIV, et comme emporté par une inspiration subite, il change de ton : sa pensée s'élève, le prêtre, l'envoyé de Celui qui est le juge des rois comme des peuples, se réveille en lui, et sa voix prend des accents presque menaçants quand il parle de cette véritable conversion du cœur qui ne consiste pas dans des œuvres extérieures, mais dans l'humilité et le mépris de soi-même. Toute cette partie est admirable de chaleur et de force ; si la postérité n'a pas entièrement ratifié la sévérité de ces jugements, c'est qu'elle juge avec une impartialité fioide, dont les contemporains, même les meilleurs, sont incapables. Dans ces pages si remarquables de Fénelon, on voit déborder en bouillonnant, comme d'un vase trop plein, tous les sentiments d'indignation longtemps contenus dans son àme contre l'orgueil démesuré d'un homme que personne n'osait regarder en face, et qui, jusque

l'MNEI.ON A CAMUIIAI. 259

ans la conversion même sincère, roufjissait si peu de ses lûtes passées, que chaque jour le voyait distribuer quelque iveur nouvelle pour les Iruils de ses plus honteuses passions, les accents émus et dont la hardiesse chrétienne était d'un utre â{je, devaient causer un sinjjulier étonnement à ceux ui les entendaient retentir dans ce palais de Versailles tout ilein encore de la gloire du grand Roi.

« Vous me direz que Dieu soutiendra la France : mais je ous demande où en est la promesse. Avez-vous quelque arant pour des miracles? Il vous en faut sans doute, pour ous soutenir comme en l'air; les méritez-vous dans un emps où votre ruine prochaine et totale ne peut vous coriger, où vous êtes encore dur, hautain, fastueux, incommulicable, insensible, et toujours prêt à vous flatter? Dieu apaisera-t-ii en vous voyant humilié sans humilité, conondu par vos propres fautes , sans vouloir les avouer, et )rêt à recommencer, si vous pouviez respirer deux ans? Dieu e contentera-t-il d'une dévotion qui consiste à dorer une cha- )elle, à dire un chapelet, à écouter une musique, à se scanlaliser facilement, et à chasser quelque janséniste? Nonleulement il s'agit de finir la guerre au dehors, mais il s'agit mcore de rendre au dedans du pain aux peuples moribonds, ie rétablir l'agriculture et le commerce, de réformer le uxe qui gangrène toutes les mœurs de la nation, de se ressouvenir de la vraie forme du royaume, et de tempérer le iespotisme, cause de tous nos maux. On applaudit à la dévotion du Roi, parce qu'il ne s'irrite point contre la Proviience qui l'humilie. On se contente qu'il croie n'avoir commis aucune faute importante, et qu'il se regarde comme un saint roi que Dieu éprouve, ou tout au plus comme un roi qui a péché, comme David, par la fragilité de la chair dans sa jeunesse. Mais lui dit-on qu'il faut qu'il reconnoisse que c'est par le renversement de tout ordre qu'il s'est jeté dans l'abîme d'où il semble que rien ne puisse le tirer? J'avoue

260 FENELON A CAMBIIAI.

qu il ne faut pas lui dire durement ces vérités; mais il faudroit l'y mener peu à peu, et ne le croire en état ni d'apaiser Dieu, ni de redresser ses affaires, que quand son cœur sera redressé. Tout le reste n'est proportionné ni à ses fautes, ni à nos malheurs, ni aux remèdes qui peuvent encore nous sauver. J'espère que Dieu sauvera la France, parce que Dieu aura pitié de la maison de saint Louis, et que, dans la conjoncture présente, la France est un grand appui de la catholicité. Mais, après tout, ne nous flattons pas : Dieu n'a besoin de personne ; il saura bien soutenir son Eglise sans ce bras de chair. D'ailleurs, je vous avoue que je craindrois autant pour nous les succès que les adversités. Eh ! quel moyen y auroit-il de nous souffrir, si nous sortions de cette guerre sans une humiliation complète et finale? Qu'est-ce qui pourroit nous corriger, après avoir été incurables par l'usage des plus violens remèdes? Nous paroîtrions abandonnés de Dieu dans la voie de notre propre cœur, si Dieu permettoit que nous résistassions à une si horrible tempête. Nous ne verrions plus alors que des torrens de louanges du clergé même. Je puis me tromper, et je le suppose sans peine; mais il me semble qu'il nous faut ou un changement de cœur par grâce, ou une humiliation qui ne laisse nulle ressource flatteuse à notre orgueil.

« Vous me direz que le changement du cœur ne venant point, il faudroitdonc une chute totale. Je vous réponds que Dieu connoît ce que j'ignore, soit pour donner un cœur nouveau, soit pour accabler sans détruire. Il voit dans les trésors de sa providence le juste milieu, que ma foible raison ne me découvre pas. J'adore ce qu'il fera, sans le pénétrer ; j'attends sa décision. Il sait avec quelle tendresse j'aime ma patrie, avec quelle reconnoissance et quel attachement respectueux je donnerois ma vie pour la personne du Roi, avec quel zèle et quelle affection je suis attaché à la maison royale, et surtout à Mgr le duc de Bourgogne; mais je ne puis vous cacher

h'KNELUN A CAMKilAI. Jdl

[iiuiiCdMir ; c, est [nu cette affection vive, tendre et constante |ue je souhuite que nos maux extrêmes nous préparent une ivraie {juérison, cl «puî cette violente crise ne soit pas sans Fruit.

« Vous ju{|ez bien (juc cette lettre est commune pour vous, non bon duc, et pour M. le duc de Beauvilliers. J'espère néme que vous en insinuerez doucement à Mgr le duc de Bour{}ogne tout ce que vous croirez utile et incapable de le jlesser; mais cette lettre ne doit pas, si je ne me trompe, ui être montrée: il ne convient pas de lui ouvrir, jusqu'à ;e point, les yeux sur le Roi et sur le gouvernement : il sutît de lui montrer ce qui est nécessaire pour le mettre en îtat de parler avec force; il faut que Dieu lui mette peu à )eu le reste dans le coeur; il faut que les hommes laissent i Dieu à achever les derniers traits, et que la grâce les adouîisse par ses onctions.

« Pardonnez, mon bon duc, toutes mes imprudences; je ous les donne pour ce qu'elles valent. Si j'aimois moins la [^rance, le Roi, la maison royale, je ne parlerois pas ainsi. D'ailleurs, je sais à qui je parle. Vous savez aussi avec quels ;entimens je vous suis dévoué à jamais et sans nulle ré- ;erve. »

Nous ne savons si à la lecture de ces pages si vivantes, qui lemblent comme un cri arraché par une poignante douleur, )n aura partagé nos sentiments. Mais il nous paraît impossi- )le de ne pas éprouver une vive admiration pour cet homme le cœur qui savait, du fond de sa retraite, envoyer de sifiéres paroles. Il est peu probable que de tels avis aient été portés usqu'aux oreilles du Roi, mais c'était là que MM. de Beaudlliers et de Chevreuse puisaient le fond de leurs opinions lans le conseil. Par ce canal, la voix de Fénelon se faisait întendre au maître lui-même, et ce fut sans nul doute par les conseils des amis de l'archevêque que Louis XIV consentit enfin à sortir quelque peu de son immobile di-

gnité, à parler plus souvent, avec cette grandeur royale dont il avait le secret, des malheurs de la France, à essayer enfin de relever les courages abattus en se mettant personnellement en avant. Les conversations publiques avec le maréchal de Villars que la postérité a enregistrées avec admiration, la circulaire, également publique, adressée aux gouverneurs de province et aux communautés de villes pour expliquer ses motifs pour continuer la guerre et qui se terminait par ces belles paroles où l'on entend comme un écho de la lettre de Fénelon : « Je suis persuadé que mes peuples s'opposeraient eux-mêmes à recevoir la paix à des conditions également contraires à la justice et à l'honneur du nom français » , tous ces nobles efforts du Roi pour réveiller le sentiment national furent peut-être les effets de la mâle énergie de l'archevêque exilé.

Nous n'avons nullement le dessein de faire le récit des campagnes qui terminèrent la guerre de la succession d'Espagne : si nous nous sommes un peu étendu sur celle de 1710, c'est uniquement pour montrer quels furent les sentiments de Fénelon dans ces tristes circonstances. Cette campagne fut, comme nous l'avons dit, presque insignifiante en Flandre, grâce à l'habileté du maréchal de Villars et aux sourdes divisions des généraux alliés qui s'emparèrent de quelques places fortes, Bouchain et autres, sans essayer aucune action décisive. Mais la fin de cette année 1770 vit se passer une suite d'événements tout à fait imprévus, qui aidèrent la France à sortir comme par miracle de la situation désespérée où elle se trouvait. Rappelons-les, en quelques mots seulement, à la mémoire du lecteur.

En Espagne, les coups de la fortune s'étaient succédé avec une rapidité foudroyante. Philippe V, battu à Almenara et à Saragosse, s'était retiré à Valladolid, dépossédé de la presque totalité de ses États, et l'archiduc était entré triomphalement à Madrid. I^ouis XIV envova alors Vendôme avec quel-

FKNELON A CAMUItAI. 'J<i3

<]iu\s Iroiipcs au secours (h* sou petit-fils. Dans cette (guerre ()lus avcudircusc, VcMclômc déploya cette fois avec honhcnr une liai'diesse f|ui lui avail été si ("atale deux ans plus Inl, Tarchiduc fut chassé à son tour de Madrid, et la bataille de Villaviciosa vint anéantir ses espérances, pendant qu'tdie rendait ri\spa{;ue à Philip])e V. En moins de six mois, le prince passa avec une tranquillité qui ne manquait pas de grandeur par toutes les extrémités de la fortune. Ce retour inespéré de la victoire fut froidement accueilli en France, on l'on crut que la paix deviendrait plus difficile encore à conclure'. « Ce qui arrive en Espagne, écrit Fénelon, paraît excellent pour le roi d'Espagne, mais la suite nous montrera s'il est bon pour nous. » Cette même année qui ramenait le roi d'Espagne dans sa capitale voyait en même temps disparaître du pouvoir en Angleterre les ennemis acharnés de la France, et s'ouvrir en secret les négociations qui devaient aboutir à la paix d'Utrecht. Une révolution parlementaire qui, suivant les bruits du temps, fut d'abord une révolution de palais, avait changé le ministère anglais, et appelé aux affaires le parti aristocratique, lestorys, qui, plus modérés que leurs adversaires libéraux les whigs, ardents ennemis de la France, ne cachèrent pas leurs désirs de paix. Marlborough resta bien à la tète de l'armée soldée par l'Angleterre ; mais disgracié en fait par le renvoi du ministère de son gendre et de ses amis, sa situation devint critique, et il n'osa plus rien risquer. Pour achever son triomphe, le ministère tory résolut d'entrer directement en négociation avec la France. De ce jour la coalition des alliés était moralement dissoute, et la France sortait, pour ainsi parler, des portes de la mort, par un de ces coups du sort que la Providence amène à l'heure qu'il lui plaît, en déjouant toutes les prévisions humaines. Il faut lire dans les Mémoires de Torcy lé récit

' Cor?-, g eu., T, 434.

