‹ Fénelon à Cambrai d'après sa correspondance, 1699-1715Chapitre 5 sur 25 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Fcnelon à Cambrai après la condamnation du livre des Maximes des Saints. — Sa vie. — Sa maison. — Ses amis. — Les trois abbés. — Les jeunes neveux. — Madame de Montberon. — Visite de l'abbé Le Dieu.

« J'ai passé une jeunesse douce, libre, pleine d'études « agréables et de commerce avec des amis délicieux. J'entre « dans un état de servitude perpétuelle en terre étrangère. « Mais je serais bien fâché de tenir ni à ma santé, ni à ma « liberté, ni à mes amis, ni à aucune consolation. » Ces paroles mélancoliques, qu'une sorte de pressentiment arrachait à Fénelon en 1695, alors que rien ne pouvait faire prévoir sa disgrâce, sont comme un adieu adressé à la meilleure portion de sa vie. Du jour, en effet, où le modeste abbé de Fénelon, qui jusqu'alors n'avait brillé à la Cour que par ses vertus et ses talents, fut devenu l'archevêque de Cambrai, à la tête d'un des plus grands évêchés du royaume, la destinée sembla se plaire à lui arracher une à une toutes les joies de sa vie.

Bien que, comme nous l'avons dit, nous ne nous occupions que de la vie de Fénelon à Cambrai, il nous faut cependant résumer en quelques mots son existence précédente et remettre ainsi dans la mémoire de nos lecteurs des faits qui leur sont connus, mais qu'il est nécessaire de rappeler briève-

ment; ce rapide exposé fera mieux comprendre la situation de Fénelon à ce moment critique de sa vie où, condamné à Rome et banni â,e Versailles, il se retira dans son diocèse pour n'en plus sortir.

François de Salignac de la Mothe- Fénelon naquit au château de Fénelon, en Péri^jord, le 6 août 1651, d'une ancienne famille, fort illustre dans le Midi, et très-bien placée à la Cour. Elevé successivement à l'université de Cahors, puis au collège du Plessis à Paris, le jeune Fénelon témoigna dès sa jeunesse une vocation décidée pour l'état ecclésiastique, tandis qu'il faisait également preuve d'un esprit dont les brillantes qualités se firent jour de très-bonne heure.

Dès que ses études furent terminées, son oncle, le marquis de Fénelon, ce militaire distingué dont le grand Gondé loua publiquement la bravoure et l'honneur, et qui joignait au plus mâle courage la piété la plus fervente, le fit entrer au séminaire de Saint-Sulpice, fondé trente ans auparavant parle célèbre M. Ollier. Ce fut là que le jeune homme reçut son éducation sacerdotale, et puisa une piété large et forte très-différente du rigorisme de Port-Royal. Ce fut là aussi qu'il reçut les principes théologiques auxquels il fut fidèle toute sa vie, et que les gallicans d'alors se plaisaient à appeler ultramontains. Ausoitirdu séminaire, le jeune abbé de Fénelon, encore dans toute la ferveur d'un néophyte, eut, dit-on, la pensée de se consacrer aux missions d'Orient. Une lettre restée célèbre et souvent reproduite a conservé ces aspirations vagues vers un sublime dévouement. Détourné de ses projets par la faiblesse de sa santé, il se voua dans la congrégation de Saint-Sulpice, chargée alors comme aujourd'hui du soin de cette vaste paroisse, au ministère pastoral avec un tel succès qu'il ne tarda pas à attirer l'attention. M. de Harlay, alors archevêque de Paris, le nomma à vingtsept ans supérieur de la communauté dite des Nouvelles Ca-

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lli()li(|iit's, où se rcJiraiciit les ix-isoiincs converties au cafliolicisine cl (li'sirciises (I(î s'alTcrmir dans leur loi. P(Mi(lant dix ans, l*\'nelon exerça cette (onction si délicate avec un tact et une mesure parfaits. Ce fut alors qu'il se lia assez intimement avec Bossuet, auquel son oncle l'avait présenté, et qu'il connut aussi le duc de Beauvilliers, avec lequel il devait former des liens d'une si étroite amitié. Les ducs de Beauvilliers et de Ghevreuse avaient épousé les deux filles de Colhert, et formaient à la Cour une petite société particulière, fort pieuse et donnant l'exemple de toutes les vertus domestiques et sociales dans un milieu frivole et agité. L'al)l)é de Fénelon ne tarda pas à avoir une place à part dans ce petit cénacle dont il devait devenir l'idole. Il séduisit tout le monde par le charme de son esprit et cette éloquence naturelle qui vient du cœur, dont personne n'était plus doué que lui. Ce fut pour la duchesse de Beauvilliers qu'il composa le Traité de l'éducation des filles, qui est resté comme un modèle du genre. En 1683, il perdit son oncle chez qui il vivait. Cette perte, le laissant seul à Paris, reseri'a encoi'e les liens qui l'unissaient à ses amis de Versailles, ainsi que sa liaison avec Bossuet. M. de Harlay, qui n'aimait pas l'illustre évéque de Meaux, en prit omhrage, et dit alors au jeune abbé dans une de ses rares visites cette phrase singulière que l'avenir devait si fort démentir : « Monsieur l'abbé, vous voulez être oublié, vous léserez. » Et en effet, à deux reprises il empêcha le Roi de donner suite au dessein de le nommer à un évêché. Fénelon continua tranquillement ses fonctions sans chercher à s'élever ; il fit paraître un ouvrage de controverse, le Ministère des pasteurs, qui eut alors le plus grand succès et attira l'attention sur son nom. Lors de la révocation de l'édit de Nantes, le marquis de Seignelay le chargea d*aller présider aux missions faites dans le Poitou et la Saintonge, pour obtenir la conversion des protestants. Fénelon partit pour accomplir cette tache si

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épineuse en ne demandant qu'une seule grâce, celle de voir les troupes éloignées des lieux des missions. La correspondance qu'il eut avec le marquis de Seignelay sur cette mission est fort curieuse, et montre avec quel zèle et quelle douceur il sut prêcher les religionnaires. S'il était trop de son temps pour s'étonner de l'emploi de la force, il était aussi trop bon chrétien pour croire que l'on pût violenter les consciences, et partout son passage fut marqué par des conversions sincères qui lui méritèrent l'estime de ceux même qui n'écoutèrent pas sa voix. De retour à Paris, il reprit simplement ses fonctions jusqu'au jour où Bossuet et M. de Beauvilliers le désignèrent au Roi comme précepteur du jeune duc de Bourgogne. Ce fut en 1689 que le Roi appela l'abbé de Fénelon à la Cour. Sur ce nouveau et plus vaste théâtre, il ne tarda pas à fixer tous les regards, et cette période fut la plus brillante de sa vie. Chacun admirait le talent du jeune instituteur qui savait dompter le caractère de son élève, né terrible, comme dit Saint-Simon, et réussissait à tourner vers le bien cette nature ardente. Le charme de son esprit, l'agrément de ses manières, sa vie austère sans affectation, sa piété et surtout ce don de séduction qu'il avait à un si rare degré, tout acquit à Fénelon en peu de temps une situation particulière à la Cour et un véritable empire dans la petite société d'esprits distingués et de grandes dames dont nous avons parlé. C'étaient, outre les ducs de Beauvilliers, de Chevreuse et leurs femmes, les deux duchesses de Mortemart, la comtesse de Gramont, que Fénelon détacha un moment du jansénisme, M. de Seignelay, la maréchale de iîoailles et quelques autres choisis avec soin. C'était même; madame de Maintenon, qui, aussi prompte à s'engouer des gens qu'à les abandonner, goûta fort l'abbé de Fénelon. Sa direction déjà très-empreinte de mysticisme l'enchanta , et elle songea pendant un moment à le prendre pour guide dans la piété. Ce désir passager lui valut une lettre de conseils

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pieux où le jcuiu; directeur signale avec une francliise voisine de la rudesse les défauts (|u'il a cru ieniai(|uer en elle, (j'est encore; pour ohéir à madame de JMainteuon que Féiielon rédijfea un plan de lettre à I^iire passer sous les yeux de Louis XIV, dont la hai-diesse et la liberté de jugement sont telles qu'on a longtemps contesté rautlienlicité de la pièce, demeurée du reste sans usage et à Tétat de simple projet. Pendant quelques années la réputation du jeune abbé alla toujours grandissant, et lorsqu'en 1695 le Roi le nomma à rarchevèclié de Cambrai , le clioix fut unanimement approuvé. Deux ans auparavant, il avait remplacé Pélisson à l'Académie française et s'était lié avec les gens de lettres les plus illustres du temps : il eut entre autres des rapports d'amitié intime avec Racine et La Bruyère.

Voici un portrait peu connu de Fénelon que nous ne croyons pouvoir mieux faire que de placer ici, parce qu'il nous semble rendre bien compte de l'impression produite à la Cour par ce brillant esprit. Il est extrait des Mémoires du chancelier d'Aguesseau, qui ne le vit plus après sa retraite à Cambrai ' :

« L'abl)é de Fénelon, depuis archevêque de Cambrai, était un de ces hommes rares, destinés à faire époque dans leur siècle, et qui honorent autant l'humanité par leurs vertus, qu'ils font honneur aux lettres par leurs talents excellents, facile, brillant, dont le caractère était une imagination féconde, gracieuse et dominante sans faire sentir sa domination. Son éloquence avait, en effet, plus d'insinuation que de véhémence, et il régnait autant par les charmes de sa société que par la supériorité de ses talents, se mettant au niveau de tous les esprits, et paraissant même céder aux autres dans le temps qu'il les entraînait. Les grâces coulaient de ses lèvres, et il semblait traiter les plus grands

' OEuvres de d'Aguesseau, XIII, p. 167.

sujets pour ainsi dire en se jouant. Les plus petits s'ennoblissaient sous sa plume, et il eut fait naître des fleurs du sein des épines. Une noble sin(;ularité répandue dans toute sa personne et je ne sais quoi de svhlime dans le simple ajoutaient à son caractère un certain air de prophète ; le tour nouveau, sans être affecté, qu'il donnait à ses expressions, faisait croire à bien des {jens qu'il possédait toutes les sciences comme par inspiration ; on eût dit qu'il les avait inventées plutôt qu'il ne les avait apprises. Toujours original, toujours créateur, n'imitant personne et paraissant luimême inimitable. Ses talents, longtemps cachés dans l'obscurité des séminaires et peu connus à la Cour, lors même qu'il se fut attaché à faire des missions pour la conversion des religionnaires, éclatèrent enfin par le choix que le Roi en fit pour l'éducation de son petit-fils, le duc de Bourgogne. Un si grand théâtre ne l'était pas trop pour un si grand acteur, et si le goût qu'il conçut pour la mystique n'avait trahi le secret de son cœur et le faible de son esprit, il n'y aurait point eu de place que le public ne lui eût destiné et qui n'eût paru au-dessous de son mérite. >'

Si l'on joint à ce que vient de dire sur Fénelon ce juge froid et peu susceptible d'enthousiasme, une figure originale, d'une expression saisissante, il sera aisé de se rendre compte de la place qu'un tel homme sut se faire en peu de temps dans le milieu brillant et spirituel où la fortune l'avait conduit.

