‹ Fénelon à Cambrai d'après sa correspondance, 1699-1715Chapitre 6 sur 25 · FÉNELON A CAM15RAI · texte numérisé non relu

FÉNELON A CAM15RAI

Avant d'aller plus loin, et de montrer tout ce que Fénelon sut déployer d'activité et d'éncrfjie dans tous les genres sous cette apparence d'immobilité (jravc, nous allons mettre sous les yeux du lecteur le récit d'une visite faite par l'abbé Le Dieu à l'archevêque de (lambrai on 1704, qui terminera par une peinture un peu plus animée cette description de la vie de Fénelon à Cambrai.

L'abbé Le Dieu avait été le secrétaire particulier de Bossuet jusqu'à sa mort. Il avait des parents aux environs de Cambrai, et l'archevêque l'avait souvent invité à venir le visiter avec une bonne grâce parfaite. Tant que Bossuet vécut, l'abbé n'osa répondre à cet appel. Mais peu de mois après la mort de son évêque, soit curiosité, soit désir de témoigner son estime à un homme qu'il avait vu poursuivre avec tant de vivacité, l'abbé Le Dieu arriva à Cambrai. Il était muni d'une lettre de recommandation de madame de la jNIaisonfort, ancienne religieuse de Saint-Cyr qui joua un grand rôle dans la controverse du quiétisme, fut renvoyée de la maison à cause de son attachement à madame Guyon, et se retira chez les Ursulines de Meaux. Nous allons laisser parler le bon abbé malgré ses longueurs : rien ne peut peindre plus au naturel Fénelon et le cadre dans lequel il vivait que ce récit un peu traînant, mais qui ne manque pas de finesse. C'est comme une sorte de photographie de l'archevêché de Cambrai au mois de septembre 1704 ' :

« J'arrivai ainsi à Cambrai sur les deux heures, avec une pluie continuelle, et je descendis au Lion, sur la place... M. l'archevêque était absent depuis près de trois semaines, étant parti de Cambrai pour la procession de Yalenciennes, et de là étant allé à Tournai , Courtrai , Lille et autres villes de Flandre. On l'attendait ce soir à coucher : il n'arriva pas... Le mardi, 16 septeml)re, un exprès de sa part

« Le Dieu, III, 154.

FIsNEI.ON A CAMllllA!. '^^

tipporfa l;i iioiivolle qu'il vicndritil iuijourdMiiii diiuîr à (liiinl>i;ii. Il arriva, en effet, un peu a|)iès midi. Je rattendais dans la première (P'aiide salle an liaiif de l'esealier. Il y avait avec lui dans son carrosse M. TaltlK-de IJeanmont, son neven, M. de TEelielle et M. Lefèvn;, ei-d(*vant. aumônier d<^ la piineesse Palatine; ces deux derniers viennent souv(Mit de Paris pour voir M. de Cambrai, l'abbé de Beaumont ne le quitte jamais.

« M. Tabbé de Chantérac, son parent et son grand vicaire, M. l'abbé de Fénelon, un jeune cavalier dit, je crois, le marquis de Fénelon, qui sont deux neveux de M. l'arclievêque, élevés auprès de lui, un M. l'abbé de Laval... Tous ces messieurs que je viens de nommer et quelques autres ecclésiastiques domestiques étaient tous à la descente du carrosse : et je crus devoir laisser à ces messieurs la place libre pour les premiers compliments et entrevue.

« J'étais dans la grande salle du billard près de la cheminée : dès que je le vis entrer, j'approchai en grand respect; il me parut au premier abord froid et mortifié, mais doux et civil, m'invitant à entrer avec bonté, mais sans empressement. « Je profite, lui dis-je. Monseigneur, de la permission « qu'il a plu à Votre Grandeur de me donner de venir ici lui « reaidre mes respects quand j'en aurais la liberté » , c'est ce que je lui dis d'un ton modeste, mais intelligible; j'ajoutai plus bas, et comme à l'oreille, que je lui apportais des nouvelles et des lettres de madame delà Maisonfort. « Vous me « faites plaisir, dit-il, entrez, entrez. » Alors parut M. l'abbé de Beaumont, qui me salua avec embrassades, d'une manière fort aisée et fort cordiale.