264 FKNELON A CAMBRAI.

de l'émotion qu'il éprouva lorsqu'un agent inférieur vint lui faire les propositions du nouveau cabinet anglais' : « Interroger, dit-il, un ministre de Sa Majesté s'il voulait la paix, c'était demandera un malade attaqué d'une longue et dangereuse maladie, s'il voulait guérir. » Nous ne savons pas si Fénelon fut tenu au courant de ces négociations secrètes par ses correspondants de Versailles, cela n'est guère probable. Les lettres n'étaient pas assez sûres pour qu'on confiât au papier des choses si importantes. Lorsqu'il alla au commencement d'octobre passer quelques jours à Ghaulnes, comme il le faisait habituellement depuis que le Roi l'avait tacitement autorisé, rien n'était encore commencé, et toutes les négociations ostensibles étaient rompues. Il resta donc probablement tout l'hiver de 1711 sans rien savoir des espérances que cette reprise de rapports avec l'Angleterre faisait naître. Mais un autre événement également imprévu qui survint dès le début de cette nouvelle année, dut ranimer toutes espérances de paix. L'empereur Joseph I" mourut subitement en avril 1711, sans laisser de fils, et l'archiduc Charles, celui-là même qui prétendait à la couronne d'Espagne, hérita de toutes les possessions de son frère. C'était un changement de scène complet : désormais laisser l'Empereur monter sur le trône d'Espagne, c'était faire au profit de l'Autriche ce que la coalition avait voulu à tout prix interdire à la France, c'était refaire la monarchie de Charles-Quint. Tout venait donc en aide au parti de la paix, et l'on pouvait espérer voir le pays sortir par une sorte de miracle providentiel de sa situation désespérée. Mais le résultat devait tarder encore, tant les passions réciproques étaient vives, et une victoire était nécessaire pour triompher des mille obstacles qui s'opposaient à une pacification générale.

Durant ces mêmes années 1709 et 1710, Tarchevéque de

• Mémoires de Torr.y. Coll. Petitot, t. LXVIII, p. 18.

FI.NKLON A CAMHIIAI. JtiS

lainltrai prit une part adlvo dans ime affain' trc.s-Hélii'ate (pu ui li)nrnit roccasion de dclciidre vivcinciit les intérOls de la '^rance. Il nous faut dire quelques mots de cet incident qui l'eiH pas laissé de traces dans Tliistoire si le nom de Fénelon, în s'y trouvant mêlé, ne l'eût empêché de tomber dans l'ou- )li. F.n 1709, les alliés s'emparèrent de la ville de Tournai, ilors possession du roi de France. L'évêque de cette ville, lené-François de Beauvau, se trouvait là lorsque les troupes mnemies firent leur entrée, et il refusa au prince Eujjène de ;hanter un Te Deiim pour célébrer cette victoire des ennenis de la France. Avec une grande délicatesse, le prince Eufène se rendit aux motifs qui dictaient le refus de lévéque, ;t le laissa exercer paisiblement ses fonctions. Mais peu iprès la place fut remise aux Hollandais, qui ne gardé- -ent pas les mêmes ménagements. Excités par les jansénistes le Hollande, ils abreuvèrent le prélat de dégoûts et finirent aar lui imposer comme doyen du chapitre de Tournai, au mépris de toutes les lois de l'Église, un ancien secrétaire du iameux Antoine Arnauld, nommé van Ernest, l'un des chefs lu parti janséniste en Flandre. Le chapitre refusa de le recek'oir, M. de Beauvau quitta Tournai : les États lui enjoignirent d'y revenir, saisirent ses revenus et prétendirent confier l'exercice de la juridiction spirituelle à l'intrus que le chapitre refusait de reconnaître. Les chanoines protestèrent, et au milieu de tous les maux d'une occupation étrangère, le diocèse de Tournai eut encore à souffrir de la plus triste anarchie religieuse. Fénelon fit, comme archevêque métropolitain de Tournai, tous ses efforts pour ramener la paix, et il eut à ce propos, avec les différentes parties, une correspondance animée qui est curieuse parce qu'elle nous peint avec vivacité un côté bien oublié des mœurs du temps. Avant tout, Fénelon envoie un grand mémoire au Père Le Tellier, pour démontrer la nécessité absolue de renvoyer M. de Tournai dans son diocèse et de faire cesser une absence qu'on

266 FÉNELON A CAMBKAl-

lie comprenait pas. M. de Beauvau, qui n'avait guère envie <le quitter la cour pour affronter l'ennui d'une lutte obscure et ingrate contre celui qui voulait usurper son siège, pr('textait toujours que s'il restait à Paris, c'était uniquement pour ne pas prêter de serment de fidélité aux ennemis. L'àme généreuse de Fénelon ne comprend rien à cette prudence, et il écrit avec une franchise qui ne devait plaire qu'à moitié :

« Oserai-je ' proposer ma pensée, avec un zèle très-sincère, et avec une entière défiance de mes foibles lumières, dans une occasion si pressante pour notre province ecclésiastique? Il me semble que rien ne seroit ni plus utile à la religion, ni plus digne pour la piété du Roi, ni plus convenable à un prélat du mérite de M. l'évéque de Tournai, que son prompt retour dans son église. Sa seule présence peut prévenir le schisme, réprimer la contagion, et ramener l'ordre.

« Si les ennemis ne songent point, comme on l'assure, à exiger le serment de ce prélat, il n'auroit en arrivant qu'à exercer librement toutes ses fonctions jusques à la paix. Il seroit comblé d'honneur et de bénédiction, pour avoir évité un schisme dans son Église par sa prudence et par sa charité pastorale.

« Si au contraire les ennemis vouloient exiger de lui le serment, il seroit en plein droit de le refuser, tout au moins jusqu'à une cession dans un traité de paix. Au moins ce prélat se seroit présenté à sa résidence; il paraîtroit avoir fait tous ses efforts pour prendre soin de son troupeau, et pour éviter le schisme dont son Église est menacée : tous ceux qui murmurent maintenant ne pourroient plus s'empêcher d'être édifiés de son zèle épiscopal.

« Si les ennemis prenoient le paili violent de le chasser de son siège, tous les peuples seroient alors pour lui; on lerévé-

' Corr. gén., V, 277.

fkm:i-on a cambhai. îfii

reroit comme un piisfenr ;iposloli(|iip; sa souffrance ri <on amonr |)Oiir son l^j^lise lui adircioicnf les Ix-nc-clictions, la N'udicssr, la confiance eJ radnuialiou des jx'uples. Cet accroissement de son aulorilé sei-oit très-utile; [)onr renn-dier au schisme et à la si-duction. »

Dans un autre mémoire, destine à démontrer à l'évèque de Tournai la nécessité de son retour, nous remarquons <es paroles tout empreintes de la dignité épicopale, et qui montrent l)icn la finesse avec laquelle l'esprit délicat de Fénelon savait saisir les moindres nuances et comprendre que la <li{jnité d'un évéque n'est pas la même que celle d'un simple gentilhomme': «Deslaïquespleinsd'honneur, debonsenset de zèle pour le Roi, peuvent croire que M. l'évêque de Tournai ne doit pas revenir parce qu'ils ne sont sensibles qu'aux motifs d'attachement et de reconnaissance pour Sa Majesté; mais il est facile de prouver par le projet de conduite que je propose qu'on peut accorder les sentiments de la reconnaissance la plus vive et de l'attachement le plus inviolable avec les règles canoniques, que le devoir de l'évêque ne nuit en rien à celui du sujet, et qu'en faisant tout pour le Roi, il ne peut manquer ni à Dieu ni à f'Église. » Ces avis ne plaisaient guère à M. de Beauvau, qui n'avait nulle envie d'affronter l'orage; mais le Roi les jugea bons, et il oidonna au prélat de retourner à Tournai. Une fois arrivé en Flandre, l'évêque ne put entrer dans sa ville ëpiscopale, dont les Hollandais persistèrent à lui fermer les portes, tout en continuant à faire exercer la juridiction spirituelle par le chanoine Ernest, qu'ils appuyaient par la force. Fénelon s'interposa en vain, écrivit lettres sur lettres au nonce de Bruxelles, envoya des remontrances sévères aux magistrats de Tournai : il ne put rien obtenir. Pendant ce temps, M. de Beauvau, dont le zèle était beaucoup plus froid,

' Corr. gén., V, 288.

268 FEMELUN A CaMBISAI.

quitta Cambrai où il s'était d'abord arrêté, et se retira à Valenciennes pour attendre que l'on mit fin à cette épineuse affaire, en le transférant sur un autre siège.

C'était, on le voit, un caractère bien différent de celui de Fénelon, et ses démarches timides et hésitantes font un singulier contraste avec l'inflexible fermeté, on pourrait même dire la ténacité de l'archevêque. Fénelon le connaissait depuis longtemps, et l'avait jugé avec une spirituelle finesse. Plus d'un an auparavant, il faisait de lui ce portrait dont la Bruyère n'eut pas désavoué l'ironie fine et enveloppée': «PourM.de Tournai, il ne fait presque rien, il n'étudie jamais. Il a de la douceur, de l'insinuation, du savoir-faire, beaucoup de politique et d'envie de parvenir. Je le crois honnête homme suivant le monde, je crois même qu'il a une sincère religion; mais il n'est ni assez instruit, ni assez touché pour discerner le jansénisme et le combattre avec zèle. D'ailleurs il considère que les temps peuvent changer, que le parti peut se relever sous le règne de Monseigneur, que M. de Noailles est dans une grande place avec un grand parti. Il attend beaucoup de protection de madame la princesse de Conti, favorable au jansénisme ; son goût n'est pas pour les Jésuites, quoiqu'il ait pour eux des ménagements infinis. » On juge ce que devait être un pareil caractère, fait pour administrer un diocèse paisible, dans des circonstances aussi difficiles. C'est en vain que Fénelon essaye de lui souffler un peu de son zèle et de son énergie dans la défense des droits de l'Eglise. Mais il a peu de confiance dans le succès de ses efforts, et il écrit au duc de Chevreuse* :

« Il faudroit qu'on lui écrivît des lettres consolantes; car il regrette infiniment une place haute et tranquille qu'il va perdre, dit-il (c'est Toulouse), et il ne voit ici que traverses.

• Corr. gén., I, 320.

2 Cnrr. fjc'n., I. VW.

FI'.NF.I.dN A CAMIUIAI. 269

embarras, coulradiclions ci pic-jM-s. Il n'est poiiil propre aux combats (le tlocirine ; il les eraiiit, et n'en veut point làter. On ne sauroit même lui arracher aueun mot contre le parti janséniste, .le m'imafjine que c'est par considération pour madame la princesse de Conti, et pour quelques autres amis accrédités. Ce qui lui plairoit seroit la vie douce du Languedoc, avec un peu de né{j;ociation, où il faille de la dextérité et de la souplesse, sans affaires violentes, ni discussion de doctrine.