« Ce prélat, dit Saint-Simon ', était un grand homme, maigre, bien fait, pâle, avec un grand nez, des yeux dont le feu et l'esprit sortaient comme un torrent, et une physionomie telle que je n'en ai point vu qui y ressemblât, et qui ne se pouvait oublier quand on ne l'aurait vue qu'une fois. Elle rassemblait tout, et les contraires ne s'y combattaient point. Elle avait de la gravité et de la galanterie, du sérieux et de la

1 Saint-Simon, éd. Clicîr., XI, p. 438.

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!]ait'U'', rlli' sentait é{j;alemeiil K; (loclcur, I cvéquc et le {jrand ^ei{;nour; cv (|iii y Slirnafjeait, ainsi que; dans toute sa personne, c'était la (intîsse, l'esprit, les grâces, la décence et sur- :out la noblesse. Il l'allait effort pour cesser de le re{;arder. » Tout semblait donc devoir promettre un avenir tres-brillant à celui que les circonstances avaient jusqu'alors si bien servi. L'orage du quiétisme vint anéantir ces espérances. [1 serait trop long d'exposer, jméme sommairement, cette nterminable discussion sur un sujet d'une singulière lélicatesse, qui fut l'occasion de la chute de sa fortune et le •uina à jamais dans l'esprit du Roi. Commencée « dans la louceur et le calme » , entre les deux plus grands prélats du emps, Bossuct et Fénelon, devenant ensuite de jour en jour )lus ardente, plusieurs fois terminée et renaissant toujours de es cendres à cause de la ténacité des deux adversaires, cette ;ontroverse théologique faiit par devenir une lutte passionlée ou les torts furent au moins partagés. Tout le monde sait omment l'archevêque, ne croyant soutenir que la doctrine lu pur amour ou de la charité désintéressée, se laissa séiuire par le mysticisme de ia trop fameuse madame Tuyon et entraîner avec elle sur le plus dangereux des terains. Cette singulière personne, dont les écrits et les tranges conseils de dévotion avaient été le premier motif :e la querelle du quiétisme, disparut bientôt des débats qui 'élevèrent jusqu'aux plus hautes régions de la théologie. De lart et d'autre on déplova des trésors d'éloquence et d'esrit dans cette lutte de plume, qui valut à notre langue un hef-d'œuvre de plus dans cette Relation du quiétisme , u Bossuet montra qu'il savait mieux que personne manier ironie et en faire une arme terrible. Un décret du Pape int mettre fin à la dispute en condamnant le livre des taxitnes des Saints, composé par Fénelon comme exposi— ion de sa doctrine. Celui-ci se soumit immédiatement sans aurmurer. Pendant ce temps il avait vu s'écrouler toute sa

fortune de courtisan, si le mot peut s'appliquer à un caractère tel que le sien. A mesure que la faveur royale s'éloignait de lui, les amis de Cour l'avaient abandonné l'un après l'autre. Madame de Maintenon, sans se souvenir de leurs rapports passés, était devenue le docile instrument de ses ennemis : elle se montrait même d'autant plus empressée à le combattre qu'elle avait elle-même provoqué la querelle en introduisant madame Guyon dans son cher Saint-Cyr. Le Roi, d'abord refroidi à l'égard de M. de Cambrai, avait fini par se croire personnellement offensé et trouvait de bonne foi fort mauvais qu'un évéque ne voulût pas se rendre immédiatement à ses ordres, fût-ce sur une matière de foi. Dès le mois d'août 1697, il avait fait ordonner à l'archevêque de quitter la Cour et de se retirer à Cambrai pour y attendre la fin du procès. C'était une disgrâce complète, et depuis ce jour Fénelon ne devait plus sortir de sa ville épiscopale. C'est là que nous allons aller le chercher, après avoir remis dans la mémoire du lecteur les incidents qui l'y avaient conduit.

« Pour moi, qui suis si soumis, on m'écrase. Dieu soit loué. Laissez Rome m'envoyer ou ne m'envoyer point de bref. Ils sont nos supérieurs, il faut s'accommoder de tout, sans se plaindre, et demeurer soumis avec affection pour l'Église mère et porter humblement l'humiliation. Venez, venez; quelle consolation de vous embrasser, de vous entretenir, de vivre et de mourir avec vous ' ! » Ces belles paroles, empreintes d'une tristesse si chrétienne, terminent la longue correspondance de Fénelon avec l'abbé de Chantérac qu'il avait envoyé à Rome pour y suivre l'affaire de son livre et y porter ses défenses. Ayant accepté sincèrement et sans restriction le jugement qui le condamnait, il fit lui-même le silence sur ces matières qui ne l'avaient que trop occupé :

* Corresp. gén., X, 585.

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■it'ii ircùt. rte plus l'acil<! qiuî do continuer la discussion à )ro|)Os des dctcnscs justificatives, qu'il avait composées pour ;xpli(pier ses sentiments et <pii ne luJXMit [)as condamnées. Il lensa alors ce qu'il eût mieux l^iit peut-être de penser plus ôt, que rÉ{jlise saurait bien détendre sans lui le véritable ■aractère de cette doctrine de la charité désintéressée ([uv. .on zèle imprudent avait compromise. Il comprit que l'aljanlon de toute discussion sur ces matières et l'activité pratique convenaient seules à cette heure d'épreuve. L'éclat que e procès du livre des Maximes des Saints venait de donner i son nom, l'admiration qu'excitait partout sa soumission si (impie et si dijjne, l'intérêt que l'acharnement de ses adverlaires lui valait, même de la part de ceux qui étaient le ;)lus éloignés de ses sentiments, les avances que lui prodiguaient à l'envi jansénistes et protestants : toute cette fumée le {jloire du monde, comme il eût dit, ne le troubla pas 111 moment, et ne le fit pas hésiter sur la conduite à tenir. Il l'oublia pas que deux ans auparavant il écrivait à un ami, îu quittant la Cour : « Humilions-nous, et au lieu de raisonler sur l'oraison, songeons à la faire ; c'est en la faisant que lous la défendrons, c'est dans le silence que sera notre ^oi'ce ' . » Moins de deux mois après sa condamnation, il était 3n pleine tournée épiscopale, préchant, confessant, confiriiant avec une ardeur nouvelle. « Divers besoins pressants le ce diocèse m'engageant à partir au plus tôt pour aller faire :[uelques visites, écrit-il le 28 avril 1699 à l'évèque d'Arras, 3ette occupation, convenable au profond silence où je veux i^ivre, sera aussi consolante pour moi que j'ai eu de répugnance à écrire pour me défendre *. » Mais cette soumission courageuse fut simple et sans affectation ; il ne songea pas un instant à en profiter pour regagner la faveur de personne ; il ne fit pas la moindre tentative pour se rapprocher

' FÉNELON, OEuvrex cojnplètes, 11,282. Parit;, 1852. ^ Corresp. (jénér., X, 543.

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de ses adversaires. « Mu ])atience, mes mœurs, mon travail pour ce diocèse, écrivait-il à l'abbé de Ghantérac qui sollicitait un bref d'approbation pour le mandement de soumission, mes instructions familières feront peut-être plus à la lon{jue pour me justifier que des louanjjes dans un bref. Ainsi, mon très-cber al)bé, si vous ne pouvez obtenir ce bref des offices du Pape et du côté de la Cour que par des bassesses équivoques sur le passé, prenez modestement congé de la compagnie, et passons-nous avec abandon à la Providence de tout ce qu'elle nous ôtera. Point de négociations où l'on me mettra à la merci de mes parties pour mes soumissions, ceux qui veulent que j'achète si chèrement une apparence vaine ne savent pas combien je suis, Dieu merci, détaché de tout ce qui flatte en ce monde '. » — « Pour ma personne, dit-il encore quelques jours plus tard, je ne A^eux point acheter par des bassesses ou par des soumissions ambiguës quelques louanges vagues. J'aime mieux porter la croix et me justifier moi-même aux yeux de mon troupeau par ma patience, par mon travail et par une conduite tout opposée à l'illusion. Mais, Dieu merci, je n'aime pas assez le monde pour aller mendier le secours de mes parties pour me relever. » C'est avec cette tranquillité un peu fière que Fénelon mit fin à toute controverse et, suivant son expression, se « borna à ses fonctions » .

Pendant les années qui suivirent immédiatement la condamnation de son livre, la vie de l'archevêque se concentra donc tout entière dans son diocèse et à Cambrai. Seules, les lettres de ses fidèles amis de la Cour venaient le tenir au courant des affaires, mais elles étaient rares, et arrivaient difficilement, et ce ne fut que plus tard qu'elles servirent à le ramener presque dans les conseils de Louis XIV.

Nous allons, si le lecteur veut bien nous suivre, entrer

' Corrrsp. (jén., X, 471, 477.

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ans (|H('lqiu;s détails sur celle vie <lt! Féiielon à (laïuhiai, ci L' montrer au milieu de la petite société qui l'y entourait. iC tableau ne manquera pas d'intérêt; il nous fera connaître .' nom (le plus d'un homme distin{j;ué, aujoui'd'liui oublié, insi que le {jenre d'existence que menait alors un arclu^èque lorsqu'il résidait dans son diocèse. ^Tout a tellement han(;é depuis lors, et le sort des évèques peut-être plus que jute autre chose, que la description de rarchevêché de lambrai en 1700 est curieuse à plus d'un titre.

La ville de Cambrai, à peine réunie par le traité de Niiè{;ue (IG78) au territoire français, était alors une place )rt importante; mais, toute flamande encore par son histoire, 2S mœurs et son langajje , elle n'était passée qu'à regret DUS la domination du roi de France et n'avait pas appris oublier ses anciens maîtres. Sa position près de nos nouelles frontières, son commerce, les nombreux dépots de rains qui se trouvaient aux alentours, la richesse et la fertité des campagnes environnantes, tout en faisait une des prinipales villes de cette contrée. Avant la réunion de Cambrai à i France, l'archevêque de la ville était prince du Saint-Emire romain et avait même quelques prétentions à des droits e souveraineté du genre de ceux qu'exerçaient encore beauoup de prélats allemands. Tout en gardant son titre et ses rétentions pour la partie de son diocèse qui était demeuée terre d'empire, il était devenu duc de Cambrai pour la artie française. C'était donc un très-grand seigneur que archevêque duc de Caml^rai. Les revenus de la manse j)iscopale s'élevaient à la somme fort considérable de 00,000 livres. Mais c'étaient des revenus très-aléatoires, ui rentraient difficilement, que mille circonstances pouaient tarir ou diminuer, et sur la totalité desquels on ne ouvait jamais compter. L'archevêque était seigneur de dix aroisseSj et de toute la chàtellenie du Càteau-Cambrésis, e qui en faisait le plus puissant propriétaire de la province.

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Le palais où résidait ce {jranfl persoiinajje était fort magnifique. Une partie des l)àtiments, celle où se trouvait la bibliothèque de Fénelon, avait été brûlée en 1698, mais le feu avait respecté les principaux corps de logis. Voici, d'après les souvenirs de l'abbé Le Dieu, la description de ce palais épiscopal où vécut Fénelon pendant les seize dernières années de sa vie. Nous le citons parce qu'il est intéressant de connaître ce qu'était il y a deux cents ans la demeure d'un évéque considérable '.

« L'ancien bâtiment de larchevêché, autour d'une cour spacieuse, est grand et magnifique. Il est précédé d'une place publique, le long de laquelle s'étend l'église métropolitaine de Notre-Dame. L'entrée du palais est à droite, au couchant; l'église à gauche. Par la petite porte de l'archevêché qui va droit de la porte cochère, on entre sous une galerie ou portique ouvert, ornée de colonnes avec leurs cintres, et pavée de marbre blanc et noir, qui règne tout le long de la cour et en occupe tout le côté droit, et soutient une galerie haute, •couverte, où sont beaucoup de logements des gens de la maison.