« Le prélat était en habits longs, violets, soutane et simarre avec des parements, boutons et boutonnières d'écarlate cramoisi : il ne parut pas à sa ceinture ni glands ni franges d'or, et il avait à son chapeau un simple cordon de soie verte; des gants blancs aux mains et point de canne ni de manteau. Je

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lui remis le paquet de lettres en entrant dans sa chambre, et sans l'avoir ouvert, il me fit asseoir au-dessus de lui dans un fauteuil égal au sien, ne me laissant pas la liberté de prendre un moindre siège et me faisant couvrir. Les premiers discours turent sur madame de Maisonfort, sa santé, sa situation et la fermeté qu'elle devait avoir à persévérer dans la maison des Ursulines de Meaux sans songer à changer. Il ouvrit alors son paquet de lettres : « Elles sont, dit-il, un peu malaisées à « lire, il faudra les étudier à loisir. » Gomme on était déjà venu avertir pour dîner, il se leva, et m'invita à venir prendre place à sa table. Tous les convives l'attendaient à la salle à manger, et personne n'était venu à sa chambre, où l'on savait que j'étais enfermé avec lui. On lava les mains sans façon : le prélat bénit la table et prit la première place, comme de raison; M. l'abbé de Chantérac était assis à sa gauche : chacun se plaça sans distinction à mesure qu'il avait lavé. Je me mis à une place indifférente, et l'on me servit aussitôt du potage. La place de la droite du prélat étant vide, il me fit signe de m'y mettre; je remerciai, disant que j'étais placé et déjà servi; il insista doucement et poliment : « Tenez, voilà votre place. » J'y allai donc sans résistance : on m'y apporta mon potage.

« Nous étions quatorze à table, et le soir seize; je ne vis dans la salle à manger que des tables plus grandes que cellesci, les unes de dix-huit, d'autres de vingt ou de vingt-quatre couverts, ce qui me fit croire que c'était là la table ordinaire. Aussi n'y avait-il à table que des gens à lui ou ses amis et familiers qui ne le quittent jamais, sans aucun étranger. C'étaient donc ses neveux, des secrétaires et aumôniers, avec un écuyer de ses amis, MM. de l'Echelle, de Laval et Lefèvre; le soir, il y avait deux aumôniers de plus, dont l'un arrivait actuellement de Paris, et qu'il reçut avec une grande amitié.

« La table fut servie magnifiquement et délicatement; plusieurs potages, de bon bœuf et bon mouton, des entrées et ragoûts de toutes sortes, uii grand rôti, des perdreaux et autres

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l)i('rs CM (|ii;iiilil(> et de; loiilcs liiroiis, un ma{jiii(i(Hi<' IViiil, js j)t'C'lu's cl (les raisins cxcjuis qiioi(juc en Flandre, des 3irrs i\cr> meilleures espèces, et toutes sortes de compotes, B l)on vin rou{je, point de bière, le linge propre, le pain ès-bon, une {{randc (juantitè de vaisselle d'argent, bien peinte et à la mode. Les domestiques portant la livrée étaient Il très-{;rand nombre, servant bien et proprement, avec dili- LMice et sans bruit; je n'ai pas vu de pages; c'était un laquais ui servait le prélat, ou quelquefois l'officier lui-même. Le laître d'bôtel me parut homme de bonne mine, entendu et utorisé dans la maison.

« M. rarchcvêque prit la peine de me servir de sa main de 3ut ce qu'il y avait de plus délicat sur sa table; je le relerciais chaque fois en grand respect, le chapeau à la lain, et chaque fois aussi il ne manqua jamais de m'ùter sou hapeau, et il me fit l'honneur de l)oire à ma santé, tout cela ort sérieusement, mais d'une manière aisée et très-polie, j'entretien fut aussi très-aisé, doux et même (jai : le prélat larlait à son tour, et laissait à chacun une honnête liberté ; je emarquai que ses aumôniers, secrétaires et son écuyer parèrent comme les autres, fort librement, sans que personne )sàt railler ni épiloguer. Les jeunes neveux ne parlaient pas. j'abbé de Beaumont soutenait la conversation, qui roula fort ;ur le vovage de M. de Cambrai; mais cet abbé était trèslonnête , et je n'aperçus rien ni envers personne de ces lirs hautains et méprisants que j'ai tant de fois éprouvés aileurs; j'y ai trouvé, en vérité, plus de modestie et plus de pudeur qu'ailleui's, tant dans la personne du maître que dans les neveux et autres ' .

" Cette tal)le de seize couverts et celles de dix-huit, vingt et vingt-quatre m'ont paru très-dignes de remarque, car elles

' L'abbé Le Dieu fait ici allusion aux membres de la famille de Bossuet, assez vul{;aires et intéressés, auxquels l'illustre évoque, tout entier aux choses «le l'esprit, avait trop abandonné la conduite de sa maison.