«A vous parler sans aucun ménajjement, cej)rélatme paroît meilleur que beaucoup d'autres qu'on met dans les premiers rangs. Il est d'un nom distingué; son extérieur est poli, doux et agréable; il a du sens, de la dextérité et du talent pour mener les esprits: il se possède avec une égalité peu commune; il ne lui échappe rien de dur ni d'excessif; il est trèspolitique et très-réservé, avec des manières très-mesurées et très-insinuantes. Je crois qu'il a de l'honneur et de la religion, avec beaucoup d'ambition et de goût du monde. J'aimerois beaucoup mieux un homme plus touché, moins vif sur la fortune, plus ecclésiastique, plus nourri de bons principes, plus capable d'approfondir, plus instruit de la théologie, et plus zélé pour la saine doctrine contre les novateurs. Mais où trouve-ton de tels hommes? Les apôtres et les hommes apostoliques sont bien rares. Il faut, malgré nous, revenir à juger des hommes par comparaison. Or, un sage et honnête mondain, qui paroît doux, modéré, égal, et de bonne volonté pour satisfaire aux règles, est une merveille, dès qu'on le compare avec la multitude de ces hommes qui vont tète baissée, et sans sauver nulle apparence, à la fortune et au plaisir. »

M. de Beauvau resta trois mois à Valenciennes à attendre qu'on lui ouvrit les portes de Tournai. Il voulut un moment faire intervenir auprès des alliés le cardinal de Bouillon, ce singulier personnage qui s'était fait enlever par les ennemis

du lieu d'exil où le Roi l'avait relègue. Feuelon, dont les anciennes relations avec le cardinal avaient déjà été incriminées à la cour, refusa d'entrer dans cette négociation, et l'évêque de Tournai reçut enfin la permission de retourner à Versailles, dont il profita avec un empressement non dissimulé. Les pauvres chanoines, qui, à leurs risques et périls, avaient résisté avec courage aux prétentions des Hollandais, trouvèrent sans doute qu'on les abandonnait un peu vite. Ils restaient exposés à toutes les vexations des ennemis : dans leur anxiété, ils s'adressèrent à Fénelon pour avoir aide et conseil. Il leur répondit dans un mémoire plein de ménagements. En voici quelques passages qui nous semblent caractéristiques par le mélange de fermeté et de bon sens pratique qui s'y montre, ainsi que la mesure avec laquelle est traitée la difficile question des devoirs enveis la puissance temporelle et ceux de la puissance spirituelle '. « Je ne suis nullement étonné, dit-il, de ce qu'on vous menace, on espère que le chapitre aura peur et reculera ; mais si votre cœur demeure soumis, respectueux, modeste, zélé pour l'obéissance à l'égard du temporel, et s'il se retranche à suivre humblement le bref du Pape qui est devenu public, que pourrat-on lui faire? On n'emprisonnera point à la fois tant de chanoines... Je ne vois rien qui doive vous faire changer de conduite ; c'est la même liberté de votre Eglise à conserver à l'égard d'une puissance souveraine qui n'est pas dans notre communion, quoique vous deviez d'ailleurs lui être parfaitement soumis pour tout ce qui regarde le temporel. C'est la même nécessité de ne participer point à la réception des intrus. C'est la même obligation de suivre le bref du Pape, qui vous défend, sous peine d'excommunication, de les recevoir. Pourquoi changeriez-vous ? Une protestation secrète n'aurait point la même force qu'un refus humble, respec-

' Coir. gén., V, .323.

FT.NELON A CAMBRAI. 271

iuMi\ t'I (-*)iis(iiii( (h; recevoir les indus "... Je ne voudrais (îptMuIant pas exi(]or de (ous les vie-aires {jencraux une résitance ouverte, dont tous ne sont peut-être pas capables. Je oudrais que tous prissent un parti uniforme, (\uc tous puis- LMit soutenir jusqu'au bout, de peur qu'un j)arti trop dilïicile

soutenir ne causât une division qui ruinerait tout... Il faut ue les plus forts s'accommodent à ceux qui le sont un'peu loins. L'épreuve est longue et rude. 11 est facile de croire e loin qu'on la surmonterait, mais je crois sans peine que v succomberais sans un grand secours de la grâce. » Les banoines de Tournai furent dignes de ces avis à la fois si u'mes et si mesurés, et se montrèrent bons Français, malgré Mir récente annexion : ils surent si bien se refuser à toutes ;s exigences des Hollandais sans leur donner aucune prise, u'ils atteignirent assez paisiblement la paix d'Utreclit. A ce loment, la ville dut repasser sous la domination de l'Auriche. Tout alors devint facile, M. de Beauvau fut nommé

l'arcbevéché de Toulouse, et ne remit plus les pieds en Mandre ; un successeur agréé par la cour de Vienne lui fut onné, et aucun des protégés de la Hollande ne fut jamais eçu dans le chapitre de Tournai.

Ces affaires religieuses, où Fénelon prend une part si ctive, nous ramènent naturellement aux luttes contre les uisénistes, qu'il continuait, malgré toutes ses occupations, iialgré la guerre et ses dangers, à soutenir avec une verve ixtarissable.

Les jansénistes, en effet, profitant des embarras sans Lombre du pouvoir, relevaient la tête, et les dernières anlées de Louis XIV furent encoie assombries par les luttes [u'il dut soutenir contre ces adversaires d'un autre genre, lont rien ne pouvait vaincre l'obstination. Nous avons déjà aontré quelle fut l'attitude ferme et modérée de Tarche-

' Corr. (/en., V, 325. .

272 FENELON A CAMBllAl.

véque de Cambrai lors de la fameuse affaire du « cas de conscience ». 11 nous faut raconter ici en quelques pages sa conduite pendant les démêlés du cardinal de Noailles avec la cour.

En 1710, pendant que le péril public était à son comble, la lutte des jansénistes contre la cour devint plus vive que jamais. Cette fois, le principal sujet des discussions fut le trop fameux livre du Père Quesnel, qui occupait déjà depuis quelques années l'attention publique. Ce fougueux janséniste , qui avait quitté la France pour ne pas signer le formulaire exigé par le pape Clément IX , était devenu le chef du parti, depuis la mort du célèbre Arnauld. Le cardinal de Noailles, encore évêque de Chàlons , avait approuvé, sans trop y regarder, le livre des Réflexions morales qui fit sa réputation. Les adversaires du cardinal n'eurent garde de laisser dans l'oubli cette approbation d'un livre composé par le chef d'une secte que l'archevêque prétendait toujours condamner, et ils s'amusèrent à le mettre en contradiction avec lui-même. Le livre ayant été censuré à Rome, la cour voulut obliger le cardinal à retirer son approbation ; il s'y refusa avec obstination et devint ainsi, malgré lui, un des principaux personnages du débat.

Le Roi répondait à cette recrudescence des polémiques religieuses par des coups d'autorité contre les partisans du jansénisme, dont la violence ne faisait que gagner des partisans à ceux qu'on traitait si rudement. Fénelon, que nous avons déjà vu rompre le silence sur ces questions quelques années auparavant, ne se crut pas permis de rester indifférent à ces nouveaux débats; il prit vaillamment sa part dans ces luttes de plume où il porta toute la supériorité ordinaire de son talent. Il a exprimé d'ailleurs lui-même, dans un beau passage d'une ordonnance restée alors manuscrite, 1 obligation où il croyait être de s'engager personnellement dans la polémique : « Si nous étions assez lâches pour nous

FÉNELON A CAMHIIAI. 273

ir(î par respect liiiinain, dans un si prcssaiil besoin de réiller l'in(li(;uaJion publi(|iM', pour mettre en sûreté lu rtu et la pudeur, les pierres mêmes crieraient... Plus séduction est grande, plus nous élèverons notre voix pour ! laisser point la vertu sans témoignage... Plutôt mourir 10 de cesser jamais de parler jusqu'au dernier soupir, alheur à nous si nous nous taisons ! Le silence souillerait )s lèvres. Celui qui sonde les cœurs et qui lit au fond des (usciences sait combien nous avons désiré de laisser à autres plus éclairés et plus autorisés que nous la défense 1 sacré dépôt, combien nous sommes éloignés de toute ission et de toute vue humaine : en parlant nous atten- )ns tout, non de nos forces qui ne sont que faiblesse, mais !S promesses faites à l'Église ' . »

Mais ce zèle ardent pour la défense de la vérité ne l'emjchait pas d'être strictement fidèle à la ligne de conduite l'il s'était tracée lors de son célèbre mandement contre le as de conscience; il évite avec soin toute attaque personnelle, est une guerre de doctrines, suivant lui, qu'il faut faire,

non une guerre de personnes : il faut attaquer le jansésme de front, ne souffrir aucune équivoque sans pourlivre dans leur repos ceux qui peuvent être égarés de Dnne foi. Ces idées, qui sont les mêmes en 1710 qu'en r03, il ne cesse de les répéter dans les lettres qu'il envoie jx deux ducs à Versailles, et dans les Mémoires qu'il fait isser au Père Le Tellier. Il ne tient pas à lui que la cour, j lieu d'être tantôt faible, tantôt violente, ne prenne une :titude différente qui eût pu, sinon apaiser les esprits, au loins les empêcher de s'exciter encore davantage. Il écrit

ce sujet au confesseur du Roi* : « La cour est pleine de ens favorables à ce parti, qui en insinuent les maximes aux

' OEuvres complètes, XVI, 547.

* Corr. gén., III, 2 VI.

princes, s'ils y trouvent quelque ouverture. La plupart des femmes dévotes et spirituelles remuent tous les ressorts imaginables pour servir ce parti. On doit tout craindre du chancelier et de quelques ministres, du procureur général, de quantité de magistrats en crédit, et d'un nombre incroyable d'honnêtes gens prévenus. Le soulèvement du public sur la translation des Filles de Port-Royal en est une preuve sensible. Le parti a contre lui le Roi et le Pape. Tous les actes de Rome et des |évéques le foudroient, et néanmoins il ne fait que croître tous les jours

« La plupart des coups que l'on^onne ne vont point jusqu'à la racine du mal. Il faudroit décréditer ouvertement ceux dont le crédit cause la contagion ; il faudroit changer les écoles et les sources des études ; il faudroit trouver des sujets sûrs et solides pour les plus hautes places du clergé, qui servissent à ramener le reste. »

La translation des Filles de Port-Royal à laquelle Fénelon fait ici allusion n'est pas autre chose que la fameuse dispersion du monastère à main armée qui fit alors tant de bruit. Fatigué des éternelles discussions que les querelles de doctrines continuaient à provoquer dans l'Église de France, le Roi crut y mettre un terme en détruisant le couvent célèbre, berceau et foyer toujours vivant de la secte nouvelle. Nous n'avons pas à faire le récit de cette exécution violente qui émut au plus haut point la cour et la ville, et fit des victimes de celles qui n'étaient jusque-là que des religieuses rebelles, se mêlant de théologie malgré le Pape, Ce n'était pas ainsi que l'archevêque entendait la lutte contre le jansénisme '. « Un coup d'autorité comme celui qu'on vient de faire à Port-Royal, écrit-il de nouveau, ne peut qu'exciter la compassion publique pour ces Filles et l'indignation contre leurs persécuteurs. »

' Corr. fjên., ], 304.

FI'.NELON A rAMRItAl. 875

rénolon ('tait le premier à metire en pratique les conseils ril ne se lassait pas de donner. Ses (^erits pul)Iiés, ou simement manuscrits, contre les jans('nistes durant ces années J()9, 1710 et 1711, sont en frès-jjrand Moml)re. Nous n'(Mieprendrons pas d'en faire l'analyse. Cetf^e étude demandent i\ elle seule un travail h part, et ce genre d'ouvrajjes ^sentiellement passajjers n'a plus maintenant d'autre inté- >t que de faire connaître le mouvement des idées religieuses cette époque. Aussi nous bornerons-nous à indiquer ceux e ses ouvrages qui firent alors le plus de l»ruit, c'est-àire ses lettres au Père Quesnel. Arrêté en 1703 à Bruxelles ar ordre du roi d'Espagne, le fougueux défenseur de la octrine avait réussi à s'échapper et à gagner la Hollande, ù il erra quelque temps sans asile, puis finit par se retirer uprès d'un évêque hérétique, déposé par le Pape, qui ivait à Amsterdam. De là, il put continuer à écrire, pour éfendre ses opinions : il y composait une foule d'ouvrages u'il faisait ensuite passer en France. Il attaqua vivement ilusieurs écrits de Fénelon, qui lui répondit avec une ourtoisie et une modération dont il se montra ému, et il 'établit entre les deux adversaires, si opposés en tout, des dations qui devaient être presque bienveillantes, si nous n croyons la lettre que Fénelon lui écrivit alors, et qu'on souvent citée comme une preuve de ce que peut la harité du coeur, même dans la lutte la plus vive ' : « Je ommence ma réponse en vous remerciant de tout mon œur de vos honnêtetés. Quoique je n'aie jamais eu occaion de vous voir, ni d'entrer en aucun commerce de lettres vec vous,je ne puis oublier le désir que vous eûtes, il y a [uelques années, de me venir voir à Cambrai. Plût à Dieu |ue vous fussiez encore prêt à y venir! je recevrois cette narque de confiance avec la plus religieuse fidélité et avec

» Corr. <jen., IV, 349.