« ... A la suite, et de plain-pied avec la chapelle archiépiscopale, il y avait ci-devant une grande salle svnodale, et dessous cette masse de bâtiments, de grandes voûtes avec un espace fort ample et inutile. Monseigneur l'archevêque a élevé au-dessus de ces voûtes un superbe bâtiment de briques avec des chaînes de pierre de taille, à la place de la salle synodale qu'il a fait abattre. Sous les voûtes il a fait pratiquer des offices avec toutes sortes de commodités au rez-dechaussée. Son bâtiment neuf a deux étages, et il est tourné au midi et au nord ; l'ancienne chapelle au bout du côté du levant, et à l'autre bout, du côté du couchant, la bibliothèque ou grand cabinet de livres, avec une grande croisée en cintre

' Joui nal de F abbé Le Dieu, III, 160.

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Il soKmI couchant. Le corps de. ce hàJiincMt ost doiiMc, et \e iii'lat s'y est l'ait un lojfcnuMit trùs-cuniniodc compost' d'iuK; aile (lu dais, sous l('<|ut'l est la croix archiépiscopale, avec lois {jrandes croisées au militui ; d'une {;rande chamhre à oucher avec deux (;randes croisées aussi au midi ; d'un cainet de passajje avec une seule {jrande croisée au midi; et ans le douhle, d'une petite chamhre à coucher avec sa feêtreau nord; et au hout d'un grand cahinet carré tout plein e livres qui a, comme je l'ai dit, une {jrande croisée en cintre l'occident, avec trois (jrandes fenêtres au midi et trois au ord, dont les vues sont sur des jardins qui entourent ce hâment.

« La salle du dais, lequel est de velours cramoisi, est tenue d'une tapisserie de haute lisse très-fine, représentant histoire de la Genèse, avec un (jrand tapis de pied dessous, t deux canapés aux deux côtés, une douzaine de fauteuils utour de la salle, un grand bureau couvert de son tapis en n coin. Tout ce meuble est de velours cramoisi comme le ais, les portières de même, avec des galons d'or et des anges d'oraux fauteuils; les rideaux des trois grandes croiies sont de taffetas cramoisi. H y a quatre portes aux quatre 3ins de cette grande salle, et la cinquième, qui est au nord s-à-vis la fenêtre du milieu, est celle par laquelle on entre e l'ancien bâtiment dans le neuf. Le dais est à l'occident, : la cheminée vis-à-vis, au levant. Il n'y a point d'armoies au dais, et je n'en ai point remarqué en aucun endroit a bâtiment neuf, ni sur les cheminées, ni ailleurs : tous les lambranles des cheminées sont en marbre jaspé.

« L'ameublement de la grande chambre à coucher est d'un amas cramoisi : au lit, fait à la duchesse, il y a un petit alon d'or; à la tapisserie d'un même damas, il n'y a rien du )ut; les sièges de même, avec encore des fauteuils d'autre )rte.

« Le portrait du roi d'Espagne est placé sur la cheminée

même, celui du Roi est au-dessus immédiatement; à droite celui de Monseigneur le Dauphin, et tout de suite celui de Monseigneur le duc de Bourgogne : ces deux et celui du Roi sur la même ligne, tous portraits en buste de la façon de Rigaud. Il V a aussi des tableaux de dévotion de bonne main dans la grande ruelle du lit et vis-à-vis de la cheminée.

« La petite chambre à coucher est garnie d'un petit meuble de laine gris blanc, un lit à la duchesse, et des sièges avec de très-belles estampes dans des bordures à la capucine ; et en me montrant ce lieu , Monseigneur l'archevêque me dit : « C'est ici que je couche, la gi'ande chambre à coucher n'é- « tant que pour la parade, et celle-ci pour l'usage. » Ce prélat m'a bien fait remarquer cette différence, afin que je fusse bien persuadé de sa modestie : tout est grand chez lui pour le dehors, mais tout paraît modeste pour sa personne.

«Au milieu de la bibliothèque ou du grand cabinet à livres, il V a un grand bureau de maroquin noir avec des fauteuils et des sièges à l'entour; une cheminée derrière, au levant; et tous ces appartements sont parquetés, et les parquets cirés et brossés

tt Dans le bas, sous l'ancien bâtiment, je trouvai des chaises de poste et des chaises roulantes en grand nombre; tout est grand, aisé et commode en cette maison, et l'on n'y fait pas faire des voyages aux ecclésiastiques qu'à leurs joints et aises, ce qui fait beaucoup d'honneur au maître et le fait aimer et respecter comme il l'est partout. »

Le palais épiscopal que Fénelon ne quitta plus était donc une très-belle demeure. Mais si beau que fût le lieu de l'exil, c'était toujours l'exil, et l'on ne peut que difficilement mesurer ce que dut être pour Fénelon le passage de la vie animée de la Cour, avec ses mille sujets d'intérêt, à l'existence uniforme et terne d'une ville de province. Tant que le procès de son livre fut pendant, l'anxiété et l'agitation durent l'empêcher de sentir le vide ; mais une fois l'affaire terminée, le

jiand silence (|ui se Ht pour un temps autour de lui dut pa- •aifre sin{|;ulièreMîent triste à cet esprit si liahitué à la société 't (|ui avait un si impérieux besoin de mouvement et d'aeivité. Les communications étaient lentes v.t dii'Hciles : un 'oya(;e de Paris à Cambrai, en hiver surtout, était une vérial>le entreprise. A cette cause d'isolement il faut ajouter la rainte cpiinspirait alors toute personne qui avait perdu la aveur royale. La disgrâce n'entraînait pas seulement la perte les honneurs ou de l'influence, elle éloi{jnait de celui qui vait eu le malheur de déplaire tous ceux qui prétendaient

quekjue chose ou <jui, sans prétendre à rien, voulaient ivre en paix : il fallait déployer un vrai coura{>e pour s'aouer ouvertement l'ami d'un homme disjj^racié. Il est nécesîire de se remettre en esprit dans cet état de société, dont ous avons perdu même l'idée, pour se rendre compte de ce ue devait avoir d'amer le passa^je brusque de la vie de Verailles et du commerce des esprits les plus distingués comme es plus grands seigneurs, à l'exil, à la défaveur, dans une ille toute flamande, où les habitants ne parlaient pas encore 'ançais. 11 n'y a qu'à lire les lettres de Bussy-Rabutin penant son exil, ou celles du cardinal de Bouillon lorsqu'il fut assé à l'étranger, pour comprendre comment c'était, il y a eux siècles, un vrai malheur que d'être banni de la Cour our celui qui y avait vécu.

Lorsqu'il avait été nommé à Cambrai, tout en conservant ; poste de précepteur du duc de Bourgogne, Fénelon n'avait ccepté cette position si brillante que sous la condition de îsider neuf mois de l'année dans son diocèse. Mais alors ce 'était pas la disgrâce et l'isolement qui entourait la disgrâce. iC coup fut donc très-rude, car quelque profonde que fût sa )i religieuse, quelque effort qu'il fit pour arriver à laperfecon chrétienne de ce détachement qu'il savait si bien prêcher, e n'était pas encore une de ces âmes qui se sont élevées u-dessus de tout par les sentiments religieux : l'homme du

monde, le gentilhomme frappé dans son honneur, vivait encore en lui, et peut-être plus qu'il ne le savait. Mais Fénelon avait l'âme trop haute pour se laisser aller, fût-ce un instant, à des sentiments de découragement. Dès le premier jour il distribua ses occupations comme s'il ne devait jamais quitter son diocèse et comme s'il n'eût jamais été à la Cour. La règle la plus austère présidait à tous ses moments. Aussi simple, aussi frugal dans ses habitudes qu'un moine dans son couvent, il recevait tout le monde avec grâce et aménité. Sa maison était tenue sur un pied de grandeur simple qui convenait à son rang, et qui s'alliait à une certaine magnificence dans les occasions où il était convenable d'en user, mais aussi avec la plus sévère économie. Malgré ses grands revenus, l'archevêque de Cambrai était loin d'être riche, tant étaient lourdes les charges qui retombaient sur ses épaules : « Je suis endetté à force d'être riche » , écrivait-il dès sa nomination; mais bien résolu à ne pas se laisser gagner par l'indifférence trop générale alors qui régnait sur cette matière , il tenait lui-même ses comptes avec une exactitude scrupuleuse, ce qui ne l'empêchait pas de donner avec une générosité dont nous aurons lieu de parler avec détails dans le cours de ce récit. Il s'occupait aussi avec le plus grand soin de la bonne tenue de ce qu'on appelait alors « le domestique de la maison » . Il écrivit tout exprès un règlement détaillé, en quatorze articles, que l'on devait lire chaque année deux fois aux serviteurs, « afin, dit-il, d'en rafraîchir la mémoire et qu'insensiblement on ne se relâche » . Le maître du logis voulait tout savoir et ne souffrait nul désordre; à dix heures, les portes de l'archevêché étaient closes. Les rapports des gens de la maison entre eux étaient aussi réglés avec un soin minutieux, et « pour conserver la paix » , défense expresse était faite à aucun des serviteurs de rapporter à un autre, « sous prétexte d'amitié » , ce qu'il aurait « vu ou entendu dire par un autre à son désavantage » . S'il demandait de l'ordre dans sa maison, Fénelon en don-

FI'.NEI.ON A CAMnn.M. 17

ait le premier l'exemple. «11 s'éveillait de l)Oime liciire, dit iiiiit-Simon, mais la maijfrciir et la délicatesse <le son corps ■ réduisaient à se lever tard . 1 )e son lit, il se faisait un cabinet ourdire son office et ses autres prières, voir et répondre à îs lettres, et administrer son diocèse, ce qui était bientôt fait ar la (jrande connaissance qu'il en avait acquise '. » Une fois )vé, Fénelon disait aussitôt la messe, tous les jours dans sa Iiapelle, et le samedi à la cathédrale. Ce jour-là, il confessait idistinctement tous ceux qui se présentaient. Les jours de He, il officiait lui-même solennellement. A midi, il dînait ntouré de toute sa maison; on était toujours treize ou qua- Drze à tal)le, tant aumôniers, secrétaires, que visiteurs ou ivités. La table était servie avec abondance et libéralité, lais sans la moindre recherche. Le maître du logis « tenait ssez lon^jue table, entretenant, serv'ant, ne mangeant rien de olide et assez peu des autres choses » . Aussitôt après le dîner, 11 passait dans la grande chambre à coucher d'apparat de 'archevêché, où personne n'habitait. Là, pendant une heure, >n causait avec liberté pendant que Fénelon signait sur une )etite table ses lettres et expéditions. Puis il se retirait dans on cabinet jusqu'à huit heures et demie en hiver. Lorsque e temps le permettait, et toujours en été, l'archevêque allait )ar la ville faire quelques visites de bienséance ou dans les lôpitaux, «toujours désireux de se promener pour peu que le emps ne fût pas humide » . A neuf heures du soir, on servait e souper, composé uniquement d'œufs et de légumes ; enfin, i dix heures, le prélat faisait lui-même la prière à tous ses lomestiques et se retirait.

L'unique plaisir de Fénelon était la promenade : le spectacle de la nature agissait vivement sur son àme et calmait Line ardeur intérieure que rien ne pouvait satisfaire. Aussi 56 promenait-il beaucoup à pied et pendant fort longtemps,

' S\iST-SlMO:<i, Écrits inédits, y, 461.

tantôt avec ses neveux, tantôt avec ses {jrands vicaires, et l'on causait tout en marchant. Quelquefois il allait seul plongé dans de lon{j[ues réflexions : « Je m'amuse, je me promène, je me trouve en paix dans le silence devant Dieu » , écrit-il un jour lui-même à son neveu. A bien des reprises différentes, la mention de ces courses revient sous sa plume, toujours avec une expression de vive jouissance. Lorsque la pluie l'empêchait de sortir, il se promenait de lon^j en lar(je dans le grand plain-pied du premier étage du palais. On ouvrait alors les portes des appartements, et l'archevêque faisait en causant son heure d'exercice journalier.

