‹ Fénelon à Cambrai d'après sa correspondance, 1699-1715Chapitre 18 sur 25 · G FKNEI.ON A CAMBI'.AI · texte numérisé non relu

G FKNEI.ON A CAMBI'.AI

voudrais avoir avec vous sur Tautorité spirituelle, sur la temporelle et sur Rome, peuvent être facilement retardées jusqu'à une occasion naturelle. Quand vous pourrez, sans déranfjement d'affaires et sans inconvénient politique, venir à Ghaulnes, nous démêlerons plus de questions en une semaine que je ne pourrais le faire par de très-longs mémoires qui me coûteraient plusieurs mois de travail. Je me bornerai à Ghaulnes de mettre dans une espèce de table, comme un agenda, le résultat de chaque conversation. Cette table vous rappellerait toutes les maximes arrêtées entre nous, et les maximes arrêtées entre nous vous mettraient en état de donner la clef des tables. Comme vous viendrez peutêtre à Chaulnes vers la fin de la campagne, comme vous le fîtes l'année dernière^ je suis tenté en ce cas de n'y point aller maintenant, quoique M. le vidame m'en presse, pour n'y point aller deux fois. J'ai toujours désiré, autant que je le devais, de ménager M. le vidame par rapport à mon état de disgrâce; mais j'avoue que je le désire à présent beaucoup plus qu'autrefois, pour ne courir pas risque de lui attirer quelque exclusion ou désagrément. » Quelque temps après, Fénelon écrit encore ' : « Je n'irai point présentement à Chaulnes dans l'espérance de vous y aller voir au mois d'octobre. Ne forcez rien, je vous prie, pour y venir alors. Je m'imagine que les ombrages croissent en ce temps-ci, et que vous devez prendre garde à toutes vos démarches. En attendant le voyage de Chaulnes, si vous devez le faire, préparez par des espèces de tables toutes vos questions. » Toutes ces précautions étaient nécessaires, car la foule des gens de cour, avec cet instinct naturel de se tourner vers tout pouvoir naissant, qui est un des traits communs de la nature humaine, avait oublié comme par enchantement toutes les anciennes préventions contre le chimérique M. de Cambrai,

• Cotr. g en., I, 471.

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c'était à qui irait se rappeler à son souvenir en se rendant l'année '. « Le printemps, cpii est la saison de rassemblée !s armées, Ht apercevoir l)ien distinctement à Camlirai le lanjjement qui était arrivé à la cour. Cambrai devint la ule route de toutes ces différentes parties de la Flandre. 3ut ce qui y sei-vait de {jens de la cour, d'officiers généraux,

même d'officiers moins connus, y passèrent tous, et s'v rétèrent le plus qu'il leur fut possible. L'archevêque y eut le telle cour, et si empressée, qu'à travers sa joie, il en fut :iné dans la crainte du retentissement et du mauvais effet l'il en craignait du coté du Roi. On peut juger avec quelle Pabilité, quelle modestie, quel discernement il reçut tant liommages, et le bon gré que se surent les raffinés qui de ngue main l'avaient vu et ménagé dans leurs vovages en landre.

« Cela fit grand bruit, en effet, mais le prélat se conduisit si îxtrement que ni le Roi, ni madame de Maintenon ne moignèrent lùen de ce concours qu'ils voulurent apparement ignorer. »

L'empressement fut si grand, et il fut si fort remarqué que s amis de Versailles en furent très-inquiets et redoutèrent

1 fâcheux contre-coup à Versailles *. « A votre égard, mon ès-cher archevêque, lui écrit M. de Chevreuse en sepmbre 1711, l'accablement de tous les officiers qui appa- !mment ne s'éloigneront pas de vous pendant le reste de la impagne, pourra-t-il vous permettre le voyage projeté? e le saura-t-on pas, et pouvez-vous éviter qu'il devienne jblic? C'est vous (que vous ne regardez point) que nous avons néanmoins regarder en cela, non-seulement à cause 3 vous, mais pour ne point mettre obstacle à l'ordre inconnu 3 Dieu ! » Cette fin trahit toutes les espérances qui nais-

' Saint-Simox, chI. Cliéiuel, IX, 298.

2 Corr. (jén., I, 498.

saient presque à leur insu dans le cœur de la petite société dont la fortune semblait couronner les vœux.