-2-G FENELON A CAMBUAl.

les plus sincères ménagements. Je ne vous parlerois même des questions sur lesquelles nos sentiments sont si opposés, que quand vous le voudriez ; et j'espérerois de vous démontrer, par les textes évidents de saint Augustin, combien ceux qui croient être ses disciples sont opposés à sa véritable doctrine.

« Si nous ne pouvions pas nous accorder sur les points contestés, au moins tàcherions-nous de donner l'exemple d'une douce et paisible dispute qui n'altéreroit en rien la charité. »

Non content de soutenir ainsi personnellement la lutte contre les jansénistes, Fénelon travaillait encore à rétablir dans les esprits les anciennes idées sur l'autorité doctrinale de l'Église et le pouvoir du Saint-Siège, qu'on s'efforçait à dessein d'affaiblir. Il rédigea avec son ardeur infatigal)le divers mémoires sur ces importants sujets, dont les uns parurent de son vivant, les autres servirent de thèmes aux défenseurs des décisions du Pape. Cette persistance dans la lutte lui valut un retour d'animosité de la part de ses anciens adversaires, dont une partie penchait pour les nouvelles doctrines : on renouvelait sans cesse les accusations du quiétisme, et l'on accusait le champion de la cause romaine d'être livré aux Jésuites dans un intérêt personnel. L'archevêque ne l'ignorait pas ; l'écho de ces attaques lui arrivait au milieu de la considération générale qui l'entourait, mais il n'en était guère ému. Il écrivit à ce sujet à un janséniste qui le consultait sur ces matières délicates, et lui rapportait les bruits qui couraient sur son compte ' : « Le parti dira, tant qu'il lui plaira, que je me livre aux Jésuites par politique. C'est ce qu'ils ne manquent jamais de dire de tous ceux qui ne favorisent pas leur doctrine. Ils veulent que personne ne puisse parler autrement qu'eux, qu'en trahissant sa conscience, pour

' Corresp. fjén , III, 288.

FKNEI.ON A CAMUHAl. 217

[flaire à uiio Société qui a du crédit. Mais les porsoiuios équiables verront sans peine comhion je suis éloigné de rechercher les Jésuites par politique. Je suis véritablement ami de HHix-ci, comme il convient (|ue je le sois ; je leur fais plaisir Ml ce qui dépend de moi, comme je tache, d'un autre coté, 1 en faire aux {jens qui sont prévenus contre eux. Ma dispoition est de vouloir ohlijjer tout le monde, autant que mon ninistère me le permet. Mais les Jésuites ne gouvernent rien lans mon diocèse ; ils n'ont part à aucune affaire. »

Dans une instruction pastorale publiée plus lard, Tarcheéque de Cambrai revient encore avec verve sur la sin- ;ulière passion du public contre la célèbre compagnie, lassion que les jansénistes attisaient de leur mieux. On pourait croire les lignes suivantes écrites de nos jours, tant elles emblent répondre à la disposition de voir partout les Jéuites, disposition à laquelle obéissent encore aujourd'hui iiéme des gens d'esprit ' : «La passion va si loin que la haine les Jésuites devient une raison décisive pour aimer le jansélisme malgré l'Église qui le foudroie. Si les Jésuites dévêtaient jansénistes, leur perversion convertirait bientôt un rand nombre de leurs ennemis. On ne veut voir que les euls Jésuites dans tout ce qui s'est fait^sans eux. Ecoutez le »arti. Les Jésuites ont fait les censures des facultés de théo- [)gie dont ils sont exclus. Ils ont présidé aux assemblées pour égler les délibérations de l'Église de France. Ils ont conduit a plume de tous les évéques dans leurs mandements. Ils nt donné des leçons à tous les papes pour composer leurs refs; ils ont dicté les constitutions du Saint-Siège. L'Église ntière, devenue imbécile malgré la promesse de son époux, l'est plus que l'organe de cette compagnie pélagienne. »

Une chose cependant lui causait une répugnance extrême, 'était d'entrer directement en lutte avec le cardinal de

' Instr. past. sur le système de Janse'nius, XV, 120.

^78 FÉNELON A CAMUliAl.

Noailies sur le terrain doctrinal, où celui-ci s engageait (ie plus en plus. Plus le cardinal avait été ardent à poursuivre le livre des Maximes, plus il répugnait à l'àme élevée et délicate de Fénelon d'attaquer son ancien adversaire. Il n'intervint jamais directement dans aucune des nombreuses affaires où M. de Noailies montra tant de faiblesse envers les jansénistes, et tant d'obstination à ne pas se prononcer contre eux. Il ne prit aucune part ni à la querelle du cardinal de Noailies avec les évéques de Luçon et de la Rochelle, qui fit alors tant de bruit, ni à ses dissentiments avec les Jésuites, auxquels il avait retiré les pouvoirs ecclésiastiques. Dans toutes ses lettres ou mémoires sur le jansénisme, il ménage visiblement le cardinal. Le Roi ayant chargé le duc de Rourgogne, devenu alors Dauphin, d'accommoder cette épineuse affaire, Fénelon fait dire au duc de Reauvilliers, toujours le plus intime conseiller du prince, qu'il doit chercher à adoucir les choses ' : « Je vous prie, écrit-il au duc de Chevreuse, de dire au bon duc qu'il me paraît qu'il doit faire des pas dans la conjoncture présente vers son pasteur pour lui marquer vénération, bonne volonté, sans entrer dans la matière. Si le pasteur le presse d'y entrer, il peut lui faire les objections de ses parties, et lui demander éclaircissement. Il faut de la douceur, du ménagement, et enfin de la sincérité pour éviter de la flatterie, san> aller jusqu'à dire des vérités qui blesseraient sans fruit. Voilà ma pensée. »

Fénelon voulut cependant une fois sortir de cette réserve pleine de mesure, dans une circonstance qui donna lieu à une série de lettres au PèreLeTellier, où il y a de si intéressants passages que nous ne pouvons omettre d'en faire mention. Le cardinal de Noailies avait laissé paraître sans le désapprouver un traité de théologie qui reproduisait sous-

' Corr. (/eu., I, 464.

FKNELON A CAMBRAI. 27!»

une loi'ino iidoiM'ie toute l;i (locdiiio de Janscnius. L'iiuteiir était un prêtre nomme Ilabert. Fénelon, à qui l'on avait >i{;nale le livre, avait d'ahord pensé à le dénoncer lui-même Jans un mandement. Puis il y avait renoncé, disant à ses imis que le cardinal et le parti janséniste ne manqueraient >as de dire (pi'il n'ajjissait (|ue [)ar ressentiment. Mais éveil avait été donné, et par ses soins le livre avait été ,'ivement attaqué. Irrité, le cardinal de Noailles se décida I parler et approuva] cette fois ouvertement l'ouvrajje ncriminé. L'affaire eut un (jrand retentissement, etlesjanénistes triomphèrent d'avoir ainsi gravement compromis 'archevêque de Paris pour leur cause. Fénelon, que cette nesure du cardinal atteignait directement, demanda à la our la permission de publier un mandement doctrinal ontre la nouvelle théologie. A Versailles, on espérait touours tout arranger par des accommodements qui ne finisaient rien, et l'on conseilla à l'archevêque de Cambrai ['attendre. Mais cette fois l'évêque, qui croyait la doctrine in péril, ne se laissa pas facilement fermer la bouche, it il demanda avec instance l'autorisation de publier son ravail déjà imprimé. Il écrit à ce sujet au confesseur du loi une lettre d'une éloquence si fière qu'on croirait enendre un de ces grands évéques du cinquième siècle qui avaient parler aux derniers empereurs romains un si ferme ingage. Après avoir exposé tout le danger de la doctrine ontenue dans le livre en question, et montré avec liberté 3utes les conséquences qui résulteraient d'un silence qui urait tout l'air d'une approbation, il continue ainsi ' : « Je onnois le grand péril où la pure doctrine va se trouver. Je uis évêque, et l'un des défenseurs du sacré dépôt; j'écris epuis quelques années contre le jansénisme : puis-je me aire par politique, et abandonner la cause de l'Eglise? Ne

' Corr. gén., III, 318.

280 FÉNELON A CAMRRAl.

serois-je pas coupable devant Dieu et devant les hommes si je laissois la vérité sans témoijjnage, dans une telle oppression? « J'avoue que le public croira facilement que je suis moins occupé de l'intérêt de la vérité que d'un ressentiment secret contre M. le cardinal de Noailles, et que c'est lui que je veux attaquer dans le livre de M. Habert. J'avoue qu'on verra une scandaleuse scène si je condamne le livre que M. le cardinal de Noailles aura approuvé. Mais dois-je, par la crainte de ce scandale, abandonner la foi que M. Habert corrompt? Dois-je craindre les discours des critiques plus que les jugements de Dieu?

« Je vous le déclare, mon Révérend Père, pour prévenir un si grand mal : je laisserai penser et dire tout ce qu'on voudra; j'irai tout droit à la vérité attaquée, pour la soutenir; je sacrifirai repos, réputation et vie même, dans un état de vieillesse et d'infirmité, pour soutenir la bonne cause jusques à mon dernier soupir. Plus l'autorité qui protégera le livre contagieux est grande, plus j'élèverai ma voix pour la faire entendre à l'Église entière. »

Deux mois après, le Roi lui faisant toujours dire d'attendre et lui retirant la permission accordée un instant à ses pressantes sollicitations, Fénelon écrit encore, après avoir averti que le mandement imprimé et au moment d'être publié pourra paraître malgré lui ' : « Le Roi m'ordonne de me taire : mais Dieu, dans l'Ecriture, m'ordonne de parler. Le dépôt de la foi est confié solidairement à tous les évéques en commun. Ceux qui ne parlent pas pour défendre la maison du Seigneur sont appelés par le Saint-Esprit des chiens muets... Nous ne sommes évéques que pour veiller et que pour crier contre ceux qui altèrent le dépôt... J'avoue que le scandale sera grand si on voit une guerre d'écrits entre les évéques ; mais qui est-ce qui l'a prévu ? Qui

' Corr. gén., III, 339.

FKNELON A (AMIIIIAI. 281

îst-co <|ui Ta craint? Qui est-ce qui a demandé avec in- ^tanie (|ii'on Tévitàt, ce scandaje? J'ose dire que c'est luoi. Il est enfin arrivé : il n'est plus temps de l'éviter. » l<es paroles, toutes brillantes d'un feu intérieur, sont dignes d'être mieux connues. A chaque moment on rencontre lans sa correspondance des traits semblables que l'ennui qui s'attache maintenant à de vieilles et stériles querelles, heureusement oubliées, entraîne avec elles dans l'obscurité du passé. On ne saura jamais tout ce que Fénelon •A prodigué d'ardeur et de talent dans cette lutte ingrate contre un parti que rien ne pouvait dissoudre. Malgré son ardent désir de publier le mandement dont nous venons de parler, Fénelon dut déférer aux ordres réitérés de la cour et en supprimer l'édition déjà imprimée. C'était le forcer à veiller à ses propres intérêts, car M. de Noailles eût vivement désiré reprendre la lutte directe contre l'auteur du livre des Maximes. Deux ans plus tard, toutes les négociations avec la cour ayant échoué, et enhardi par la soudaine disparition du duc de Bourgogne, le cardinal voulut réveiller les anciennes discussions en attaquant presque directement Fénelon dans un mémoire véhément, remis au Roi. Ainsi poursuivi dans sa retraite, Fénelon ne rompit pas le silence; il n'écrivit qu'un court mémoire destiné à être montré au Roi, où nous retrouvons toute sa verve ' : « Ce cardinal dit qu'il y a d'autres erreurs, et même celle des quiétistes, que les Jésuites négligent ei favorisent, pendant qu'ils sont si animés contre le jansénisme.