Rien ne venait troubler l'uniformité de cette vie d'une règle presque monacale pendant les séjours de Fénelon dans sa ville épiscopale. Voici comment il s'en explique lui-même à propos d'un prêtre qui s'offrait pour remplir une place dans sa maison. Il écrit à l'abbé de Beaumont, son neveu : « Ce qu'il me paraît que vous devez bien approfondir avec lui, c'est s'il pourrait se résoudre à mener une vie solitaire, uniforme et continuellement sédentaire, après en avoir mené une si active au dehors et si variée. Aura-t-il la santé, le goût, la patience nécessaire pour cette vie égale et régulière comme le mouvement d'une pendule' ? » C'est ainsi que Fénelon à Cambrai s'absorbait dans ce qu'il nomme lui-même « un travail toujours insensible et comme enterré » . Les tournées épiscopales venaient seules apporter quelques changements dans cette existence si monotone.

Chaque année l'archevêque de Cambrai prêchait lui-même le carême dans une ville de son diocèse, avec cette éloquence facile et abondante qui frappait si vivement ses auditeurs, et dont il a exposé les principes dans son Traité de l'éloquence de la chaire. Dans ces visites pastorales il charmait tout le monde par sa bonne grâce et son amabilité^

' Corrcsp. g en., II, 82.

FKNELON A CAMnilAI. 19

'(l;iii( iiiiliMit (le soins à plairt; ;iux Flamaiuls qui savaient à iuo II' IVan(;uis, qu'il en avait mis autrefois à séduire le beau lude (le la cour, 11 eut ((uelque peine à se faire adopter l' ces populations, à peine réunies à la France, et qui avaient ?dé toutes leurs anciennes coutumes et tous leurs préjugés itre les étrangers. Son prédécesseur immédiat, M. de vas, avait eu une très-grande situation comme étant orilaire du pays, et plein de honte j)our les pauvres. Fénelon t donc de nouveau l'occasion de déployer cette singulière issance de séduction qui lui était naturelle, et nous veris plus loin qu'il fut plus heureux sur ce nouveau théâtre, différent de celui de Versailles, et qu'il s'acquit en peu

temps et pour toujours l'affection et la vénération de ces uples fidèles par nature. Rien ne pouvait l'arrêter lorse arrivait le temps des visites épiscopales, ni la guerre, m maladie. Il partait sans appareil, s'arrétant dans les moines villages pour y prêcher et y donner la confirmation. Il ssait alors la plus grande partie de la journée à l'église, cevant avec bienveillance tout ceux qui se présentaient. Dans les premiers moments qui suivirent la condamnation

son livre, cette activité dut être un puissant moyen de Imerles dernières agitations de son âme; mais le temps en coulant ne fît qu'augmenter son zèle, et constamment nous )uvons dans ses lettres la mention de ces courts voyages, Lijours avec une expression de joie de pouvoir se livrer tout tier à ses fonctions. « Je viens de passer quinze jours en vies dans un canton de ce diocèse, écrit-il à sa belle-sœur, le I juillet 1699, et je pars aujourd'hui pour aller visiter les enrons d'Avesnes jusque sur les frontières du diocèse de Liège. Lioique je fasse tous les jours un grand travail par rapport à es forces, ma santé est. Dieu merci, assez bonne, et meilure que quand j'étais autrefois dans une vie si tranquille et ins un régime si précautionné ' . » En octobre, il est encore en

' Cônes p. g en., II, 70.

20 FKNELON A CAMBUAl.

tournée, et il écrit à M. Tronson, le directeur célèbre du séminaire de Saint-Sulpice : « Ma santé ne fait que croître dans ce travail, et j'ai soutenu depuis trois mois en visites des fatigues dont je me croyais très-incapable. Dieu donne la robe selon le froid. Je souhaite de tout mon cœur, Monsieur, que votre santé qui est plus utile que la mienne se conserve de même. Ce qui me fait une véritable peine dans mon éloignement, c'est que je ne puis vous embrasser et vous entretenir cordialement. Du reste, j'ai, Dieu merci, le cœur dans une paix profonde, et je ne pense qu'à mes fonctions'. » Ces tournées pastorales avaient lieu au pi-intemps et à l'automne ; Fénelon les prolongeait aussi longtemps que le permettait l'état des routes impraticables pendant une moitié de l'année. Une fois rentré à Cambrai, il reprenait aussitôt la vie réglée dont nous avons tracé le tableau.

Tel fut, pendant seize ans, l'extérieur de l'existence que mena Fénelon. Mais le lecteur ne serait pas tout à fait instruit de sa vie à Cambrai si on ne lui faisait pas connaître le petit groupe d'amis qui avaient suivi leur maître et étaient si bien « passés en lui » qu'ils ont fini par faire comme partie de lui-même, et qu'on ne peut pas plus se les représenter sans Fénelon que Fénelon sans eux.

Ce sont d'abord les trois abbés : MM. de Langeron, de Beaumont et de Chantérac. Les deux premiers, compagnons de sa disgrâce, et le troisième, confident intime de sa pensée pendant le procès du fameux livre des Maximes, et chargé de le défendre en cour de Rome. C'étaient trois hommes d'esprit et de cœur, parfaitement dissemblables, .])ien qu'unis par la plus cordiale affection, et formant un trio fort original qui mérite qu'on le fasse connaître avec quelque détail : s'il est vrai que les amitiés d'un homme révèlent plus véritablement sa nature morale que ce qu'il peut dire ou faire lui-

' Concsp. (jén.,\l, 384.

FTNKI.ON A CAMItItAl. 21

ilOîino, il no sera pas inutile de nous etcndr»' un jkmi sur les lûtes habituels de l'arelievèque de Canilnai.

L'aldu- de Lan{;eron vient le premier, c'était le pins fidèle nii de l-'enelon. II ne l'avail, pour ainsi dire, jamais quitté : ivec lui il avait lait les missions en Saintonjje, et il l'avait nivi à Versailles, on il avait été nommé lecteur du duc de {ourjjogne, alors que Fénelon était char(;é de l'éducation lu jeune prince. L'orage du quiétisme n'éparjjna pas non (lus M. de Langeron, qui fut renvoyé de la Cour en 1698, omme suspect d'avoir adopté les sentiments de son ami [ans la querelle du pur amour. Il se retira à Gamljrai, qu'il le quitta plus. Esprit élevé, d'un commerce charmant par a gaieté et son égalité d'humeur, le petit al)bé, comme on appelait à Cambrai par opposition à la grande taille de I. de Beaumont, occupait une place toute particulière dans intérieur de Fénelon. « C'était, écrivait ce dernier, un ami [ui faisait la douceur de ma vie et qui avait, avec la vertu la ilus exacte, tout ce qui contribue à l'agrément de la soiété. » La bonne humeur constante de M. de Langeron, ainte à infiniment d'agrément dans l'esprit, lui avait acquis me grande influence sur le duc de Bourgogne, qui ne l'ouilia pas plus que Fénelon, lorsque le lecteur fut enveloppé ans la disgrâce du précepteur. Admirateur passionné de archevêque, avec qui il était sur le pied de la plus intime amiliarité, M. de Langeron n'en était pas moins fort indéendant dans ses vues, et n'avait nullement abdiqué son ropre jugement. Il différait souvent de manière de voir avec on supérieur, et lui faisait même parfois des remontrances ne celui-ci acceptait fort bien. « Vos remontrances, mon rès-cher enfant, lui écrit-il, me firent quelque légère peine ur-le-champ; mais il était bon qu'elles m'en fissent, et elle le dura pas. Je ne vous ai jamais tant aimé. Vous manqueriez Dieu et-àmoi si vous n'étiez pas prêt à me faire de ces sortes e peines toutes les fois que vous croirez me devoir contre-

dire. Notre union roule sur cette simplicité, et l'union ne sera parfaite que quand il v aura un flux et un reflux de cœur sans réserve entre nous '. Je vais être fainéant pendant les moissons qui ne finiront qu'avec le mois d'août. Je compte employer en visites les mois de septembre et d'octobre. » (1701.) A quelques jours de là, M. de Langeron ayant fait un voyage, Fénelon le presse vivement de revenir au bercail. « La Toussaint approche, employez bien votre temps et revenez-nous : nous philosopherons ensemble. » Le charjïiant ami avec qui F'énelon aimait tant à philosopher écritv'ait lui-même avec a(jrément. En grande relation d'amitié avec la maréchale de Noailles, belle-sœur du cardinal, l'adversaire passionné du livre des Maximes, M. de Langeron servit souvent d'intermédiaire entre elle et Fénelon. Lorsque les affaires des jansénistes eurent mis l'archevêque de Paris dans une situation aussi critique que celle traversée par Fénelon, il essaya de se rapprocher de son ancien ennemi par les soins de sa belle-sœur. Mais l'archevêque de Cambrai, en lutte ouverte et déclarée contre le parti janséniste, repoussa ces avances avec une dignité parfaite , et c'était J'abbé de Langeron qui était chargé de transmettre ses réponses, toujours polies, mais toujours évasives. Voici une de ces lettres, adressées à la maréchale de Noailles, des eaux de Bourbon. Nous la citons en entier, parce qu'elle peint bien son auteur et tout l'agrément de son esprit. La maréchale se plaignait de ce que Fénelon n'avait pas cherché à la voir en se rendant aux eaux, où il obtint une fois, en 1706, la permission de se rendre. M. de Langeron lui écrit :

« A Bourbon, le 3 octobre 1706.

« Pour obéir à vos ordres. Madame, je n'ai point voulu « vous écrire par la poste. Je n'ai pu trouver aucune voie

> Con: géiu, II, 428.

FÉNELON A CAMIllIAI. 2»

plus sûre (HIC celle do ma srenr, <|iii |)urt demain sans avoir rCvSsenti ici aucmi soiila{femoiit. Si vous n'êtes pas contente de la lettre de M. de (îamlnai, vous ave/ tort, car elle est vraie, et il vous y dit ce que je sais qu'il a pensé loiijours et ce que j'ai eu riionnenr de vous dire bien des fois. Il est encore très-vrai qu'il s'est en{)a{jé à ne voir aucune personne de ses amis sur la route. J'aurais été ravi que vous fussiez venue ici sans être malade et n'ayant besoin que d'y manger des poulets gras, je me serais offert à vous pour être votre médecin sur ce régime, et je vous aurais donné l'exemple sur tout ce que je vous aurais ordonné. Je vous soubaitc, Madame, une fraîcbeurde sang qui vous fasse si bien dormir que vous n'ayez jamais besoin des Capucins!

« A propos des Capucins, il faut que je vous dise ce que j'ai fait aujourd'hui. Le père gardien m'a prié ce matin de faire leur salut à cinq heurs du soir. Après avoir dîné et mangé des poulets gras, j'ai été me promener hors la ville. Je suis revenu à près de six heures. Je n'ai non plus pensé aux Capucins de Bourbon qu'à ceux qui sont à la Chine, s'il y en a. Le salut avait été fait par un autre après que les Pères m'avaient attendu inutilement. M. de Cambrai a bu ici fort régulièrement, les eaux lui ont fort bien fait, et j'espère qu'il s'en trouvera bien '. » Tout à côté du petit abbé venait celui qu'on appelait le rand abbé, par opposition, M. de Beaumont. Fils d'une Kur consanguine de Fénelon, il avait été nommé en 1689 )us-précepteur du duc de Bourgogne. Disgracié en 1698, il livit son oncle à Cambrai, et celui-ci le nomma grand icaire du diocèse. C'était un homme aimable, gai, rempli 'animation, qui ressemblait un peu à son parent. Si M, de angeron était la douceur de la vie de Fénelon, on eût pu

* Corr. gén., XI. Lettres à la maréchale de Noailles.

