‹ Fénelon à Cambrai d'après sa correspondance, 1699-1715Chapitre 16 sur 25 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

.1' (lue <l(î RoiirfjOjTne Dauphin. — Espi'raiicos do Fi'ncloii et do ses niiii-;.

Conseils et avis. — Les « Tal)li's de ('Jiaidnesn . — Espérances de paix.

Visiteurs à Cambrai. — Le Père Quirini. — Mort du Dauphin.

Le 14 avril 1711, après une courte maladie dont l'effet fut oudroyant, le fils unique de Louis XIV, « Monseigneur » , omme son père l'avait fait appeler, disparaissait de cette cène de la cour où il avait joué un rôle si pâle et si effacé. Hette mort inattendue fut un véritable coup de théâtre qui louleversa toutes les intrigues et renversa tous les rôles. La ameuse cabale de Monseigneur disparaissait comme par enhantement, et le duc de Bourgogne passait au premier rang. Jaint-Simon a laissé dans quelques pages immortelles, que out le monde a présentes à la mémoire, la peinture du sin- ;ulier aspect du palais de Versailles durant ces heures d'émoion et d'attente. Il fait revivre sous nos yeux, avec toute énergie de son pinceau, cette cour de Louis XIV arrivé au erme de la vie, où chacun ne songe qu'à s'assurer d'une aveur qu'un rien peut faire évanouir. On croit entendre avec ni, et ces fréquents mouchers, et ces soupirs à demi étouffés estinés à feindre une douleur que personne n'éprouve, amais la puissance de l'écrivain n'a été plus grande, jamais es contrastes si douloureux du sérieux qui accompagne touours la mort et des passions humaines qui ne meurent pas, l'ont été peints avec une plus sanglante ironie.

Il n'y avait pas de Saint-Simon dans l'ai'chevéchéde Cam-

brai lorsque la nouvelle de la mort du Dauphin y arriva : nul ne nous a conservé le récit des émotions poignantes qui durent naître dans le cœur de Fénelon à ce coup du sort si imprévu, dirons-nous si inespéré? Et cependant il est facile de se représenter le tumulte de pensées diverses qui s'élevèrent dans cet esprit facile à émouvoir, lorsqu'il apprit que tout avait changé à la cour. Cette mort amenait, en effet, aussi une révolution complète dans la position de Fénelon, et un avenir inattendu s'ouvrait tout à coup pour lui. Le pauvre prince qui venait de mourir ainsi à la force de l'âge, au moment où il semblait appelé à monter sur le trône, était, comme nous lavons dit, plus hostile encore à l'archevêque de Cambrai que Louis XIV lui-même. Aimant peu son fils, dont il redoutait la supériorité et dont il ne comprenait en rien le caractère, il avait reporté sur celui qui avait formé ce fils toute la colère dont sa nature paresseuse et indolente était capable. Soigneusement entretenue par ses familiers, Vendôme et autres pareils, cette aversion eût à jamais empêché le duc de Bourgogne de rien obtenir de lui pour son ami, et Fénelon le savait mieux que personne. Mais le duc de Bourgogne devenu Dauphin et héritier direct de la couronne, tout prenait une autre face. C'était, dans un très-court délai, la santé du Roi déclinant visiblement, le pouvoir souverain entre les mains de celui qui aimait à garder toujours le surnom de Petit Prince pour son cher archevêque. Quelle secousse pour une âme aussi passionnée, qui depuis tant d'années renfermait tout son feu intérieur en elle-même, dans la persuasion que l'avenir lui était fermé! Quel renversement subit! Quel coup du sort! Tous les anciens rêves d'ambition, toutes les anciennes espérances si longtemps comprimés durent s'élever de nouveau en lui avec force et sortir pour ainsi dire de leur tombeau. Mais un véritable amour du bien public, toutes les pages de ce récit en témoignent, brûlait dans le cœur du chrétien et de l'évêque. Aussi peut-on affirmer que s'il fut

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>ro fond cm eut ému par uu évéuemeutqui pouvait avoir pour ui (le si grandes couséquences, ce fut d'une émotion toute (alriotique et toute française. C'est ce qui ressort luen claiietient de la lettre si connue que Fénelon écrit quelques aurs après la mort du Dauphin, non pas au duc de Bourogne lui-même, mais à une des personnes qui l'approchaient, Hn qu'elle passât sous ses yeux. Cette lettre d'une gravité orte a l'air de la plus parfaite sincérité, et s'il n'y a nulle ifFectation d'une douleur qu'il ne pouvait ressentir, il n'y a m revanche aucune allusion à sa propre personne, ni même i son affection pour le jeune prince ' :

« Avril 1711.