« Tout le monde comprend d'abord le but de ce discours. Il voudroit tenter une diversion et donner le change : mais qui le prendra?

« Faut-il pailer à mon avantage? J'en suis honteux; mais il m'y contraint. D'un côté, on voit ma docilité sans bornes

' Corresp. gén., IV, 16.

pour le Pape, et l'empressement avec lequel je prévins d'abord tous les évéques de France pour condamner mon livre; de Tautre, on voit les évasions de ce cardinal, qui refuse au Roi d'exécuter sa parole , et de condamner, à l'exemple du Pape, le livre contagieux du chef des jansénistes, réfugié en Hollande pour écrire contre l'Église.

« D'un côté, je demeure environ quatorze ans depuis la condamnation de mon livre, n'interrompant le silence le plus profond et le plus paisible que pour établir l'autorité infaillible de l'Eglise dans la condamnation des textes. De l'autre côté, ce cardinal soutient qu'il ne faut pas attendre, dans de telles condamnations, une évidence certaine. Autant que j'ai de zèle pour élever l'autorité de l'Église, qui condamne les textes, autant a-t-il d'art pour l'étudier et pour l'anéantir dans la pratique.

« Encore une fois, je proteste devant Dieu que je ne veux jamais excuser ni directement ni indirectement les expressions de mon livre condamné ; mais, pour mes sentiments personnels, j ose espérer que le Vicaire de Jésus-Christ ne dt'daignera pas de répondre de leur pureté.

« Si le Pape vouloit néanmoins, pour une plus grande précaution, me faire encore expliquer plus à fond toute l'étendue de mes pensées sur la vie intérieure, je répondrois d'abord à toutes les questions avec tant d'exactitude, de précision et d ingénuité, qu'il ne pourroit pas douter un moment de ce que j'ai au fond du cœur. J'irois de moi-même au-devant des moindres difficultés. Plus il pousseroit loin les questions, plus il me feroit plaisir. Je ne craindrois, dans cet éclaircissement, que de n'être pas assez connu jusque dans les derniers replis de ma conscience. Je ne chercherois qu'à être détrompé et corrigé, si par hasard je me tiompe en quelque point, contre mon intention. J'ose dire qu'on ne trouveroit en moi que la franchise et la docilité d'un enfant. Plût à Dieu que M. le cardinal de Noailles fût prêt à se livrer de

l'KiNKI.ON A CAMIII'.AI. .28:»

même sans réserve à l'examen et à la eorrection du chelde rÉ(;lise sur le jansénisnu', par lequel il peut avoir été surpris et ébloui! »

Le procédé de l'aire revivre ratïaire du quiétisme pour donner le clian(je sur le jansénisme manquait de délicatesse de la part du cardinal de Noailles. Cette affaire, qui n'avait fait que trop de bruit, était heureusement terminée de part et d'autre; le silence s'était fait sur ces difticiles matières. Mais Fénelon, qui avait lui-même mis fin à toute discussion douze ans auparavant, laissa tomber l'accusation sans autre réponse, et, grâce à cette prudente modération, la tentative de réveiller les anciennes querelles n'aboutit pas ; l'archevêque sut, dans cette occasion, sacrifier sa défense personnelle à l'intérêt commun, et supporta sans se plaindre, sans essayer même de se justifier, l'amertume de voir sa sincérité publiquement mise en doute. C'était la meilleure manière de la mettre au-dessus de tous les soupçons.

Nous ne serions pas complet si nous nous bornions à montrer à découvert le citoyen et l'évêque chez Fénelon dans les crises que traversèrent alors l'Église et la France. Ce ne sont que des côtés de cette nature si abondante dont le trait le plus frappant est peut-être l'inépuisable fécondité, et la patience tenace sur tous les sujets qui lui tiennent au cœur. On vient de lire les pages si animées que lui dictait l'amour du bien public, on a vu ses travaux sans cesse renaissants pour la défense de la foi; il semble, à l'entendre parler avec cette véhémence continue, qu'il s'absorbe tout entier dans ces grand intérêts, et que le reste disparaît à ses yeux. Loin de là, le patriote si ardent au soulagement de l'État et des peuples, le polémiste si habile, si passionné, ne remplace pas un moment le directeur des âmes, ni l'ami tendre et fidèle. Cette rare abondance, cette faculté de mener de front les occupations les plus diverses, frappe surtout lorsqu'on lit la correspondance de Fénelon par ordre de

284 FKNELON A CAMBRAI.

date et non par ordre de matière. A côté d'une lettre toute politique, en voici une toute religieuse qui semble sortie de la plume d'un écrivain mystique perdu dans la contemplation des vérités éternelles. Puis, le lendemain, ce sont des conseils domestiques, des avis pour un mariage, donnés avec la prudence la plus consommée. Gomme notre unique but est de peindre Fénelon par lui-même pendant les années qu'il passa à Cambrai, le lecteur nous permettra bien de revenir à l'homme intérieur, à l'homme privé, au directeur, en citant de nouveau quelques extraits de ses lettres qui, sans avoir d'intérêt général, font ressortir plus vivement cette singulière souplesse du talent de Féiîelon qui sait toucher toutes les cordes d'une main toujours ferme et sûre. Ce n'est pas, nous le croyons du moins, revenir sur ce que nous avons indiqué au début de cet ouvrage. Les longues années qui se sont écoulées depuis son départ, maintenant si éloigné, de la cour et de la scène du monde, n'ont éteint en aucune façon les facultés brillantes de son esprit; l'ennui et la monotonie de la vie de province n'ont rien ôté au mouvement de son intelligence. C'est, du reste, pour l'archevêque de Cambrai, le moment de la maturité complète : il a soixante ans, l'âge où l'on récolte, où l'esprit d'un homme qui a mené la vie sobre et pure du chrétien donne les fruits les plus abondants. La correspondance spirituelle de Fénelon est plus nombreuse que jamais pendant ces années, où cependant la guerre l'environnait. Ses lettres au vidame d'Amiens, à la duchesse de Mortemart, alternent presque avec les lettres politiques. La forme, comme le fond, va toujours en se simplifiant; le bel esprit disparaît presque entièrement pour laisser parler seulement le pasteur des âmes qui est animé d'un sincère désir de les élever à une piété forte. Et cependant on y retrouve toujours cette grâce et ce charme pénétrant qui les distinguent de la plupart des écrits de ce genre. C'est toujours l'auteur de Télémaque qui écrit,

FÉNP.r.dN A CAMIIIÎAI. -285

mais vieilli et dcvt'im pins (jmvo p;ir rexpériencc de la vie. Ainsi, jKMi <lo jours après la Icllrc que nous avons citc-c snr l'étal (le la France, qui est pleine d'une énerjjic si sombre, il ('Ciit nu vidame ces li.;;nes charmantes ' :

" A Caiiilirai, Vi scptemljre 1710.

« Je suis ravi, Monsieur, de vous savoir ù Chaulnes, quoique cette marche nous ôte toute espérance pour Cambrai. J'avoue que vous êtes infiniment mieux dans votre château enchanté; mais je crois que vous serez fort mal partout où vous écrirez, dicterez, échaufferez votre tète et vos reins, et veillerez irré{}uliérement, comme vous le faites souvent. Si madame la vidame s'approche de notre frontière, j'aurai un grand désir d'avoir l'honneur de la voir; mais je ne veux pas être indiscret, et je me bornerai à votre décision.

« Pour vos exercices de piété, je ne vois que deux choses : I une est de souffrir en paix l'ennui, la sécheresse et la distraction quand Dieu l'envoie ; alors elle fait plus de bien que toutes les lumières, les goûts et les sentiments de ferveur; l'autre est de ne se procurer jamais par infidélité cette espèce de distraction.

« Il faut se donner quelques amusements pour se délasser l'esprit; mais il faut se les donner par pure complaisance, dans le besoin, comme on fait jouer un enfant. Il faut un amusement sans passion : il n'y a que la passion qui dissipe, qui desséche et qui indispose pour la présence de Dieu. Prenez sobrement les affaires; embrassez-les avec ordre, sans vous noyer dans les détails, et coupant court avec une décision précise et tranchante sur chaque article. »

Quelque temps après, il écrit à la duchesse douairière de Mortemart, belle-mère de la fille de M. de Beauvilliers,dans une lettre toute pleine d'une piété ardente, ces lignes sur

' Corresp. gén., I, 399.

286 FKNELON A CAMBCAI.

rindulgence envers les défauts des autres, qui devraient servir de règle, dans leurs rapports avec le prochain, à tous ceux qui se croient avancés dans leur perfectionnement moral ' : « Il faut voir un défaut avec patience, et n'en rien dire au dehors jusqu'à ce que Dieu commence à le reprocher au dedans. Il faut même faire comme Dieu, qui adoucit ce reproche, en sorte que la personne croit que c'est moins Dieu qu'elle-même qui s'accuse et qui sent ce qui blesse l'amour. Toute autre conduite où l'on reprend avec impatience, parce qu'on est choqué de ce qui est défectueux, est une critique humaine, et non une correction de grâce. C'est par imperfection qu'on reprend les imparfaits. C'est un amour-propre subtil et pénétrant, qui ne pardonne rien à l'amour-propre d'autrui. Plus il est amour-propre, plus il est sévère censeur. Il n'y a rien de si choquant que les travers d'un amour-propre à un autre amour-propre délicat et hautain. Les passions d'autrui paroissent infiniment ridicules et insupportables à quiconque est livré aux siennes. Au contraire, l'amour de Dieu est plein d'égards, de supports, de ménagements et de condescendances. Il se proportionne, il attend; il ne fait jamais deux pas à la fois. Moins on s'aime, plus on s'accommode des imperfections de l'amour-propre d'autrui, pour les guérir patiemment. On ne fait jamais aucune incision sans mettre beaucoup d'onction sur la plaie : on ne purge le malade qu'en le nourrissant; on ne hasarde aucune opération que quand la nature indique elle-même qu'elle y prépare. On attendra des années pour placer un avis salutaire. On attend que la Providence en donne l'occasion au dehors, et que la grâce en donne l'ouverture au dedans du cœur. Si vous voulez cueillir le fruit avant qu'il soit mûr, vous l'arrachez à pure perte. »

Fénelon sait avec un art infini prendre tous les tons et

* Corr. fjén., I, 403.

FKNELON A CAMMIIAI. 287

passer sans effort do la douceur la plus pénefranl»; à une gravite fort(î que ne désavoneraienl jias des ailleurs pins sévèn^s. « 11 iaut (itre immobile sous les croix, dit-il encore à madame de Mortemart, les garder autant de temps que Dieu les donne, sans inij)alience pour les secouer et les porter avec petitesse, joignant à la pesanteur des croix la honte de les porter mal. Les croix ne seraient plus les croix, si l'amour-propre avait le soutien flatteur de les porter avec <'ourage... »

La correspondance avec madame de Montberon dont nous avons déjà parlé, ne fut également interrompue par aucun événement, ni par la guerre, ni par la maladie. A mesure que les années passent, elle devient plus active; il semble que, sentant la Aie prête à lui échapper, Fénelon veuille donner à celle qui s'était mise sous sa direction tout le secours dont il est capable pour marcher avec courage et assurance dans la voie droite qui mène au port. Afin de ne pas laisser trop dans Tombre ce côté de la figure que nous étudions, voici une des nombreuses lettres que ce directeur modèle adressait, au milieu des troubles causés par le passage constant des armées, à cette pénitente agitée qui devait parfois mettre sa patience à une rude épreuve. On y verra Fénelon tout entier, même avec cette pente à la subtilité et à l'analyse morale dont il ne parvint jamais à se défaire entièrement '.