24 FÉNELON A CAMIUlAl.

dire que M. de Beaumont en était le mouvement et l'entrain. Fénelon avait la plus(jrande confiance en lui et le chargeait, lorsqu'il allait voir sa famille à Paris, de commissions secrètes pour les amis de la Cour. Aussi Panta, comme on l'appelait par abréviation de son nom Pantaléon, ou bien le grand Panta, joue-t-il un rôle considérable dans la correspondance. !Nous l'y retrouvons à tout moment. C'était lui qui, durant les tournées jiastorales de son oncle, était chargé de surveiller la tenue de la maison de l'archevêque, et Fénelon ne lui ménageait pas les lettres sur ce sujet qui lui tenait fort à cœur, ainsi que nous l'avons dit plus haut.

Voici quelques extraits de ces letti'es, qui nous montreront en même temps l'affection qui unissait l'oncle et le neveu, et nous feront prendre sur le vif les soins que le prélat ne s'épargnait pas pour être un bon maître de maison :

« A Valenciennes, 3 mai 1712.

« Bonjour, mon Panta ' ; ayez soin de réjouir un peu le vénérable, selon les uns, et selon les autres le subtil docteur. Badinez avec la gent féline, mais sans mutilation de membres. Faites veiller le maître d'hôtel sur nos domestiques. 11 faudrait occuper Barassy aux meubles et Leduc à l'écriture... Faites un bon usage de votre temps selon Dieu ; nourrissez votre cœur. Tout à vous... sans réserve... »

Quelques jours après, il écrit encore' : «Il est absolument nécessaire de mettre en couleur le parquet de mon appartement et de le faire frotter, faute de quoi tous les meubles périssent. Ce qui me paraît très-certain, c'est que le parquet doit être bien frotté. Le maître d'hôtel me demande congé pour aller du côté de Paris pour ses intérêts; je lui permets volontiers. Décidez avant son départ. Tout à vous, mon cher

' Corr. çjén., II, 87.

^Corr. g en., II, 89.

FKNELON A CAMItllAI. 25

i(;i, sans mcsiirt;. » Je suis siir (|iu; plus d'une iiu'nii;;ére ()iii|)li(* so ri'coMcilicra avec un myslicisnlc (|ui n'cmpcche

i\v si l»ien soi{jner les panjucls do rarclHîvrclu; do. (laïu-

^Tais si Fénelon veillait tic si prés au soin de sa maison, il

ttait dans le {gouvernement de ses domestiques autant de

icalesse, autant de {générosité que lorsqu'il traitait avec

éj;aux. On eu trouvera la preuve dans cette lettre qu'il ità M. de Beaumont, qui voulait lui ramener de Paris un jveau cuisinier, parce que le sien était malade :

« A Cambrai, lOnovcmljre ITOl.

n Vous trouverez, mou cher neveu, que je ména{j;e mal s intérêts; mais je crois devoir penser à ceux d'autrui is qu'aux miens. Mambrun est beaucoup moins mal. Je s, à n'en pouvoir douter, que sa peine serait extrême s'il ivait ici un homme qui ressemblât à un successeur. Ce jp serait capable de le faire retomber dans l'extrémité lù il n'est encore sorti qu'à demi. Je vois bien qu'un cuiier habile, fidèle et ré(jlé est un trésor qu'on ne retrouve int... Mais enfin quelle apparence d'accabler un homme i revient à peine des portes de la mort ! Je crois qu'il conitirait sans peine à voir venir un aide, mais l'homme dont us parlez doit être fort au-dessus de cette fonction. . . Voyez nnement ce que vous pouvez faire, et abandonnez le reste a Providence '. »

L'abbé de Beaumont était donc comme le remplaçant de Il oncle lorsque celui-ci quittait Cambrai; mais leurs relans n'étaient pas bornées à ces détails d'intérieur. C'était e intimité réelle, paternelle d'un coté et filiale de l'autre. )ici un petit billet de Fénelon, d'une date postérieure, qui int bien cette amitié. La lettre est du reste charmante,

' Coir. gén., II, 86.

26 FÉNEI.ON A CAMBRAI.

toute pleine de souvenirs d'enfance. Elle est adressée à M. de Beaumont pendant un séjour qu'il faisait en Périgord, Lcrceau de la famille des Fénelon.

« 12 juillet 1714, à Cambrai'.

« Où étes-vous, mon très-cher neveu? Où allez-vous? quand est-ce que je vous reverrai, lasso maris et viariim * ? Je n'en sais rien, mais je sais bien que le jour de notre réunion sera marqué par la craie et non par le charbon. Vous devez avoir passé la Drùme et la Charente. Avez-vous vu le pas de Selle? Avez-vous embrassé nos parents communs? Il vous reste encore un quart du monde à parcourir avant que d'arriver à Marcoin* et que de voir notre clocher. Dieu sait avec quelle légèreté j'irai ce jour-là au-devant du voyageur; mais nous sommes loin encore de ce hou moment. En attendant, j'espère de vos nouvelles qui me toucheront du fond du cœur. Milles choses aux parents et amis que vous voyez. Tout à vous, sans mesure et sans fin. » Telles étaient les relations douces, aimables, empreintes d'une familiarité affectueuse, qui régnaient entre l'oncle et le neveu. Comme il y a loin de cette simplicité sans affectation, de cette douce cordialité, à la gravité cérémonieuse qui était de règle au dix-septième siècle dans les rapports de famille, aussi loin peut-être que de l'emphase sentimentale que Rousseau devait mettre plus tard à la mode ! Il n'y a que madame de Sévigné qui ait su mettre autant de grâce et de simplicité dans l'expression de ses sentiments. Mais dans les lettres de famille de Fénelon, même dans les moments d'abandon, il y a un fond de gravité sacerdotale qui ne disparaît jamais et qui eût été aussi déplacée chez l'aimable châtelaine

' Corr. fjen., II, 258.

2 HoR.,liv. VII.

3 Villn{je à deux lieues de Camljiai.

FKNFI.ON A CAMllIlAI. 27

^ Uoclicrs (|ii(! s;i verve railleuse clic/ r;ircli(;vc(|iic Ar ml)i';ii ; l;i j;i'àcc du stylo ne ])er(l ccpciulant rien :ni si'ux (lu Ixjncl. Il y a lois passages dans ces billets familiers i sont de vrais petits tableaux. « Il y a sous mes fenêtres, it-il pendant uiuî de ses visites pastorales, cinq ou six ins blancs qui feraient de belles fourrures, mais ce serait nma{[e, car ils sont fort jolis et manjjent comme un (jrand ;Iat. Je vois aussi deux j)ctits coqs, l'un noir et l'autre à image couleur d'aurore. Ils sont comme la France et l'Eme; le noir est Acbille, et l'aurore est Hector.

Liidus enini genuit trepidum certamcn et irain, Ira triices iniinicitias et funèbre bclluni^ .

K Je me repose et me ménage beaucoup : c'est être en itudc. Je ne parle qu'à des paysans qui ne font point parde qu'on appelle le monde... J'ai vu quelques jolis pages de vallons et de coteaux sur le bord de la forêt de irmal. J'embrasse le vénérable et les non vénérables martts. Je suis tout à toi, mon cher et unique Panta*... » Fénelon écrit quelque part dans ses lettres de direction te phrase si vraie : « Les gens qui aiment pour l'amour Dieu aiment bien plus solidement que les autres. Une litié de goût et d'amour-propre n'est pas de grande fatigue, elle est de grand entretien. » II se chargea lui-même de l'ifier ces paroles ; mais il eut sa récompense dans la parte fidélité de tous ses amis, et il les garda tous, malgré la grâce et l'éloignement. Nous avons parlé du petit et du uid abbé ; pour achever de peindre le trio, il nous reste à îsenter le docteur subtil, le vénérable, l'abbé de Chanac : en fait, l'homme vraiment remarquable de la petite ;iété après le maître du lieu.

Gabriel de la Cropte de Chantérac, d'une ancienne famille

Hon., \\v. II.

Corr. cjén., II, 94-95.

litique consommé, plus occupé d'affaires que de théologie, que l'aljbé nous raconte avec verve ' : « Il (le cardinal) me parla ensuite de madame de Maintenon, et je lui répondis, si je l'ose dire, très-sagement là-dessus, et même en lui parlant du Roi, je me souviens des propres termes dont je me servis (car il entend et parle le français), que l'esprit et le cœur des Français étaient de dire toujours que Sa Majesté avait raison de faire tout ce qu'elle faisait, » et j'ajoutai en riant : « Quand « on nous'ferait pendre et rouer, nous dirions toujours que « cela était bien. » 11 parut surpris que madame de Maintenon eût voulu donner à vos parties et rendre publique une letlre que vous lui aviez écrite en secret et en confiance. Je lui répondis que c'était sans doute par le conseil de personnes qu'elle croyait pieuses. Deux ou trois autres prélats italiens qui m'ont parlé de toutes les histoires à quoi ils sont indignés qu'on veuille vous donner part, et ensuite de ces changements de la cour, rapportent tout à la faveur de madame de Maintenon. « Non est iram super ircan mulieris, » me disent-ils lors même que je ne veux pas les entendre. »

Nous pourrions multiplier ces citations et parcourir avec lui les vieux palais de Rome, aller de chez le cardinal de Rouillon, si enflé de sa grandeur, chez la princesses des Ursins, qui se préparait au rôle qu'elle devait jouer plus tard à la cour de Philippe V, en tenant à Rome un état de maison fort brillant. Puis ce serait l'abbé Bossuet, ses singulières aventures, racontées par M. de Ghantérac avec une discrétion parfaite, et son acharnement contre Fénelon qui aidait plutôt celui-ci, tant il surprenait cette vieille cour de Rome toute calme et habituée à ne rien montrer au dehors. Mais ce serait là faire l'histoire <lu procès du livre des Maximes, et nous en avons assez dit pour donner une idée de l'esprit fin et délicat de M. de Ghantérac. S'il était un homme d'esprit, M. de Ghan-

» Corr. gén., IX, 215.

FKNELON A r.AMUHAI. 31

vue ('tail aussi un hoiniiwî de ('(riir. Jjoi's(|iril apprit la disàco (le ral)l)i'' de Hcaiiiuonl, <jii'il savait i'trc ahsoliimcML IIS lorhiiio, il l'crivit aussitôt à Ft-iicioii pour inctlrc à la sposilioii de sou neveu deux bénéfices dont il avait été fjraié avant la disjjràce de son maître, et dont il aurait cédé loutiers la jouissance à celui qui venait de perdre sa posi- >n à la cour sans recevoir aucun dédoninia{jement. Fénclon Fusa l'offre, mais elle témoigne de la {jénérosité naturelle de lui cpii l'avait faite sans un moment d'hésitation. Enlin, pour achever de peindre M. de Ghantérac, il faut l'on nous permette de citer encore quelques passages des très qu'il écrivit lorsque, malgré ses soins et deux ans d'efrts, l'affaire du livre des Maximes fut définitivement jugée ntre l'archevêque de Cambrai. Il lui annonce l'issue de ce ;ig et douloureux procès par une lettre tout empreinte des iitiments les plus chrétiens et les plus élevés, dans cette lie langue du dix-septième siècle qui semble faite pour les primer.