« Dieu vient de frapper un grand coup; mais sa main est ouvent miséricordieuse jusque dans ses coups les plus rigoueux. Nous avons prié dès le premier jour, nous prions en- ;ore. La mort est une grâce, en ce qu'elle est la fin de toutes es tentations. Elle épargne la plus redoutable tentation d'ici- >as quand elle enlève un prince avant qu'il règne : properaliteducere illuin de medio iniquitatum. Ce spectacle affligeant ;st donné au monde pour montrer aux hommes éblouis com- )ien les princes, qui sont si grands en apparence, sont petits ;n réalité. Heureux ceux qui, comme saint Louis, n'ont janais fait aucun usage de l'autorité pour flatter leur amour- )ropre, et qui l'ont regardée comme un dépôt qui leur est ;onfié pour le seul bien des peuples ! Je prie Celui de qui vient oute sagesse et toute force de fonder la vraie grandeur de ^... sur une petitesse de pure grâce. La vanité enfle, mais ;lle ne donne aucun accroissement réel. Au contraire, quiconque ne veut être rien par soi trouve tout en Dieu à 'infini, en s'anéantissant. Il est temps de se faire aimer, ;raindre, estimer. Il faut de plus en plus tâcher de plaire au

' Corr. (je II., I, 452.

Roi, de s'insinuer, de lui faire sentir un attachement sans bornes, de le ménager, et de le soulager par des assiduités et des complaisances convenables. Il faut devenir le conseil de Sa Majesté, le père des peuples, la consolation des affligés, la ressource des pauvres, l'appui de la nation, le défenseur de l'Église, l'ennemi de toute nouveauté. Il faut écarter les flatteurs, s'en défier, distinguer le mérite, le chercher, le prévenir, apprendre à le mettre en œuvre; écouter tout, ne croire rien sans preuve, et se rendre supérieur à tous, puisqu'on se trouve au-dessus de tous. Celui qui fit passer David de la houlette au sceptre de roi donnera une bouche et une sagesse à laquelle po^sonne ne pourra résister. Pourvu qu'on soit simple, petit, recueilli, défiant de soi-même, confiant en Dieu seul. Il faut vouloir être le père et non le maître. Il ne faut pas que tous soient à un seul, mais un seul doit être à tous pour faire leur bonheur. »

Tout avait changé de face cependant à la cour, et s'il fallut quelque temps pour que Fénelon s'en aperçût à Cambrai, ses amis de Versailles, les deux ducs de Beauvilliers et de Chevreuse, ses autres lui-même, virent leur situation se transformer en un clin d'œil, et devinrent pour un temps les plus importants personnages de la cour. Saint-Simon, qui était leur ami, et qu'ils avaient rapproché du prince dont il était fort goûté, peint admirablement cette espèce de métamorphose subite qui s'opéra dans la position du petit groupe dévoué au duc de Bourgogne". « On peut imaginer quels furent les sentiments du duc de Beauvilliers, le seul homme peut-être pour lequel Monseigneur (le premier Dauphin) avait conçu une véritable aversion, jusqu'à n'avoir pu la dissimuler, laquelle était sans cesse bien soigneusement fomentée. En échange, Beauvilliers voyait l'élévation inespérée d'un pupille qui se faisait un plaisir secret de l'être encore, et un

' Sai:<j-Simon, édition Gliéruel, IX, 287.

ri,Ni:r,()N a camiirai. 3oî»

lOnneur pul>lic de le montrer, sans que rien eût pu le I^;^ire han{jer lù-dessus.