■> A Vaucelles, mercredi 6 mai 1703.

« Je ne saurais être plus longtemps absent sans vous demander de vos nouvelles. Je souhaite que vous ne puissiez pas m'en dire, faute d'en savoir. Il y a une illusion trèssubtile dans vos peines, car vous vous paraissez à vous-même tout occupée de ce qui est dû à Dieu, et de sa pure gloire;

1 Corresp. gén.f VI, 411.

288 FKNELON A CAMIUiAI.

mais dans le fond, c'est de vous dont vous êtes en peine. Vous voulez bien que Dieu soit glorifié, mais vous voulez qu'il le soit par votre perfection, et par là vous rentrez dans toutes les délicatesses de votre amour-propre. Ce n'est qu'un détour raffiné, pour rentrer, sous un plus beau prétexte, en vous-même. Le vrai usage à faire de toutes les imperfections qui vous paraissent en vous, est de ne les justifier ni condamner (car ce jugement ramènerait tous vos scrupules) , mais de les abandonnera Dieu, conformant votre cœur au sien sur ces choses que vous ne pouvez éclaircir, et demeurant en paix, parce que la paix est d'ordre de Dieu, en quelque état qu'on puisse être. Il y a en effet une paix de confiance que les pécheurs mêmes doivent avoir dans la pénitence de leurs péchés. Leur douleur est paisible et mêlée de consolation. Souvenez-vous de cette bonne parole qui vous a touchée : Le Seigneur n'est point dans le trouble.

« Si vous ne pouvez pas me mander des nouvelles de votre intérieur, mandez-m'en de votre santé. N'en avez-vous point de M. le comte de Montberon ? »

Un autre côté bien original du caractère de Fénelon qui va toujours se marquant davantage, c'est son goût, son besoin constant d'amitié. Plus il avance dans la vie, plus il vieillit, plus, à l'encontre de ce qui arrive, dit-on, chez la plupart des hommes, son cœur devient chaud et aimant pour les chers amis qu'il connaît si bien, tout en les voyant si peu. C'est bien là un des signes auxquels on reconnaît infailliblement l'élévation du cœur. Celui que les glaces de l'âge, pas plus que les inévitables désenchantements de la vie, ne rendent ni moins tendre, ni moins prodigue de son affection, quT, en cessant par la force de l'expérience de se fier pleinement aux hommes, ne cesse pas de les aimer, celui-là est un de ces êtres rares à qui la Providence a donné cette élévation intérieure qui fait dominer la vie au lieu d'être dominé par elle. Et si à cette hauteur d'âme naturelle vient se joindre

FKNELON A CAMUnAl. 289

sentiment profond et fort que le vul{j[aire i(jnoro ou Masune, et <]u'on nomme la charité chrétienne; si en aint les autres on les aime pour Dieu et pour eux-mêmes, rs le cœur humain atteint dans une certaine mesure à te perfection de l'amitié pure et désintéressée, qui est des plus beaux dons que Dieu ait faits aux hommes, is prétendre que Fénelon tienne ici une place à part ou il ait donné des exemples sin(juliers et uniques, il faut )endant revenir constamment en parlant de lui à ses is et à l'amitié. Ses amis sont comme une portion de luime, jamais il ne les oublie, jamais il ne les néglige ; s'il domine, s'il est leur conseiller toujours écouté, c'est qu'il donne tout entier, sans réserve et sans retour sur luime. Le petit troupeau, comme dit Saint-Simon, a le plus île et le plus soigneux des bergers : rien de ce qui les iche ne le laisse froid, ils sont toujours sûrs de trouver en un conseiller prudent et, ce qui vaut mieux, la vérité e avec tendresse et compassion, mais sans réticence ni blesse. Peut-on rien lire de plus sensé, de plus soucieux 5 intérêts vrais de son ami, que cette lettre au duc de Ghe- ;use au sujet du mariage projeté de son petit-fils avec [demoiselle de Bourbon-Soissons, fdle d'un fds légitimé du rnier comte de Soissons ' :

« A Cambrai, 11 janvier 1710.

(i Votre exposé, mon bon duc, ne me permet pas d'hési- •. J'avoue que je désirerois une autre naissance; mais elle ; des meilleures en ce genre : le côté maternel est excelit. J'avoue aussi qu'il eût été fort à souhaiter qu'on eût différer de quelques années ; mais vous pouvez mourir, il y a une différence infinie entre le jeune homme établi

Corresp.tjénér., I, 327.

par VOUS, et tout accoutumé sous vos yeux à une certaine règle dans son mariage avec une femme que madame de Chevreuse aura formée, ou bien de le laisser, si vous veniez à lui manquer, sans établissement, livré à lui-même dans Yàf^e le plus dangereux, au hasard de prendre de mauvais partis, et avec apparence qu'il se marieroit moins bien quand il n'auroit plus votre appui. Ce que je crois, par rapport à une si grande jeunesse de part et d'autre, est qu'il convient de gagner du temps le plus que vous pourrez. Si la paix vient, je voudrais faire voyager le jeune homme deux ans en Italie et en Allemagne, pour lui faire voir en détail les mœurs et la forme du gouvernement de chaque pays. Au reste, je suppose, mon bon duc, que vous avez examiné en toute rigueur les biens dont il s'agit. Vous êtes plus capable que personne de faire cet examen, quand vous voudrez approfondir en toute rigueur. Mais je crains votre bonté et votre confiance pour les hommes : vous pénétrez plus qu'un autre; mais vous ne vous défiez pas assez. Ainsi je vous conjure de faire examiner à fond cette affaire par des gens pratiques, qui soient plus soupçonneux et plus difficiles que vous. Dans un tel cas, il faut craindre d'être trompé, et mettre tout au pis aller; les avis des chicaneurs ne sont pas inutiles. J'avoue que j'aurois grand regret à ce mariage, si, après l'avoir fait si prématurément avec une personne d'une naissance hors des règles par son père, il se trouvoit quelque mécompte dans le bien. Prenez-y donc bien garde, mon bon duc ; car, si le cas arrive, je m'en prendrai à vous, et je vous en ferai les plus durs reproches. Au nom de Dieu, ne vous fiez pas à vous-même, et faites travailler des gens qui aient peur de leur ombre. »

Le mariage s'étant fait, et débutant sous d'heureux auspices, Fénelon, qui se sent un peu grand-père pour les enfants du duc de Chevreuse, reprend la plume, et au milieu d'une lettre toute pleine des affaires du jansénisme et de la

FI^NELON A CAMimAI. 291

Fficulto (1(* l'aire la |>ai\ avec l(>s cmicmis, il écril ces lijjries annaiiles ' :

(1 J(^ suis charmé de loiit ce (|iie vous mr. mande/, d(î voli'c itit. joli Miaiia(;c, (|ui est encore; (out iieul". Dieu, Kéuisse/ s entants! Je ne vois rien de meilleur que de les observer ns {;ène, de les occuper {;aienient, de les instruire chacun i sou côté, de régler leur société aux heures publiques des pas et des conversations de la famille. Si la paix vient, lUS pourrez faire voyager M. h; duc, de Luynes; mais il udroit trouver un homme bien sensé, qui lui fît remarquer ut ce que les pays étrangers ont de bon et de mauvais, »ur en faire une juste comparaison avec nos mœurs et notre luvernement. Il est honteux de voir combien les personnes : la plus haute condition de France ignorent les pays rangers où ils ont néanmoins voyagé, et à quel point ils norent, de plus, notre propre gouvernement et l'état de )tre nation. Pour la jeune duchesse, je crois que madame ! Ghevreuse doit la traiter fort doucement, ne se presser )int de la reprendre sur ses défauts, parce qu'il faut d'a- )rd les voir dans leur étendue, et lui laisser la liberté de les outrer : ensuite viendra peu à peu la correction. Autreent on lui fermeroit le co^ur ; elle se cacheroit, et on ne îrroit ses défauts qu'à demi. Il faut gagner sa confiance, i faire sentir de l'amitié, lui faire plaisir dans les choses ji ne lui nuisent pas, la bien instruire sans la prêcher, et )rès l'instruction, s'attacher aux bons exemples, jusqu'à ce i'elle donne ouverture pour lui parler de la piété : alors le ire sobrement, mais avec cordialité, et la laisser toujours ins le désir d'en entendre plus qu'on ne lui en aura dit.

faut tâcher de lui trouver des compagnies de jeunes îrsonnes sages et d'un esprit réglé, qui lui plaisent, qui imusent et qui l'accoutument à se divertir, sans aller cher-

* Corr. (jén., I, 351.

cher et sans regretter de plus grands plaisirs. Il est extrêmement à désirer qu'il n'y ait jamais ni jalousie ni froideur secrète entre les deux familles qui se forment dans la vôtre. M. le vidame est bon, vrai et noble; madame la vidame me paroît de même. Les intérêts sont réglés; il ne peut y avoir de délicatesse que par rapport aux traitemens que vous ferez aux deux familles, et aux procédés journaliers qu'elles auront entre elles. C'est pourquoi vous devez veiller en bon père de famille, de concert avec madame la duchesse de Chevreuse; un rien blesse les cœurs et cause des ombrages : l'union ne se rétablit pas facilement dès qu'elle est altérée. »

Remarquons en passant le trait sur la funeste indifférence des grands seigneurs pour les affaires publiques et le gouvernement en général devenue trop commune, un peu par la faute du Roi qui n'aimait pas à s'entourer de grands personnages.

Nous retrouvons la même tendresse active dans les lettres de plus en plus intimes de Fénelon avec son neveu de prédilection, celui qu'il avait élevé lui-même à Cambrai. Nous avons déjà cité quelques extraits de cette partie de sa coirespondance en parlant de l'intérieur de l'archevêque de Cambrai. Le cher neveu, le petit Fanfan d'autrefois, ne pouvait pas se plaindre d'un oncle aussi tendre et aussi soigneux. Blessé grièvement au combat de Landrecies, le mar- (juis de Fénelon eut beaucoup de peine à se remettre de cette blessure à la jambe qui le laissa boiteux pour le reste de ses jours. Ce furent alors de la part de Fénelon des soins sans nombre pour cette pauvre jambe malade. Après l'avoir fait soigner de son mieux à Cambrai même, puis à Paris, par les plus grands médecins du temps, après l'avoir envoyé à Baréges essayer les eaux, ce qui était alors une véritable expédition, il fallut bien le laisser retourner à l'armée mal guéri et trahiant la jambe. Heureusement les troupes

KÉNELON A CAMIUUI. 293

aient toujours cantonnées dans les Flandres, et Fonde lenlil" put continuera veiller de j)rès sur la santé du [)alan hiessé, comme il l'appelait en riant. 11 lui envoie mille îtits l)illets pleins de bons conseils, de tendresse et de lieté, et il va souvent le voir au camj) mal{jré le mauvais at des routes et leur peu de sécurité '.

« A Cambrai, mardi 30 août, à onze liourcs avant iniili, 1712.

« Puisque tu crois, Fanfan, que je ferai plaisir, j'irai îmain voir M. le maréchal de Villars, et diner avec lui. Je ; mènerai point tes deux frères à ce dîner, et il faudra l'ils cherchent pitance ailleurs dans le camp. Mais si . l'abbé de Laval, à qui j'offrirai de le mener, vient avec 3us, je le ferai dîner chez M. le maréchal : tes frères ne ourront pas de faim. Je crains un peu la longueur du chein à cause du détour pour passer le Sanzé au bac. Il faut ne je revienne le soir au gîte. Tu peux dire à M. le marélal l'impatience d'avoir l'honneur de le voir, qui me fait 1er, moi poltron, à la guerre. S'il ne dînoit pas chez lui îmain, je mangerois un morceau de pain donné par aulône chez quelque ami du camp ; après quoi je reviendrois )uper ici sans embarras.