En voici les débuts : «Voici le temps ', Monseigneur, de ettre en pratique ce que la religion vous a fait comprendre

plus saint dans la plus parfaite conformité à la volonté de eu. Voici le temps, si je l'ose dire, pour vous et pour tous ux qui vous sont unis, d'éti'e obéissants à Jésus-Christ jusl'à la mort, et à la mort de la croix, afin que ceux qui vivent : vivent plus en eux-mêmes. Vous avez besoin de toute votre été et de toute la soumission que vous avez si souvent pro- Lse au Pape dans vos lettres pour posséder votre âme avec tience en lisant le Bref qu'il vient de donner et de publier ntre votre livre

« Tous vos amis, Monseigneur, croient que vous devez cevoir le Bref avec une parfaite soumission, telle que vous ivez promise simple et sincère. Ils sont persuadés même que

» Cori: géiu, X, 418.

litique consommé, plus occupé d'affaires que de théologie, que Tabbc nous raconte avec verve ' : « Il (le cardinal) me parla ensuite de madame de Maintenon, et je lui répondis, si je Tose dire, trc's-sa{jemcnt là-dessus, et même en lui parlant du Roi, je me souviens dos propres termes dont je me servis (car il entend et parle le français), que l'esprit et le cœur des Français étaient de dire toujours que Sa Majesté avait raison de faire tout ce qu'elle faisait, » et j'ajoutai en riant : « Quand « on nous' ferait pendre et rouer, nous dirions toujours que « cela était hien. » II parut surpris que madame de Maintenon eût voulu donner à vos parties et rendre publique une lettre que vous lui aviez écrite en secret et en confiance. Je lui répondis que c'était sans doute par le conseil de personnes qu'elle croyait pieuses. Deux ou trois autres prélats italiens qui m'ont parlé de toutes les histoires à quoi ils sont indignés qu'on veuille vous donner part, et ensuite de ces changements de la cour, rapportent tout à la faveur de madame de Maintenon. « No7i est iram super iram inuUeris, » me disent-ils lors même que je ne veux pas les entendre. »

Nous pourrions multiplier ces citations et parcourir avec lui les vieux palais de Rome, aller de chez le cardinal de Rouillon, si enflé de sa grandeur, chez la princesses des Ursins, qui se préparait au rôle qu'elle devait jouer plus tard à la cour de Philippe V, en tenant à Rome un état de maison fort brillant. Puis ce serait l'abbé Bossuet, ses singulières aventures, racontées par M. de Ghantérac avec une discrétion parfaite, et son acharnement contre Fénelon qui aidait plutôt celui-ci, tant il surprenait cette vieille cour de Rome toute calme et habituée à ne rien montrer au dehors. Mais ce serait là faire l'histoire du procès du livre des Maximes, et nous en avons assez dit pour donner une idée de l'esprit fin et délicat de M. de Ghantérac. S'il était un homme d'esprit, M. de Ghan-

» Con: gén., IX, 215.

FI.NF,r,()N A CAMUHAI. 31

érac t'Iiiil aussi un liomiiic de cd'iir. Ii(»rs(|iril :i|)|)ril lu dis- 'ràfc (le r;ilil»i' de Uciiiimonl , (jn'il siivail cire ahsoliiiiiciil ans lorhiiu', il ('-crivit aussitôt à Ki-iicloii pour luctlrc à la lispositiou (le son iiovru diuix hcnéficcs dont il avait été {;raiHci avant la disjjràco do son maître, et dont il aurait cédé '^olontiers la jouissance à celui ([ui venait de perdre sa posiion à la cour sans recevoir aucun dédoninia(j;ement. Fénelon efusa l'offre, mais elle témoi{]nede la {jénérosité naturelle de •elui ((ui Tavait iaitesans un moment d'hésitation.

Enfin, pour achever de peindre M. de Chantérac, il faut |u'on nous permette de citer encore quelques passa{jes des ettres qu'il écrivit lorscpie, mal(;ré ses soins et deux ans d'eforts, l'affaire du livre des Maximes fut définitivcnient juyée ;ontre l'archevêque de Cambrai. Il lui annonce l'issue de ce ong et douloureux procès par une lettre tout empreinte des entiments les plus chrétiens et les plus élevés, dans cette )elle langue du dix-septième siècle qui semble faite pour les \xprlmer.

En voici les débuts : «Voici le temps ', Monseigneur, de nettre en pratique ce que la religion vous a fait comprendre le plus saint dans la plus parfaite conformité à la volonté de 3ieu. Voici le temps, si je l'ose dire, pour vous et pour tous ;eux qui vous sont unis, d'être obéissants à Jésus-Christ jus- [u'à la mort, et à la mort de la croix, afin que ceux qui vivent \e vivent plus en eux-mêmes. Vous avez besoin de toute votre )iété et de toute la soumission que vous avez si souvent pronise au Pape dans vos lettres pour posséder votre àme avec îatience en lisant le Bref qu'il vient de donner et de publier

îontre votre livre

« Tous vos amis. Monseigneur, croient que vous devez recevoir le Bref avec une parfaite soumission, telle que vous ['avez promise simple et sincère. Ils sont persuadés même que

' Corr. f/en., X, 418.

plus elle paraîtra simple, plus elle sera prudente dans le fond. 11 semble que Notre-Sei{jneur vous destine à édifier autant toute l'Église par là, comme on veut faire croire qu'elle a été scandalisée par votre livre. «

On sait comment Fénelon répondit à de pareils conseils ; toutes ses lettres dans ce cruel moment sont admirables, et par l'éloquence, et par l'élévation des sentiments. Aussi M. de Ghantérac, qui recevait ces confidences, en est-il rempli d'une joyeuse reconnaissance, et écrit-il, quelques jours après avoir appris la soumission si rapide de l'archevêque, ces belles paroles toutes pleines de cette joie mystérieuse que l'épreuve, noblement acceptée, apporte avec elle comme première récompense ' :

« Puisque Notre-Seigneur vous soutient avec tant de force, j'espère qu'il vous fera dire dans les sentiments les plus vifs d'une charité bien sincère : « Hœc dies quant fecit Dominus « exullemus et lœtemur in ea. » Ces paroles font impression sur moi, parce que je me souviens que presque tous ceux qui m'ont voulu consoler sur votre état présent ont eu cette même pensée : « Nous le verrons bientôt ressusciter plus glo- (t rieux que jamais. » Fénelon savait apprécier à sa valeur un homme d'un tel caractère. Aussi, dans le premier moment d'angoisse qui suivit sa condamnation, lui écrivit-il ces paroles où vibre encore un accent de sincérité et de douleur auquel le temps n'a rien ôté de son éloquence : « Votre retour sera ma plus sensiljle consolation. Je ne vous dois pas moins que si les plus grands succès avaient suivi votre travail. J'ai compris tout ce que vous aviez fait et souffert; je vois bien que vous ne nous en avez mandé que la moindre partie : ma reconnaissance, ma confiance, ma vénération et ma tendresse pour vous sont sans bornes. Venez au plus tôt, afin que nous nous consolions dans le sein du véritable con-

' Covr. géit., X, 515.

FENELON A CAMIIFIAI. X.i

îolateur. Nous vivrons et iiiomrons irr-taiit (ju'mi coMir et Hrmio âme'. » KtMU'Iou lut (idelo à sa parole : l'ahlx; de Cliantérac ne le (juilta plus, et il passa à Cambrai sans lui iortir les longues années qui suivirent la condamnation du livre des Maximes.

Tels étaient les trois amis qui ne quittaient jamais Fénelon et ([ui s'étaient, pour ainsi dire, eonsacrés à lui. Ils forment li eux trois comme le lond du tableau de la vie de rarchevêque, chacun avec sa physionomie propre, aussi différents de fi{;ure que d'esprit, ne se ressemblant que par le dévouement commun à une même affection et une é(jale élévation dans les sentiments. On a parfois insinué que les sentiments affectueux que Fénelon prodiguait à ses amis n'étaient pas tout à fait désintéressés, et qu'ils s'adressaient surtout à ceux dont il nourrissait un certain espoir de se servir dans un temps plus ou moins éloigné, afin de rentrer en grâce auprès du Roi. Ce que nous venons de dire de ses relations avec ces trois amis disgraciés comme lui et sans aucun crédit suffit pour réduire cette accusation à sa juste valeur.

A la suite des trois abbés venaient, dans l'intérieur de Fénelon, les aumôniers, secrétaires, grands vicaires, officiers de service qui étaient alors indispensables à un prélat de haut rang. Ils n'étaient pas aussi nombreux à Cambrai que dans d'autres demeures épiscopales, le prélat n'aimant pas le faste. A. cet élément grave et cérémonieux venait, heureusement pour une nature aussi animée que celle de Fénelon, s'en joindre un autre tout différent qui apportait avec lui la gaieté et l'entrain, c'était la jeunesse, comme disait l'archevêque, ou messieurs les neveux, comme on les appelait dans la maison. Avec eux la joie et l'avenir entraient dans le palais épiscopal de Cambrai, qui sans cela eût sans doute paru un peu silencieux à celui qui en était le maître.

* Corr. ffén., X, 540.

Le père de Fénelon avait eu quatorze enfants d'un premier mariage, et trois d'un second; [l'aîné de ses neveux eut de nouveau treize enfants. De là était sortie une troupe d'innombi'ables neveux et de petits-neveux qui venaient constamment à Cambrai oii leur oncle les appelait par le plus affectueux accueil. Il y en avait toujours quelqu'un à demeure dans l'archevêché de Cambrai. Les enfants, et surtout le mouvement qu'ils apportaient avec eux, furent une des plus grandes consolations de Fénelon, dont la nature avait un impérieux besoin d'expansion. Il s'occupait avec soin de leur éducation, les surveillait même de loin, et leur prêtait aide et secours dans leurs difficultés. C'était pour lui un nouveau moyen de dépenser l'activité de son esprit. Aussi le voit-on constamment revenir dans ses lettres à l'abbé de Beaumont avec un plaisir marqué sur tout ce qui touchait ses jeunes neveux, qu'il appelle tantôt les « non vénérables marmots», tantôt les « jeunes péripatéticiens » . Nous [n'essayerons pas de peindre en détail toute cette petite troupe fort changeante ; mais parmi ses neveux, Fénelon s'occupa cependant spécialement de quelques-uns qui sont plus connus. Il se chargea tout à fait de l'éducation de l'un d'entre eux, Gabriel-Jacques de Fénelon, connu plus tard sous le nom de marquis de Fénelon, ainsi que de celle de son frère aîné, François, qui se destinait à l'Église. Le petit marquis ne quitta pas Cambrai pendant les premières années de l'exil de Fénelon; son frère fut élevé à Paris chez les Jésuites, mais revint auprès de son oncle, aussitôt après la fin de ses études. A ces deux jeunes gens, et à leurs nombreux frères dont il y avait toujours quelqu'un à Cambrai, venait souvent se joindre le jeune comte de Laval, fils d'une cousine germaine de Fénelon, mariée d'abord à un cadet de la maison de Montmorency, qui avait secrètement épousé en secondes noces le frère puîné de l'archevêque. En grande relation d'amitié avec son beau-frère, madame de Laval, comme on continait à l'appeler, bien

FFNKLON A «:\MI1HAI. 3.".

i|ii\'ll(' lVi( (l('\ciui(î l:i comlcssc de l'i-iicloii , (^oiidiiit soii- \ ('ii( le (ils (le sa preiniciu' iiiiiou à ses soins, surtout lors(|iril lallait lui l'aire i\r>^ remontrances et lui donner des conscîils. Nalurellenient il ne reste que peu de traces des soins que |>ri( Fénelon (\c. louti^ celt(; jeunesse <|ui lui tenait si l'orl lui ('(ïMir, et dont les rires et les jeux devaient singulièrc;uient animer les (jrands appartements du palais épiscopal. Le favori de son cœur, celui qu'il regarda toujours comme ■ion enfant, lut le marquis de Fénelon, qui eut aussi pour son oncle une tendresse toute filiale. Nous citerons plus loin quelques-unes des lettres qu'ils échangèrent plus tard, lorsque la carrière du jeune homme Téloijjna de son oncle. Elles sont peut-être les plus charmantes qui soient sorties de la plume de Fénelon. Voici d'abord quelques conseils à madame de Laval qui sont extraits des lettres datées des premières années du séjour de Fénelon à Cambrai. On y reconnaîtra sans peine la main du précepteur du duc de Bourgogne.