« A travers la candeur et la pieté la plus pure, un reste humanité, inséparal)le de Thomme, faisait {jouter à celuii un élargissement de cœur et d'esprit imprévu, un aise our les desseins utiles qui désormais se remplissaient omme d'eux-mêmes, une sorte de dictature enfin, d'autant ilus savoureuse qu'elle était plus rare et plus pleine, moins tendue et moins contredite, et qui, par lui, se répandait ur les siens, et sur ceux de son choix. Persécuté au milieu e lapins éclatante fortune, et, comme on l'a vu ici en plus 'un endroit, poussé quelquefois jusqu'au dernier hord du irécipice, il se trouvait tout d'un coup fondé sur le plus erme rocher, et peut-être ne regarda-t-il pas sans quelque omplaisance ces mêmes vagues de la violence desquelles il vait pensé être emporté quelquefois, ne pouvoir plus que se niser à ses pieds. Son âme, toutefois, parut toujours dans la iiême assiette : même sagesse, même modération, même atention, même douceur, même politesse, même tranquillité, ans le moindre élan d'élévation, de distraction, d'empresement. Une autre cause plus digne de lui le comblait d'alégresse. Sûr du fond du nouveau Dauphin, il prévit son riomphe et sur les cœurs et sur les esprits, dès qu'il serait iffranchi et en sa place ; et ce fut sur quoi il s'abandonna lecrètement à sa sensibilité.

« Ghevreuse, un avec lui dans tous les temps de leur vie, i'éjouit avec lui de la même joie, et y en trouva les mêmes notifs ; et leurs familles s'applaudirent d'un consolidement de fortune et d'état qui ne tarda pas à paraître. Mais celui de :ous à qui cet événement devint le plus sensible fut Fénelon, archevêque de Cambrai. Quelle préparation ! Quelle approche d'un triomphe sûr et complet! Quel puissant rayon de lumière vint à percer tout à coup une demeure de ténèbres !

310 FENF.LON A CAMRRAl.

« Confiné depuis douze ans dans son diocèse, ce prélat y vieillissait sous le poids inutile de ses espérances, et voyait les années s'écouler dans une égalité qui ne pouvait que le désespérer. Toujours odieux au Roi, à qui personne n'osait prononcer son nom, plus odieux encore à madame de Maintenon, parce qu'elle l'avait perdu, plus en butte que nul autre à la terrible cabale qui disposait de Monseigneur, il n'avait de ressource qu'en l'inaltérable amitié de son pupille, devenu lui-même victime de cette cabale, et qui, selon le cours ordinaire de la nature, devait l'être plus longtemps pour que son précepteur pût se flatter d'y sui^ivre, ni par conséquent de sortir de son état de mort au monde. En un clin d'œil, ce pupille devient Dauphin; en un autre, il parvient à une sorte d'avant-règne '...

« Dans ce grand changement de scène, il ne parut d'abord que deux personnages en posture d'en profiter : le duc de Beauvilliers, et par lui le duc de Chevreuse, et un troisième, en éloignement, l'archevêque de Cambrai. Tout rit aux deux premiers tout à coup, tout s'empressa autour d'eux, et chacun avait été leurs amis de tous les temps. Mais en eux les courtisans n'eurent pas affaire à ces champignons de nouveaux ministres, tirés un moment de la poussière, et placés au timon de l'État, ignorants également et d'affaires et de cour, également enorgueillis et enivrés, incapables de résister, rarement même de se défier de ces sortes de souplesses, et qui ont la fatuité d'attribuer à leur mérite ce qui n'est prostitué qu'à la faveur. Ceux-ci, sans rien changer à la modestie de leur extérieur ni à l'arrangement de leur vie, ne pensèrent qu'à se dérober, le plus qu'il leur fut possible, aux bassesses entassées à leurs pieds. »

C'était donc pour Fénelon la perspective d'un retour triomphant à la cour, et d'une autorité sans rivale qui se