« Tu comprends bien que j'aurai une sensible joie de te îvoir et de t'embrasser tendrement. Bonjour, petit Fanin. Mille choses à notre cher invalide M. le chevalier des ouches. Que Dieu soit avec toi! Il ne faut pas oublier que emain est le bout de l'an de ta blessure : c'est un jour de race singulière pour toi; fais-en la fête solennelle au fond e ton cœur. A demain, à demain. Je suis ravi de te voir un i bonjour. Ne manque pas de te trouver chez M. le maréhal, ou chez M. le chevalier des Touches, afin que nous yons un moment de liberté. »

' Corr. gén.f II, 153.

Mais à la fin de l'année le régiment du marquis retourne à Paris, et il dut s'éloigner de Cambrai et de son oncle, qui lui envoie comme adieu cette courte lettre, vraiment belle par le tour comme par le fond ' :

« A Cambrai, 6 décembre 1712.

« Bonjour, Fanfan; je souhaite qu'en t'éloignant de Cambrai, tu ne sois point éloigné de notre commun centre, et que notre absence n'ait point diminué en toi la présence de Dieu. L'enfant ne peut pas teter toujours, ni même être sans cesse tenu par des lisières : on le sèvre, on l'accoutume à marcher seul. Tu ne m'auras pas toujours. Il faut que Dieu te fasse cent fois plus d'impression que moi, vile et indigne créature. Fais ton devoir parmi tes officiers avec exactitude, sans minutie, patiemment et sans dureté. On déshonore la justice quand on n'y joint pas la douceur, les égards et la condescendance : c'est faire mal le bien. Je veux que tu te fasses aimer; mais Dieu seul peut te rendre aimable, car tu ne l'es point par ton naturel roide et âpre. Il faut que la main de Dieu te manie pour te rendre souple et pliant; il faut qu'il te rende docile, attentif à la pensée d'autrui, défiant de la tienne, et petit comme un enfant : tout le reste est sottise, enflure et vanité. »

Une nouvelle figure cependant avait fait son apparition dans le cercle intime de Fénelon, et elle est si différente des autres, qu'elle mérite bien une mention à part. L'hospitalité que le prélat exerça si largement envers les officiers et les soldats lui amena un jour un personnage fort original, qui lui plut, malgré le contraste absolu qui existait entre eux, peut-être même à cause de ce contraste. Le chevalier Destouches^, militaire distingué, et en même temps homme d'es-

' Corr. (jén., II, 166.

2 Fénelon écrit des Touches, mais à tort, et avec cette indifférence poui" rortl)op,raplie des noms propres qui était générale autrefois.

FKNELON A CAMllIlAI. 295

'it (>( (riiis(rii(-ti()ii, ('()nun:iii(l:iil en clu'l rartillcric^ des mecs tic l'iaiulre eu 1711. Malade des suites de la fatigue ; ces rudes campagnes, il vint se faire soigner au palais de Hilicvéijue, où on le re<;iil l'oil Kicii. Il l'ut logé dans une ;s « cellules grises » préparées pour les malades, et comme énelon le lui reprochait plus tard, il y gronda à cœur joie Midant trois mois « médecins, chirurgiens et religieuses )spitalières » . D'une remarqual)Ie promptitude d'intelli- ;nce, gai et animé, cultivant les lettres avec aisance et cilité, lié avec tous les littérateurs de Paris, et surtout avec oudard de la Motte, qu'il mit plus tard en rapport avec énelon, M. Destouches fut vite admis dans le petit cercle time de l'archevêque, malgré les défauts qui auraient dû ;n faire bannir. Car raimal)le chevalier avait une conduite us que légère, un esprit plus que libre; il était à la lois mrmand et gourmet; c'était un homme de la Régence ant la lettre, si on nous passe l'expression. Il fut, si la ironique est véridique, le père du fameux d'Alembert. algré toutes ses bonnes raisons de ne pas l'admettre dans société, où il fait un singulier effet, Fénelon, qui ne poulit résister à la bonne grâce et à l'esprit, goûtait extrêmeent le chevalier, qui l'amusait par ses saillies et ses haresses ; il se disait, pour se justifier à ses propres yeux, qu'il ramènerait au bien, mais, au fond, il n'en croyait rien, car chevalier lui échappait toujours. Ce pécheur incorrigible lit cependant par lui inspirer une véritable affection ; le cher bonhomme » , comme il l'appelle en plaisantant, îvint un véritable ami par un de ces rapprochements pijants que le sort se plaît parfois à établir entre les esprits s plus différents. Fénelon n'y comprenait rien lui-même, et lui dit aimablement à ce sujet : «Pourquoi ce grave archeîque aime-t-il tant un homme aussi profane? Voilà un rand scandale, je l'avoue, mais le moyen de m'en corriger? » ette singulière liaison nous montre Fénelon sous un jour

nouveau, social et tout littéraire, qui n'est pas le moins curieux. Les lettres vives et charmantes qu'il écrit sans cesse au chevalier sont parmi les plus aimables qui soient sorties de sa plume. On y devine quelle jouissance c'était pour lui d'avoir retrouvé ainsi par hasard un de ces hommes d'esprit animé, au courant de tout, qui savait causer avec cette verve toute parisienne, dont il avait eu tant de peine à perdre le goût. Voici quelques-uns de ces billets, écrits au courant de la plume, de la ville de Cambrai au camp des Français. Fénelon taquine souvent son cher bonhomme, celui qu'il appelle le plus aimable des hommes : avec lui il redevient jeune. C'est surtout la gourmandise du chevalier, qui compromettait sa santé, à laquelle il fait une guerre sans trêve ni merci ' : « Cœna brevis, mens hilaris : vous faites bien le second point, et mal le premier. Chirac a raison, votre estomac est faible et querelleux; vos sueurs le convainquent d'intempérance. Je n'oserai dire le mot français, mais le mot latin est helluari. Je crains votre impénltence, sérieusement vous mourrez par vos appétits gloutons : voilà une étrange mort. Si mens non lœva fuisset, vous croiriez Chirac, qui est tréshabile, et vous dîneriez, opipare, pour être le soir, parvoque heatus. En vérité, vous me faites peur, pitié, douleur et dépit. Oh ! si je vous tenais ! Quos ego ! Je serai ravi d'avoir le recueil et surtout le discours de M. de la Motte, pour qui je suis fort prévenu. Jugez combien je suis attendri de vos soins ; mais faut-il qu'un si aimable homme soit si ennemi de lui-même, et meure de trop manger ! Madame dOisy part, je la charge de mille injures pour vous.

« Depuis deux jours, nous sommes au désert ; il ne reste que M. le maréchal de Montesquiou qui habitera encore un peu notre Thébaïde. N'allez pas croire que l'ennui vient avec le repos. Tant pis pour ceux qui languissent dés qu'ils ne sont

* Lettres inéd., p. 31.

fi':nf.lon a rAMiir.Ai. '-ioi

plus au sabbat. Nous savons, Dieu merci, nous occuper dou- [îeuKMit loin de votre beau monde, je ne vous l'envie point. Dites seulement à M. de La Vallière que j'aime en lui jnsrju'à son indifférence, pourvu que j'en sois préservé. » Avec le cbevalier qui avait l^iit si vite sa place dans la petite sotnété, on cause de tout, on ])laisante sans crainte d'être mal compris. Ainsi, M. Destouches, qui (joutait fort sa position de v^ieux (jarçon, dont il n'eût à aucun pri.\ sacrifié la liberté, iemande un jour à Fénelon pourquoi Ton se marie, et làdessus le grave archevêque lui répond avec sa {jaieté charmante ' : « A quel propos demandez-vous pourquoi l'on se marie ? Tout homme est Paris qui ne peut souffrir son bonheur ; le genre humain languit dans le repos et dans la liberté, et veut un peu de fièvre chaude. L'homme dont vous parlez était heureux par sa douceur et par les commodités de son état; mais ce qu'il trouve est très-avantageux dans le genre de bonheur que vous ne lui enviez pas. Ne serez-vous pas Paris à votre tour? Oh! que vous seriez un plaisant objet avec une femme à vos côtés, qui vous dominerait ! Je crois que vous seriez \xè?,-uxorius. J'en rirais bien. » C'est ainsi que l'aimable chevalier apportait dans l'austère palais de l'archevêque un mouvement, un entrain d'esprit dont Fénelon ne put jamais perdre le goût. Ceux qui avaient longtemps vécu à la cour et à Paris ne pouvaient s'habituer à la vie terne et languissante de la province, et Fénelon est tout à fait Français et de son temps, par son goût incorrigible pour laconversation, cette conversation brillante et animée qui fut une des gloires et une des faiblesses persistantes de notre nation, et qui reste, malgré tout, un trait ineffaçable de son caractère. C'est le secret du charme que le chevalier Destouches, nature droite et élevée, malgré ses défauts, exerçait sur Fénelon. Avec lui il retrouvait comme un écho de ces spirituels

• Lettres inéd., 37

entretiens du passé, où, entre Racine et La Bruyère, le jeune abbé de Fénelon avait su tenir sa place. Aussi lui écrit-il presque avec tendresse ' : « On vous aime céans avec passion; c'est une maladie contagieuse qui gagne de plus en plus, et dont je ne veux guérir personne, moi qui en suis plus tourmenté que les autres. Je ne veux point vous revoir avec la troupe dorée parmi les horreurs de la guerre ; c'est dans une profonde paix que je voudrais vous posséder seul. On ne dit point, ce me semble, que les passe-ports soient arrivés en France, c'est ce qui m'inquiète. Portez-vous bien à la lettre : Cura ut valeas; vous ne sauriez jamais me faire un plus grand plaisir. Contraignez-vous un peu à l'heure de l'assaut de votre appétit. »

Une affection cependant, entre toutes, continuait à dominer sans partage dans le cœur de l'archevêque; tous les sentiments de son àme se réunissaient en un centre unique : on a déjà nommé le duc de Bourgogne, le cher Petit Prince. En suivant le jeune prince avec un dévouement passionné, Fénelon donnait satisfaction à tous les mouvements divers qui l'agitaient intérieurement. N'était-il pas, en effet, cet héritier de la couronne de saint Louis, qui devait donner à la France ce bonheur qu'on rêvait à Cambrai? Sans se l'avouer peut-être, Fénelon s'aimait encore lui-même dans son œuvre. Car, il faut le dire, si le désir du bien public et celui du bonheur de son ancien élève étaient les motifs dominants de cette affection, peut-être un secret désir d'arriver luimême à l'autorité, une ambition à demi inconsciente de dépenser autrement qu'en théorie les facultés qu'il sentait en lui pour le gouvernement, n'y étaient-ils pas étrangers !

Il n'y a aucune lettre adressée au duc de Bourgogne dans la correspondance de Fénelon depuis la triste campagne d'Oudenarde en 1709. Il n'est pas vraisemblable que cet échange

' Lettres inéd., 40.

Fr,NF,r,()N A CAMHRAI. i>91)

e lettres que nous avons vu si IV(W|ii('nt ait subitement cessé,

moins que la j)rudence n'ait imposé à Fénelon de rompre Dut commerce avec le prince. Kn tout cas, les lettres, s'il

en eut, ont été détruites. Mais Fénelon n'en continua pas loins à lui faire passer, par le canal ordinaire, les avis et artois les remontrances, toujours avec la même franchise.