« Il (le comte de Laval) ne m'incommode en rien céans, et je suis au contraire fort aise de l'avoir, car je l'aime fort. Il est très-poli, très-complaisant, très-caressant et très-empressé pour moi. Plût à Dieu qu'il fit aussi bien pour luimême qu'il fait pour moi dans notre société! J'ai très-peu de temps pour lui parler, pour le faire parler, pour le faire agir naturellement devant moi et pour le redresser... L'enfant a l'esprit vif et ouvert, avec de la facilité pour comprendre toutes les choses extérieures, et beaucoup de curiosité pour les choses qui se passent autour de lui; mais il a l'esprit encore fort léger, il ne fait guère de réflexion sérieuse ; il n*a ni goût de curiosité pour aucune étude, ni application, ni suite de raisonnement... Les voyages sont fort dangereux à la jeunesse, d'une grande dépense quand on veut les bien faire, et absolument inutiles quand on n'a pas encore des pensées sérieuses et solides. S'il fallait quelque voyage, ce devrait être après l'académie... Il s'ennuie hor-

riblement à Cambrai, et quoi qu'on puisse lui dire, il s'imagine que quand il ira à Paris ou dans ses terres, il sera un sei(;neur ])ien brillant. Cctlc faiblesse de cerveau est assez naturelle à quatorze ans'... Vous pouvez, si vous voulez absolument reculer à toute extrémité, le laisser ici jusqu'au printemps, le faire aller alors dans vos terres, et ne le mettre à l'académie que l'hiver suivant. Tout cela n'est point impossible pendant la paix, mais il s'ennuiera étrangement ici, et n'y fera presque rien. »

La franchise de Fénelon finit sans doute par déplaire à madame de Laval, car le nom du marquis de Laval disparaît entièrement de sa correspondance; mais nous ne pouvons résistera l'envie de rapporter en entier la dernière lettre de Fénelon à sa belle-sœur pour s'excuser auprès d'elle d'avoir conseillé à son fils d'entrer au service. Cette lettre, tout empreinte des sentiments du patriotisme qui était la nature même de Fénelon, est curieuse parce qu'elle témoigne de la réprobation universelle qui atteignait un jeune homme de la noblesse qui ne serA'ait pas. Il n'y avait là aucune loi écrite, mais une de ces coutumes séculaires plus foi'tes que toutes les lois paice qu'elles sont gravées dans les consciences. Il est curieux de voir avec quelle netteté Fénelon, qui aimait la paix par-dessus tout, et avait une horreur naturelle pour la guerre, jusqu'à faire des rêves de pacification perpétuelle, sait rappeler le jeune homme à son devoir. A travers les phrases de politesse, on sent bouillonner toute l'indignation du gentilhomme qui voit un de ses pareils se couvrir de honte *. « En arrivant ici de Bruxelles, j'ai reçu votre lettre du 27 janvier. J'avoue, ma chère sœur, qu'elle m'a bien surpris et affligé. J'espérois que vous me sauriez quelque gré de vous avoir représenté cordialement mes pensées dans une

• Corr. f/én., II, 71.

* Corr. <jén., II, 105.

FKNELON A CAMIIIIAI. 87

lettre (|iii ii't'toit que pour vous, et sans me mêler de «Iceirlcr sur la eoiidiiite de monsieur votre (ils. Il me semhloit qu'il y a une jfiande différence entre <lécider et j)ro[)Oser avec zèle ce qu'on croit voir : ainsi j'étois hien éloi{;né de cioire que ma lettre put m'attirer celle (|ue vous m'avez écrite. Mais je suppose (jue j'ai tort, puisque vous leju{jez ainsi : du moins ma faute sera courte ; car je m'abstiendrai, puiscjuc vous le souhaitez, de vous proposer mes pensées. D'ailleurs je rece- ^ rai toujours d'un cœur ouveit tout ce qu'il vous plaira de me mander de vos raisons. Personne ne sera plus content que moi de reconnaître qu'elles sont bonnes, comme personne ne seroit plus affli^jé que moi, si elles n'étoient pas décisives. Mais supposé qu'elles soient aussi fortes que vous les croyez, je trouve monsieur votre fils bien à plaindre ; car, en ce cas, il se trouve entre une mère qui a de l)onnes raisons pour vouloir l'empéclier de servir, et le public, dans lequel il sera déshonoré sans ressources, malgré ces raisons inconnues, s'il ne sert pas. Il est déjà dans sa vingtième année : les autres gens de condition se gardent bien d'attendre un âge aussi avancé pour commencer à servir ; ils servent dès l'âge de quatorze ou quinze ans. On ne trouvera en France aucun exemple d'un homme d'un nom connu, qui n'ait pas déjà fait quelques campagnes dans sa vingtième année. Le public ne comprendra jamais les raisons d'une telle singularité, qui est si contraire aux préjugés de toute la nation. J'en conclus que la situation de monsieur votre fds est bien violente. Il est réduit à l'une de ces deux extrémités, ou de désobéir à sa mère, qui a de bonnes raisons de lui défendre de servir, ou de se laisser déshonorer dans le monde, parce que ces bonnes raisons n'y seront jamais comprises. Pour moi, je n'ai point d'autre parti à prendre, que celui de me taire, d'être véritablement affligé et de prier Dieu qu'il donne son esprit de sagesse A la mère et au fils. Ce qui est certain, c'est que je ne paroîtrai jamais en rien désapprouver votre conduite, et

3S FENELON A CAMBRAI.

que j'aimerois mieux ne parler de ma vie, que de laisser échapper une parole contre vous. C'est du fond de mon cœur, ma chère sœur, que je vous suis toujours dévoué. » Le jeune homme eut le bon sens d'écouter plutôt les avis de Fénelon que ceux do sa mère ; il prit du service et se fit honneur au siégfc de Fribourjj, où il eut la fijjure traversée j)ar une balle. Mais madame de Laval ne pardonna pas à son beau-frère, et leur commerce de lettres cessa.

Tout autre fut sa liaison avec le marquis de Fénelon, son petit-neveu. Celui-là avait été, comme nous l'avons dit, élevé sous ses veux. Il l'avait formé avec un soin paternel, et déplové pour le mettre dans le bon chemin ces merveilleux talents d'éducateur que la cour avait admirés. Cette fois encore ses soins eurent un plein succès. Le jeune François de Fe'nelon fut un homme de cœur, militaire distingué et chrétien fervent; il eut une carrière, sinon très-brillante, du moins tres-honorable, et cette fois aussi, l'élève garda pour son ancien maître une sorte de culte, une affection vive que rien ne put affaildir. Pour se rendre compte de ce que fut pour Fénelon l'éducation de cet enfant, et des liens qu'elle forma entre l'oncle et le neveu, il faudrait reproduire toute leur correspondance lorsque, parvenu à Tàge d'homme, le jeune marquis faisait ses premières armes dans la triste guerre de la succession d'Espagne. Les courts passages que nous allons citer comme preuve de leur mutuelle affection sont naturellement bien postérieurs de date à l'époque de la vie de Fénelon qui nous occupe en ce moment. Le Fanfan, comme on lappelait entre soi à Cambrai, n'était alors en réalité qu'un petit garçon que son oncle élevait. Comme il ne nous reste pas de traces des soins qu'il prit de son éducation, nous sommes obligés de franchir un certain nombre d'années pour le laisser parler lui-même.

« 6 avril 1709.

« Je suis bien fâché de ce que vous allez en Dauphiné.

TKNEI.ON A (:.\>!III1A1. 39

.Vos|)L'r;»is <|n(; \(nis scrvirii;/ en Allciuiijjiic. Il l'iiiil vive prêt à tout et conloiit t'ii (|ii('I(|ii(; licMi i\^^c. Ton Jiillc. Si hîs l>ruits de paix sont vrais, nous pourrons vous revoir hientot. En attendant, travaillez sans relâche à tout ce qui peut contribuer au bon état de votre rejjiinent et an bien du service. Tâchez de vous iiiire aimer, soyez doux et ol)li(]eant sans faiblesse. Distinguez le mérite parmi vos officiers sans blesser j)ersonne. Attachez-vous aux officiers qui vous sont supérieurs pour tâcher d'obtenir leur estime et pour ajjprendre d'eux ce que vous avez besoin de savoir. Ménajjez votre santé, ne comptez pas trop sur elle quand elle paraît bonne, car elle s'altère aisément. Adieu, mon cher enfant; je suis à vous avec tous les sentiments que vous savez'. » Les conseils de direction reviennent fréquemment sous la plume de Fénelon ; mais les avis sont toujours sages et modérés ; la vivacité de l'expression traduit heureusement la pensée de l'esprit ferme et vigoureux, qui ne dit jamais que ce qu'il veut dire et rien de plus". « Dans [le fond, écrit-il un jour après quelques conseils sur sa conduite, ne comptez point sur les hommes. Dieu est le seul ami fidèle qui ne vous manquera jamais; quoique je vous aime tendrement, je vous conjure de ne compter jamais sur moi et de ne voir en moi que Dieu seul malgré mes misères ^ » — «Veillez, je vous prie, sur votre petit frère, pour voir comment il se conduit dans sa compagnie. Voilà une occasion de le connaître. Il ne faut pas le laisser faire de certaines fautes ; il faut l'accoutumer à être doux, poli, modéré, juste, vrai, ferme, discret et obligeant... Je vous donne à Dieu et ne vous aime que pour lui , c'est la seule véritable amitié ; elle est bien tendre au fond de mon cœur. Bonjour, cher enfant; tout à toi sans réserve.» Mais parfois au milieu de ces conseils de piété, se trouvent

' Corr. (/en., II, 108.

2 Corr. gén., II, 113.

3 Corr. gén., II, 116.

40 FÉNEI,ON A CAMBRAT.

aussi des avis sur la conduite à tenir pour réussir dans la société, où l'on reconnaît bien Thomme avisé qui a vécu à la Cour et qui connaît le monde '. « Je ne puis m'empécher de vous gronder sur ce que vous ne voyez pas assez les gens que vous devez cultiver. Il est vrai que le principal est de s'instruire et de s'appliquer à son devoir ; mais il faut aussi se procurer quelque considération et se préparer quelque avancement; or, vous n'y réussirez jamais, et vous demeurerez dans l'obscurité sans établissement sortable, à moins que vous n'acquiériez quelque talent pour ménager toutes les personnes en place ou en chemin d'y parvenir. C'est un soin tranquille et modéré, mais fréquent et presque continuel, que vous devez prendre, non par vanité et par ambition, mais par fidélité pour remplir les devoirs de votre état et soutenir votre famille. Au nom de Dieu, mon cher enfant, ne négligez pas les choses sans lesquelles vous ne remplirez pas tous les devoirs de votre état. Il faut mépriser le monde et connaître néanmoins le besoin de le ménager ; il faut s'en détacher par religion, mais il ne faut pas l'abandonner par nonchalance et humeur particulière. »

Trois ans plus tard (1712), le marquis de Fénelon, souffrant cruellement d'une blessure reçue à Landrecies, qui le laissa boiteux pour toute la vie, dut faire un long st^our à Paris pour se soigner. Son oncle lui écrit constamment, mais le ton des lettres est tout autre : il n'y est plus question de relations à nouer ou à entretenir, d'intérêts à ménager, mais uniquement de piété et de détachement. Sans qu'un mot y fasse allusion, on sent qu'un coup terrible a achevé de détacher Fénelon du monde et des affaires. La mort du duc de Bourgogne était, en effet, durant ces années écoulées, venue briser tous ses liens. Ses lettres ne sont plus alors que de vives et fortes exhortations à la piété, dont la simplicité

' Corr. gén., II, 120.