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m'ont fait connaître que ce prélat fait toujours à ses ecclésiastiques l'honneur de les avoir à sa table comme je l'ai vu à dîner et à souper : ce que ne fait pas rarchevéquc de Reims, ni à Paris, ni même à Reims, ou trcs-raremenl, car il a une table garnie pour ses ecclésiastiques, écuy ers et secrétaires. M. de Noailles, étant évéque de Cbàlons, en usait à peu près de même, et bien plus depuis (ju'il fut archevêque de Paris, et encore plus depuis qu'il est cardinal. C'est donc une (grande modestie dans M. de Cambrai, avec sa qualité de duc et de de prince de l'Empire, et avec ses {jrandes richesses, d'avoir à sa table tous ses prêtres autour de lui.

«Le prélat mangea très-peu, et seulement des nourritures douces et de peu de suc; le soir, par exemple, quelques cuillerées d'œufs au lait; il ne but aussi que deux ou trois coups d'un petit vin blanc faible en couleur, et par conséquent sans force : on ne peut voir une plus grande sobriété et retenue. Aussi est-il d'une maigreur extrême, le visage clair et net, mais sans couleur, disant lui-même : « On ne « peut être plus maigre que je ne le suis. » Il ne laisse pas que de se bien porter ; et au retour de ce voyage de trois semaines, il ne paraissait ni las, ni fatigué. Je crois, pour moi, que c'est le chagrin qui le ronge ; car, outre la maigreur, il a l'air très-moitifié ; et dans la demi-journée que j'ai été avec lui, et au retour d'un voyage qui le devait dissiper, il n'est pas sorti de sa profonde mortification, quoique ses manières fussent aisées et polies, mais avec le visage d'un saint Charles.

« Après dîner, toute la compagnie alla à la grande chambre à coucher de M. l'archevêque, où le prélat voulut encore me faire prendre une place distinguée; je me mis au pied du lit, contre le mur auprès de M. de l'Echelle, laissant le fond de la chambre pour les survenants. Le prélat était assis devant la cheminée, environ le milieu de la chambre, ayant près de lui une petite table pour écrire ce qui se présenterait à expédier; ses secrétaires et aumôniers, en soutane ^eule-

ent, lui prenant ses ordres pour des deinissoires et autres tes qu'ils devaient lui apj)orter à si{}rier, parce qu'il ne isait pas Tordination procliaine; mais il ne s'a{jissait d'enyer aux ordri's (pic cpiehpies moines. On ap[)orta du calé; y en eut pour tout le monde; M. de Cambrai eut l'atten- )n de m'en faire donner avec une serviette blanche. La nversation roula sur les nouvelles du temps.

« ...M. l'archevêque me fit promener avec lui le long de

(jrando enfilade de son appartement neuf, me parlant touurs de piété, et y rapportant tout le {gouvernement eccléistique, sans me dire jamais un seul mot de M. de Meaux,

en bonne ni en mauvaise part. Ce n'était pas à moi à lui i parler; je venais pour madame de la Maisonfort, et natu- Ilemcnt je n'avais à lui parler que d'elle seulement. Il me t une fois en passant, et sur le sujet de la simplicité chrémne : « Faites-moi toutes les questions que vous voudrez, et je vous y répondrai tout simplement comme un enfant. » était m'ouvrirun beau champ sur le quiétisme; mais je me irdai bien d'entrer dans cette matière

« ...Ce prélat me retint à souper, me plaça à table, et me aita avec la même distinction qu'à dîner. Après souper, ins la conversation, on me fit parler de la mort de M. de .eaux; on me demanda s'il s'était vu mourir, s'il avait reçu s sacrements et de qui. Mais le prélat me demanda nomlément qui l'avait exhorté à la mort; sur tout cela, je lui dis ! fait. Au reste, j'ai cru que ce prélat, me faisant cette derière question, pensait que M. de Meaux avait besoin, à la tort, d'un bon conseil et d'une personne d'autorité capable e le lui donner, après tant d'affaires importantes qui avaient assé par ses mains pendant une si longue vie , et avec tant e circonstances délicates. Il n'a pas été question du testaient, ni de rien de particulier davantage, bien moins de uiétisme Et dans tous ces entretiens, M. l'archevêque de lambrai n'a pas dit le moindre mot à la louange de M. de

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Meaux. Pendant cette recréation, ce prélat se fit apporter devant lui une petite tal)le sur laquelle il ferma lui-même son paquet pour madame de la Maisonfort et y mit le dessus de sa main. Avant dix heures du soir, il dit : « Nos gens sont-ils « là? » et il ajouta : « Faisons la prière. » Elle se fit dans sa grande chambre à coucher même, où toute sa famille se trouva; un aumônier lut la formule, et le Confiieor se dit tout simplement avec le Miserealiir sans que le prélat y prît la parole.