1 Saint-Simon, édition Chéruel, IX, 297.

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vaif tout à coiij) pour lui. ('.'('fait passer des « tcnèhres » au ur \c plus l>rillant. Il ne sciuMo pas que cet av(Mur <jui u'aissait si procliaiu lui ait causé un moment d'cMouisseent. Sa sollicitude pour le nouveau Dauphin devint, s'il se nit, plus active et plus vi{jilante que par le passé. Les uiseils qui viennent de Cambrai sont plus fermes que mais, parfois même presque rudes : Fénelon sent que le oment est venu où le prince doit se montrer, et au risque ébranler son propre crédit, il le pousse, sans trêve ni erci, à agir, à décider par lui-même, à sortir des minuties ; la dévotion pour montrer au monde un chrétien ferme au eur large et simple ' : « Le P. P. [duc de Bourgogne) doit -endre sur lui plus que jamais pour paraître ouvert, préveint, accessible et sociable. Il faut qu'il détrompe le public ir les scrupules qu'on lui impute, qu'il soit régulier en son irticulier, et qu'il ne fasse point craindre à la cour une forme sévère, dont le monde n'est pas capable, et qu'il ne udroit même mener qu'insensiblement, si elle étoit posble. Nous allons prier sans cesse pour lui. Je demande pour i un cœur large comme la mer. Il ne sauroit trop s'appliler à plaire au Roi, à lui éviter les moindres ombrages, à i faire sentir une dépendance de confiance et de tendresse, le soulager dans le travail, et à lui parler avec une force )uce et respectueuse qui croisse peu à peu. Il ne doit dire le ce qu'on peut porter. Il faut avoir préparé le cœur, ant que de dire les vérités pénibles auxquelles on n'est pas ;coutumé. Au reste, point de puérilités, ni de minuties en ivotion. On apprend plus pour gouverner en étudiant les )mmes qu'en étudiant les livres. »

Et quelques jours après, ayant reçu des rapports favobles sur l'attitude prise par le jeune prince, il écrit encore ec une sorte d'incrédulité qui venait de sa parfaite con-

* Corr. gén., I, 456.

naissance du caractère timoré de celui qu'il avait vu grandir sous ses yeux ' : a J'entends dire que M. le Dauphin fait beaucoup mieux. Il a dans sa place et dans son naturel de grands pièges et de grandes ressources. La religion, qui lui attire des critiques, est le seul appui solide pour le soutenir. Quand il la prendra par le fond, sans scrupule sur les minuties, elle le comblera de consolation et de gloire. Au nom de Dieu, qu'il ne se laisse gouverner ni par vous, ni par moi, ni par aucune personne du monde. Que la vérité et la justice bien examinées décident et gouvernent tout dans son cœur. Il doit consulter, écouter, se défier de soi, prier Dieu; ensuite il doit être ferme comme un rocher selon sa conscience. Il faut que ceux qui ont tort craignent sa fermeté, et qu'ils n'espèrent de le fléchir qu'autant qu'ils se corrigeront: Il doit être auprès du Roi complaisant, assidu, commode, soulageant, respectueux, soumis, plein de zèle et de tendresse, mais libre, courageux, et ferme à proportion du besoin de l'Eglise et de l'État. »

Certes on ne pouvait donner de plus virils avis à un héritier du trône, et Fénelon, à ce moment où il pouvait se croire appelé à gouverner un jour par le prince, ne le ménage pas plus qu'autrefois. Malgré ses craintes, il apprit bientôt que le Dauphin, dégagé de la gêne que lui inspirait la défiance non dissimulée de son père, se montrait tout autre et charmait la cour par sa bonne grâce. Aidé par sa femme qui a laissé dans l'histoire comme la trace du charme qu'elle exerçait autour d'elle, le jeune héritier du trône sortit enfin de sa réserve ordinaire, et tout le monde fut étonné de voir un homme d'une vertu si rigoureuse, qu'on s'était plu à représenter comme enfoui dans une dévotion morose, déployer envers tous un mélange de dignité et de bienveillance, et tenir son rang sans hauteur ni faste. Ce fut pour la cour attristée de

• Corr. gén., I, 471.

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