FI'.NF.LON A CA M 11 MAI Ai

'este toujours (p'aeieuse, tout en s'élevjtnt parfois naturrllcnent à la vraie grandeur', « IJonsoir, mon cher Fanlan, je nisen peine de ta longue soulfranix' pour ton corps, et pour on esprit i\vs marques de considération (pie diverses {jens te loinuMif. La dissipation, la vanité, le {joùt du monde sont :ncore plus à craindre (pie les causti(pies. Garde-toi, petit 'anl^m, du poison doux et flatteur de l'amitii^ mondaine... e t'aime plus que jamais. Tu ne j)ourrais comprendre la lature de cette amitié. Dieu (|ui Ta faite te la fera voir un 3ur. Je te veux à lui et non à^ moi, et je me veux tout à toi •ar lui. » — «Je* suis ravi, mon très-cher enfant, de votre latience ; mais recevez-la de Dieu à chaque moment comme .'emprunt, sans compter sur elle comme sur votre coura{je. jQ patience qui estiuMre estvaine, courte, trompeuse et emloisonnée par Forf^ueil ; celle que nous tenons de la main de )ieu est simple, humble et désirable. » — «Quand pourrai-je 'embrasser tendrement? Que Dieu prenne possession de toi t t'en dépossède pour toute la vie. Oh! qu'on est plus heueux quand on n'est plus à soi ! »

Nous aurons lieu de revenir plus tard sur cette relation si endre de l'oncle et du neveu ; mais nous avons cru utile de iter ces extraits afin de faire connaître ce qu'était dans la ie de l'archevêque le jeune Fiançois de Fénelon. Il fut, ans ce grave et solennel intérieur, comme un dernier rayon e soleil qui venait en dissiper un peu les ombres. Grâce à a présence et à sa jeunesse, la solitude qui réjjnait à Gamiraidans les années qui suivirent immédiatement la condamlation du livre des Maximes ne parut pas trop lourde à Féne- 3n ; il consola à son insu ce cœur froissé et meurtri que le hagrin et la déception avaient brisé sans l'abattre.

Il faut encore ajouter à la société intime du prélat un ncien officier de la maison de M. le duc de Bourgogne,

• Corr. gciu, II, 194.

' Corr. gén., II, 195.

42 FENELON A CAMBRAT.

M. Dupuy, qui fut, lui aussi, victime de l'orage que suscitala controverse du quiélisme et renvoyé de la cour avec tous les amis de rarclicvêque de Cambrai. C'était un homme excellent, tout dévoué à Fénelon, qu'il admirait passionnément. Retiré à Paris, M. Dupuy resta constamment fidèle à son ami; il se rendait souvent à Cambrai pour y faire de longs séjours, et on l'y accueillait à bras ouverts. Dans la petite coterie de Fénelon, il était toujours appelé le bon Puteus, et chacun l'aimait et le chovait. « Put arriva hier en bonne santé, écrit l'archevêque, après avoir passé par des abîmes de boue. Il est délassé aujourd'hui et est bien content de se voir en repos au coin de mon feu. » Et quelques jours après : « Le bon Put marche avec nous, et quelquefois il évite nos courses quand il est las. C'est le meilleur homine qu'on puisse voir. Les gens qui veulent de bonne foi servir Dieu sans mesure sont bien aimables. » Lorsqu'il était rentré à Paris, M. Dupuv était le correspondant, en quelque sorte l'homme de confiance de l'archevêque; il recevait les nouvelles, faisait passer aux amis restés fidèles les lettres confidentielles, gardait les papieis importants et suivait les affaires de Fénelon à Paris. C'était par son canal que Fénelon et ses amis faisaient passer de temps à autre des paroles de consolation à la pauvre madame Guyon, exilée à Blois, où elle vivait dans la plus profonde retraite et dans une austère piété. L'obligeance de Puteus était inépuisable, et rien ne lui coûtait pour rendre service à M. de Cambrai et aux siens.

Tel était le petit cercle intime au milieu duquel vivait Fénelon dans le beau palais de l'archevêché; singulier mélange d'enfants au début de la vie et de graves ecclésiastiques revenus des choses de ce monde. Le prélat sortait peu de chez lui, la ville ne renfermant que peu de société. La noblesse du pavs, encore toute flamande, vivait dans ses terres ou à Bruxelles, et les gens de la cour qui Acnaient dans la

FKNKI.ON A r.\MltlîAI. A3

roviiice pour s'ac(juitlei' do loiirs loiiclioiis n'osaient {juért;, ans les prcniicrs temps, fre(pienter oiiverleiuent nn homme n (lisjjiàcc. II V eut cepeiulaut à (lamltrai (piehpi'un 'pii, es les (lel)ii(s du st'jour eonlinuel de l'i'ncloii dans cette illc, alTioMla sans y faire attention les discours des malveilmts, (■( se mit à sa disposition avec une {générosité qui toulia au vif le co'ur de 1 fiidievéque. Ce fut le (gouverneur de I ville, le comte de Montberon. Sa famille était alliée à celle es Sali(jnac, et il se trouvait nalurellement en relation ^'cc Fénelon lorsque celui-ci arriva à Cambrai fuyant l'oi{}e du quiétisme. Le gouverneur, qui avait toujours joui de i faveur du Roi, et venait d'être fait chevalier de l'Ordre, \ait tout ù craindre d'un commerce trop intime avec celui ui venait de s'attirer la colère du pouvoir. Mais il n'hésita as et se montra dès le premier jour son ami le plus dévoué. iC mérite était grand surtout pour un homme en place, qui ravait ainsi la conta^jion de la déi\iveur. Aussi Fénelon réondit-il à ce dévouement par les plus {grands ménajjements t se garda-t-il au début de voir trop souvent le gouverneur e la ville, quoique sa femme n'eût pas tardé à prendre ses vis pour calmer les scrupules religieux qui l'obsédaient. Geeudant après quelques ménagements accordés à la pruence, les rapports entre l'archevêque et le gouverneur evinrent fréquents.

La maison de M. de Montberon recevait donc souvent la isite de Fénelon, qui y retrouvait quelques vestiges de son assé dans la conversation de la maîtresse du logis, personne istinguée, d'une haute piété, mais poursuivie par des doutes t des inquiétudes sur son salut. Lorsqu'il ne pouvait aller la oir, le prélat lui écrivait ; cette correspondance forme le 3nds principal du Recueil de lettres spirituelles. Jamais rétre ne déploya plus de patience, plus de condescendance nvers une âme timorée et pusillanime. Il y a jusqu'à deux u trois billets datés du même jour.

44 FKNELON A f.AMIÎIïAI.

« Nous aurons, Madame, écrivait-il en 1700 à la comtesse de Montberon, quand il vous j)laira une conversation particulière sur vos exercices de piété. Je la crois à propos, puisque vous ne voyez rien qui doive rempécher, et ce sera dans le lieu que vous choisirez. Je n'ai eu jusqu'ici que des ménagements pour vous et pour votre maison; quand on a la peste, on craint de la donner à ceux qu'on aime ; moins ils la craignent, plus on la craint pour eux ' . » Quelques mois après, sur les instances de M. de Montberon lui-même, Fénelon mit fin à ces ménagements, se chargea ouvertement de la direction spirituelle de madame de Montberon et devint son confesseur, chose rare alors où l'on avait l'habitude de distinguer avec soin la direction, c'est-à-dire la conduite dans les voies de la piété, d'avec la confession en elle-même. Il eut fort à faire pour calmer l'agitation scrupuleuse d'une àme réellement éprise de la perfection et qui avait de la peine à se confier pleinement à un autre. « Vous pouvez compter. Madame, sur les deux choses dont nous avons parlé » , lui écrivait-il pour la rassurer, «je ne vous manquerai jamais, s'il plaît à Dieq, en rien. Je suis sec et irrégulier; mais Dieu est bon dans ceux qui ont besoin de sa bonté pour son œuvre et dont il se sert. Confiez-vous donc à Dieu, et ne regardez que lui seul. C'est le bon ami dont le cœur sera toujours infiniment meilleur que le nôtre*. » Il n'y a pas moins de deux cent vingt-cinq lettres spirituelles adressées à madame de Montberon. Nous nous arrêterons dans nos citations ; ces lettres sont un vrai traité de la vie chrétienne et de l'abandon à Dieu, ce qui ne les empêche pas d'être écrites de la main d'un maître, avec une grâce pleine de douceur qui n'exclut pas l'autorité. Si elles n'ont pas toujours la gravité magistrale et la forte simplicité de celles de Bossuet, elles sont peut-être plus profondes, et si parfois on peut leur re-

' Corresp. rjén., VI, 285.

« Co;rM;3. ^re,!., VI, 302.

FKNELON A CAMUIIAI. 45

ïrocluM' iiii peu dv siihlilité et uuc. ccrliiinc afrccliilioii invsiqiio (lo lan{fa{}e, on seul à les lire que celui qui tieut la iluiue couuait à (oud le cœur liumaiu. Il eu a soudé toutes es (ail)Jesses, il sait par sou expérience persouiu'iie ce qu'est a souffrance morale, et les efforts que fait l'amour-propre )our y écluq)per. Ainsi ce passa{;e sur l'abaudou total à la olontc de Dieu, que nous ne j)Ouvons résister au désir de :i(t'r encore, n'est-il pas admirable de simplicité et de proondeur? «Votre àme est bonne |et s'affermit dans ses bons lésirs. Ses croix sont (grandes, mais il les lui faut avoir aussi grande qu'elle lésa. Il n'y a que Dieu qui sache bien prendre a mesure de chacun de nous. Vous en prendriez trop en un eus et trop peu en un autre : trop sur votre santé et votre oura{je naturel, mais trop peu sur votre délicatesse ; toutes es mesures sont fausses. Il n'y a qu'à laisser faire Dieu, "est profondément couper dans le vif que de ne retenir rien le ce qu'il ôte, sans vouloir retrancher ce qu'il n'ôte pas. » Au gouverneur de C4ambrai, il faut ajouter l'intendant de ''landre, M. de Berniéres, qui se montra toujours plein de espect pour Fénelon, et surtout celui de Hainaut, ^I. Roulult. Sa femme, personne d'esprit et d'un caractère noble, ut aussi bien vite mettre de côté les barrières pour s'apirocher de Fénelon, mais elle ne se lia jamais aussi intimenent avec lui que madame de Montberon. Elle fut lagrand'nère de Malesherbes, qui dut sans doute beaucoup à ses leons, car elle vécut jusqu'en 1756.

Nous avons fait ainsi, peut-être un peu longuement, le our du petit cercle d'amis éprouvés où vécut Fénelon lorsu'il se retira à Cambrai. N'avions-nous pas raison de dire ue cette vie, malgré les ressources intellectuelles qu'elle ni offrait par la distinction d'esprit de ses hôtes, devait paaître singulièrement monotone à un homme aussi actif, aussi nimé, et qui venait de passer dix ans à la cour?

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