« En soitant de table, il avait ordonné qu'on me préparât une chambre : après la prière, il me mit en main son paquet, et donna ordre que l'on prît des bougies et un flambeau de poing pour me conduire à ma chambre, me faisant excuse de ce qu'il faudrait passer par la cour pour y aller. Il me fit aussi mille offres de service pour ma famille qui était si proche de lui. Je pris donc congé, dès ce soir, du prélat et de M. l'abbé de Beauniont, comme devant partir dès le grand matin du jour suivant. Le prélat me conduisit jusqu'à la porte de sa grande salle du dais. Un laquais marcha devant moi avec des bougies et un flambeau de poing de cire blanche. Je lui dis que j'allais coucher au cabaret, afin de partir le lendemain à ma liberté. Il m'y conduisit avec son flambeau de poing. »

La grande figure de Fénelon ressort bien au milieu de ce tableau un peu gris. On sent l'impression qu'il produisait même sur ses adversaires par cette dignité parfaite qui ne l'abandonnait jamais. Rien ne peint mieux son caractère que le silence gardé sur le quiétisme et sur Bossuet. Se justifier ou attaquer l'évêque de Meaux eût été aussi déplacé l'un que l'autre; s'étendre en louanges douteuses sur le compte de son ancien adversaire eût été encourir le reproche d'hvpocrisie, car les saints seuls ai'rivent à un assez grand degré de détachement pour pouvoir louer leurs ennemis avec une parfaite sincérité. Aussi Fénelon se tait-il avec un bon poût et

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Il (;i(l (|iii rc'vciciil ;iiil;iii( de (l(''lic;it<'.ss(* (|ii(' de (icili' dans i naliirc morale. Les di'haclcuis (h; l'^-iudon, il y en a cnurc i\c trcs-passioniiés, lui ont souvent amèrement rej)r()ehé e silence rapporté j)ar l'abbé Le Dieu comme venant d'une me pleine de rancune et (Tanimosité. Il nous semble, au jntraire, que rien ne pouvait mieux prouver son désir de nir toutes les anciennes discussions sans affectation de soulission ou d'indifférence. La situation devait paraître sinjjuérement délicate aux assistants : Fénelon et le confident c Bossuet en présence!... Jamais, suivant nous, on n'allia nt de dignité et de simplicité. L'abbé Le Dieu se retira tout nu. En revenant à Meaux, il s'arrêta à Novon, visita l'éîque, dont « le traitement, dit-il, fut bien différent de celui 3 M. l'archevêque de Cambrai » . Une fois de retour, il s'en la confier toutes ses impressions à la vieille madame d'Al- {;re, qui demeurait dans les environs, et écrivit une lettre eine de reconnaissance à madame de la Maisonfort. Mais ibbé Bossuet eut vent de la visite, il cria au scandale, à l'inatitude, et fit promettre au coupable de garder un profond lence sur sa course à Cambrai. Car, comme l'abbé le rearque avec une certaine mélancolie, les neveux de M. de ambrai étaient bien différents de celui de M. de Meaux. Nous avons montré Fénelon dans son palais menant sa vie évêque avec une admirable dignité ; nous le verrons plus rd administrer son diocèse avec la plus rare habileté. Mais ute une partie de sa vie intime, celle peut-être à laquelle se donnait avec la plus entière liberté, reste encore à mettre 1 lumière. Nous allons pénétrer maintenant dans ce qui rmait comme le fond mystéiùeux de l'existence de Fénelon : : correspondance assidue avec ses amis de la cour. C'était tout un autre monde, bien différent de celui de Cambrai, I plus exactement c'était la continuation du rôle qu'il jouait Versailles. Sans cesser d'être toujours lui-même, Fénelon i se montrer là sous un jour tout nouveau. Si le lecteur n'a

FENELON A CAMBRAT,

pas trouvé que nous nous soyons trop attardés dans les grandes salles un peu tristes de rarclievéché de Cambrai,! qu'il nous suive dans la petite chambre grise du prélat pour» y lire avec lui les lettres qui lui arrivaient de ses fidèles disciples de Versailles.

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