Une fois le j)remier moment de son retour à la cour passé, 3 duc de IJour^jojjnc, que la force des choses avait, pour insi dire, poussé hors de lui-même, reprit vite son attitude rdinaire, et rentra dans sa {jaucherie timide. Fénelon ne le lisse pas tranquille ; avec une persévérance que rien ne écourage, et qui devait avoir son heure de succès, il reient sans cesse à la charge, et il essaye tous les jours à noueau de le faire sortir de sa réserve habituelle et de le rendre lus viril, fût-ce au prix de sa propre influence. Le 10 mars 710, il écrit à son ami ces lignes qui devaient sans doute asser sous les yeux du prince' : «Je prie Dieu, mon bon uc, que tout, tant pour l'Église que pour l'État, aille mieux ue je ne l'ose espérer. N'oubliez pas le P. P. [duc de Bourogne), qu'il faut soutenir, redresser, élargir. Jamais jeune irince n'a eu, avant de régner, tant de fortes leçons. Il n'a u'à remarquer ce qui se passe sous ses yeux pour apprendre

fond ce qu'il doit faire et éviter un jour ; mais il le fera ort mal alors, s'il ne commence dès à pi'ésent à le pratiquer, n se corrigeant, en prenant beaucoup sur lui, en s'accomtiodant aux hommes pour les connaître, pour les ménager, (our savoir les mettre en œuvre, et pour acquérir sur eux ine autorité d'estime et de confiance. »

Ainsi pressé et aiguillonné, le jeune homme essaye de ecouer sa torpeur, il fait effort sur lui-même et se montre (avantage ; aussitôt Fénelon en est informé ; mais'il ne croit )as à ce changement, il est incrédule, il connaît trop bien

« Con: gén., I, 355.

le caractère du prince pour croire qu'autre chose qu'une forte secousse puisse lui faire montrer au dehors ses qualités naturelles '. « Je suis ravi, dit-il, de ce que vous êtes content du P. P. [duc de Bourgogne) ; pour moi, je ne le serai point jusqu'à ce que je le saurai libre, ferme, et en possession de parler avec une force douce et respectueuse. Dites-lui : Dabo vohis os, et sapientiam, oui non poterunt resistere; autrement il demeurera coi, comme un homme qui a encore dans un âge de maturité une faiblesse puérile.» Fénelonrevientsurtout avec persistance sur ce singulier défaut de perdre son temps en bagatelles, qui semble avoir été presque invincible chez le jeune prince, dont l'esprit rêveur s'absorbait dans des amusements d'enfants. « Le P. P. raisonne trop et fait trop peu. Ses occupations les plus solides se bornent à des spéculations vagues et à des résolutions stériles... Les amusements puérils rapetissent l'esprit, affaiblissent le cœur, avilissent l'homme et sont contraires à l'ordre de Dieu ^ . » C'est, comme on peut le voir, toujours la même sévérité, la même hardiesse que deux ans auparavant. Là ne se borne pas la sollicitude du prélat. Non content de donner de vagues avis, il continue son rôle de conseiller, sincère jusqu'à la rudesse, en donnant de la manière la plus franche des avertissements, même sur les matières les plus délicates. Ainsi instruit que, malgré les années qui passaient, malgré les avis qu'on lui avait donnés, le duc de Bourgogne continuait à se rendre ridicule par l'étalage public qu'il faisait de sa passion pour sa femme, Fénelon n'hésite pas à traiter de nouveau ce point difficile, et il le fait avec une sûreté, une légèreté de main qui n'appartient qu'à un homme qui est passé maître dans l'art de manier la langue ^ : « Ne vous contentez pas des belles maximes en spéculation, et des bons propos de

» Corv. gén., I, 382.

^ Corr. gén., I, 494.

3 Corr. çfén., I, 430.

FKNELON A CAMDHAI. .101

I*. I*. [duc de Bourgogne). II se; pay»; et s'éMouit liii-mrinc de ces bons propos va{jiie.s. On dit «lu'il est toujours ('{jalement facile, foilde, rempli <le puérilités, trop attaché à la 'able, trop renfermé. On ajoute qu'il demeure content de vi vie obscure, dans l'avilissement et dans le mépris public. Dn dit que madame la duchesse de Bour{jo{jne fait fort bien pour le soutenir, mais qu'il est honteux qu'il ait besoin d'être soutenu par elle, et qu'au lieu d'être attaché à elle par raison, par estime, par vertu, et par fidélité à la religion, il paroît l'être par passion, par faiblesse et par entêtement ; en sorte qu'il fait mal ce qui est l»ien en soi. Voilà ce que j'entends dire à diverses gens. Je ne sais ce qui en est, et je souhaite de tout mon cœur que tout ceci soit faux : mais je crois devoir vous le confier en secret. N'en parlez que selon le besoin, et peu à peu. Au nom de Dieu, voyez le P. P. le plus souvent que vous le pourrez, pour l'enhardir insensiblement. Le soin que le bon D. [duc de Beauvilliers) a de le cultiver ne vous dispense nullement d'ajouter vos soins aux siens. Si vous agissez de concei-t, vous pourrez tour à tour insinuer tout ce que vous verrez de convenable. On s'use moins en se relayant pour dire la vérité. Il ne faut pas que la lettre de la loi qui tue ne fasse que reprendre : il faut que l'onction de la grâce adoucisse, foitifie et anime celui qui en a besoin. »

C'est également vers cette époque, alors que les conseils plus pratiques n'eussent point été de saison avec un petitfils de roi, dont le père vivait encore, que Fénelon composa ce morceau célèbre intitulé : Examen de conscience d'un rot, que le prince relisait souvent, mais dont la garde était confiée au duc de Beauvilliers, dans la crainte d'une indiscrétion. Cette pièce, un peu déclamatoire dans la forme, comme le genre le comportait, est une sorte de discours au duc de Bourgogne devenu roi, où l'auteur fait passer sous ses yeux une série de remontrances sous forme d'examen sur le gou-

vernement. Les allusions critiques à la manière de gouverner de Louis XIV y fourmillent, ce qui explique les précautions prises pour le soustraire à ses regards. Si le Télémaque avait blessé au vif l'orgueil royal, que n'eût point fait ce discours où le blâme le plus sévère est parfois ouvertement exprimé sur l'état de la cour et les procédés de gouvernement, où la conduite même du Roi est jugée avec une liberté qui ne se déguise pas toujours sous les dehors du respect !

Dans cet ouvrage, fort court du reste, Fénelon passe en revue, dans une rapide énumération, tous les devoirs du chef d'une monarchie chrétienne, et indique les écueils du pouvoir souverain. On y retrouve à chaque moment l'élévation de pensées et cette préoccupation constante du bien public qui n'abandonnent jamais son auteur. Le style en est ferme et empreint d'une gravité soutenue qui convient à cette espèce de harangue, morceau littéraire d'un genre essentiellement factice. Le but principal de l'auteur est visiblement d'inspirer à son royal lecteur un sentiment profond de la grandeur de la tâche qu'il aurait à remplir et de l'écrasante responsabilité qu'elle lui ferait encourir. C'est ainsi que Fénelon dit au futur souverain, dans un passage qui n'est pas sans éloquence : « Avez-vous étudié la vraie forme du gouvernement de votre royaume ? Il ne suffît pas de savoir les lois qui règlent la propriété des terres et autres biens entre les particuliers : il s'agit de celles que vous devez garder entre votre nation et vous, entre vous et vos voisins... Avez-vous étudié les lois fondamentales et les coutumes qui ont force de loi pour le gouvernement général de votre nation particulière? Avèz-vous cherché, sans vous flatter, quelles sont les bornes de votre autorité? Savez-vous par quelles formes le royaume s'est gouverné sous les diverses races \ ce qu'étaient les anciens Parlements et les états généraux qui leur ont succédé?... Croyezvous que Dieu souffre que vous régniez, si vous régnez sans être instruit de ce qui doit borner et régler votre puissance? »

FÉNELON A CAMIIRAI. 303

Toiilc la pièce est sur ce (ou de {fravité forte, où la hardiesse des pensées est (em[)ér(''e par la {jravité un peu majestueuse peut-être du ton. A coté de si hautes leçons, ou pourrait relever, et les adversaires de Fénelon n'ont pas manqué de le faire, bien des idées chimériques sur l'efficacité du (gouvernement dans la réforme des vices des particuliers. Parfois on serait tenté de rappeler au conseiller, si sa(je qu'il soit, qu'il n'a jamais dépendu du bon plaisir d'un roi de créer par un coup de baguette cette monarchie chrétienne « limitée parles lois, simple, austère, sans luxe, sans faste, juste envers tous, pacifique, économe, soigneuse des mœurs et de la vertu, enfin cet idéal chrétien qui n'a jamais reçu qu'une très-imparfaite exécution dans ce bas monde » . Notons en passant une recommandation de remettre en liberté les forçats dont la peine était expirée, qui montre combien l'usage de prolonger arbitrairement leur peine , pour l'utilité du service des galères, était encore habituel. Quelques critiques que le morceau puisse encourir, et elles ne lui ont pas été épargnées, on ne peut nier qu'il n'y règne une élévation remarquable, et que rarement conseiller ne fit entendre la vérité aux oreilles délicates d'un prince avec une pareille liberté. Le Roi qui serait semblable au portrait que Fénelon trace dans son Examen serait bien le Roi " qui est fait pour les sujets, et non les sujets pour lui » , que Fénelon a entrevu dans ses rêves. Est-il étonnant que la mort ayant déchiré le mystère qui enveloppait le maître et l'élève, la postérité se soit plu depuis lors à les regarder d'un œil ému et reconnaissant?

Tel était Fénelon à soixante ans, à cet âge de pleine maturité où le déclin physique ne fait que commencer et où les horizons de la vie s'abaissent insensiblement. Plus actif, plus ardent que jamais, il voyait venir la vieillesse sans effroi comme sans regret, et plus l'espace à parcourir se rétrécissait, plus il s'efforçait de dépenser utilement les facultés de

tout genre que Dieu lui avait données à faire fructifier. La vie ne semblait plus avoir rien à lui offrir, son rôle semblait fini, et ses secrets désirs d'action paraissaient condamnés à ne jamais pouvoir se réaliser. Le vieux roi mort, son fils monterait sur le trône, et ce fils était plus prévenu encore contre l'archevêque de Cambrai que Louis XIV lui-même ; il fallait donc se résigner à ne jamais sortir de l'état de demisuspicion où il vivait depuis treize années, et si un jour le duc de Bourgogne devait le justifier en faisant juger du maître par l'élève, ce jour, il ne devait jamais le voir luire, suivant les prévisions humaines. C'était là de tristes pensées qui venaient sans doute l'assaillir, lorsqu'il réfléchissait sur sa destinée, malgré ses efforts pour les offrir en sacrifice à ce pur amour qu'il aspirait toujours à posséder, lorsque subitement, au mois d'avril 1711, Fénelon apprend comme toute la France, coup sur coup, la nouvelle de la maladie, puis de la mort de « Monseigneur « , à l'âge de quarante-quatre ans. C'était le coup de théâtre le plus inattendu, la péripétie la plus émouvante qui pût venir troubler la vie de l'archevêque de Cambrai. D'un jour à l'autre tout changeait de face. Quelques années, quelques mois peut-être, et le duc de Bourgogne serait maître de ce pouvoir royal auquel il se préparait avec tant de soin sous l'œil de Fénelon. Toutes les barrières tombaient comme par miracle. L'illusion fut trop vive, elle marqua trop profondément dans l'existence de Fénelon pour ne pas essayer de peindre avec quelques détails cette nouvelle phase, qui fui aussi courte qu'imprévue. A cette dernière lueur du soleil trompeur des espérances humaines, nous pénétrerons plus avant dans la connaissance de cet homme, qui semble avoir été destiné à toujours toucher au but sans pouvoir l'atteindre, et à voir toujours ses espérances se changer en amères déceptions.

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