Quels étaient les sentiments qui s'agitaient au fond du cœur de Fénelon dans ce singulier retour de fortune qui devait être si bref? C'est ce qu'il est difficile d'analyser exactement, car cette âme mobile échappe par son élévation même à une appréciation équitable; mais à le juger d'après ce court portrait de lui-même que nous avons cité à une autre occasion, et où il se montre à la fois détaché de tout et séduit encore par le monde, il devait v avoir en lui de singuliers contrastes à cette heure solennelle où pour la dernière fois Dieu semblait encore lui permettre « le long espoir et les vastes pensées » . Echappant par la forte piété dont il est rempli, par l'expérience de la vie et le dégoût du monde aux joies vulgaires d'une ambition personnelle qui se croit au moment d'être satisfaite, puis se reprenant malgré lui à ce monde qu'il voudrait haïr, par le désir passionné du bien public, par son affection pour le Dauphin, enfin par ce besoin de déployer toutes ces facultés que Dieu a mises dans le cœur de l'homme pour l'aider à triompher de lui-même et des difficultés de la vie, Fénelon devait se comprendre moins que personne; et c'est bien sincèrement qu'il écrit ces paroles : « Quand je m'examine, je crois rêver; je me vois comme une image dans un songe. Je ne trouve en moi rien de réel ni pour l'intérieur, ni pour l'extérieur »

Singulière et attachante figure où l'homme est resté si vivant, si entier, avec tous ses contrastes, sous le chrétien fervent.

Enfin, au mois d'octobre, le duc de Ghevreuse, fidèle au rendez-vous, vint à Ghaulnes voir son fils le vidame d'Amiens, devenu depuis peu duc de Ghaulnes. Fénelon se rendit de son côté dans le même lieu, et les deux amis purent causer librement de ce qui leur tenait tant à cœur. Le résultat de leurs entretiens fut les tables de gouvernement dressées

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n ri'iu'Ioii, o( (|iie SOS l)io{|raplies ont appelé les « Tables i! Ohauliios ». C'est une espèce de répertoire abré{jé de uilcs les rélornics de {jouvei-nemout; une sorte de plan de jnduite d'un roi qui devait être ])roposé au Dauphin, et vré à ses méditations.

Les « Tables de Ghaulnes » sont très-curieuses à étudier si on veut se rendre un compte exact des idées de rarclievéque e Cambrai sur l'état de la France et les réformes nécessaires. Iles forment tout un pro{;ramme de (jjouvernement, et ne îssemblent que de fort loin à ce singulier système des conîils que le duc de Saint-Simon fît adopter un moment par le égent et qui échoua misérablement. Ces Tables sont comme ! résumé tracé à grands traits de tout ce que Fénelon penlit sur cette matière singulièrement vaste du gouvernement es peuples. Elles sont l'œuvre de Fénelon et du duc de hevreuse seuls, et leur but unique était d'être soumises au une Dauphin afin de fournir matière à ses réflexions. 11 îrait trop long d'en faire une analyse complète et détaillée ; lais ces esquisses, car on ne peut leur donner un autre nom, ttent une vive lumière sur le caractère du prélat, qu'il ne tut pas négliger. Rien ne fait mieux connaître la nature de )n esprit et la teneur de ses pensées sur toutes choses que 3S courtes notes jetées à la hâte sur le papier avec une rièveté qui leur donne un air étrange : on dirait une conersation animée dont l'écho vibre encore.

Ces Tables sont au nombre de huit, d'un intérêt fort inéal. La première est intitulée : « Projet pour le présent. »

n'y a là que de courtes indications sur la nécessité de coniure la paix à tout prix dans le plus bref délai. Fénelon ne ivait pas, ou savait vaguement que la paix était secrètement onclue avec l'Angleterre. Nous avons déjà eu l'occasion de arler de l'ardent désir de voir finir la guerre qui l'animait, t nous aurons à y revenir encore plus loin. La seconde pare de cette courte table intitulée : « Guerre à soutenir, » con-

tient quelques phrases singulièrement expressives ; ainsi ces quelques mots remarquables : « à toute extrémité , bataille au hasard d'étie battu, pris, tué avec {jloire » , et ceci sur le conseil de guerre à la cour qui « doit être composé de maréchaux de France et autres gens expérimentés qui sachent ce qu'un secrétaire d'État ne peut savoir, qui parlent librement sur les inconvénients et les abus, qui forment des plans de campagne de concert avec le général chargé de l'exécution, qui donnent leur avis pendant la campagne, qui n'empêchent pourtant pas le général de décider sans attendre leurs avis, parce qu'il est capital de profiter des moments » . Ce court projet n'est du reste que la partie la moins importante du travail .

La seconde partie, intitulée : « Réforme après la paix » , comprend sept chapitres sous les titres suivants : 1" Ordre du militaire; 2° Ordre de dépense de la cour; 3" Administration intérieure du rovaume; 4° De la noblesse; 5" De l'Église; 6" De la justice; 7° Du commerce. On voit par cette seule énumération quelle vaste étendue Fénelon donne à ses projets. D'un trait net et ferme, il indique en quatre mots tout un plan de réforme sur lequel l'esprit du jeune prince pourra s'exercer, sans lui imposer, du reste, aucune entrave. Pour donner au lecteur une idée complète de ces plans, qu'on appellerait plus exactement des cadres d'idées, nous citerons en entier celui qui regarde l'armée, qui est, du reste, un des plus intéressants en ce qu'il témoigne le plus de l'activité de pensée de son auteur. Les idées lui viennent en foule sur tous les sujets, même sur ceux qui devraient lui être le plus étrangers.

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