‹ Fénelon à Cambrai d'après sa correspondance, 1699-1715Chapitre 7 sur 25 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Les correspondants do Fonction à Vorsaillrs. — Les d(Mix ducs. — Los Lettres an duc de Hourjofjiie. — Attitude à l'éfjnrd du roi et de la cour. — La première canipa{;ne du petit prince. — L'entrevue de l'auberj^e de Duukerque. — Conseils pour la conduite du duc do Bour{{0{jne à la cour.

La vie régulière, uniforme, tout épiscopale que menait Fénelon à Cambrai, au milieu des froids brouillards de la Flandre, n'était cependant pas si séparée du monde qu'elle le semblait au premier abord. Les amis qu'il avait laissés à Versailles étaient nombreux, ils étaient presque tous restés fidèles. La disgrâce avait bien dispersé le petit troupeau, mais ne l'avait pas désuni. Les deux ducs de Chevreuse et de Beauvilliers, qui viennent en première ligne, avaient par miracle écbappé à l'orage. Le Roi, habitué à les voir à sa cour ainsi que leurs femmes dont il aimait la société, ferma à dessein les yeux sur la fidélité ouvertement gardée à leur cher archevêque, et les laissa en tranquille jouissance de leurs charges à la cour. M. de Beauvilliers resta premier gentilhomme de la chambre, ministre d'État, chef du conseil des finances et gouverneur du duc de Bourgogne. M. de Chevreuse garda sa charge de capitaine des chevau-légers du Roi et toutes ses autres dignités ; il resta surtout, tout aussi avant que par le passé, dans la faveur du monarque, qui goûtait son esprit et avait une grande confiance dans sa droiture. Il était, dit Saint-

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Simon, un ministre inco{fnito. Tous deux cependant avaient vivement défendu Fénelon, tout en protestant de leur j)arfaite soumission à TÉ^jlisc et en ne se prononçant pas sur le fond de la question. Le duc de Beauvilliers avait luimême présenté au Roi le livre des Maximes. Aussi les ennemis de Fénelon et les courtisans, qui eussent volontiers vu s'écrouler une fortune qui était {jênante parce qu'elle était méritée, ne négli{jèrent-ils rien pour les faire envelopper dans la défaveur de M. de Cambrai. Nulle menace, nul avertissement ne put ébranler l'attachement de ces deux hommes de bien pour leur ami malheureux; en vain les pressa-t-on de ra])aiidoinîer au moins en apparence, ils ne chanjjérent pas un moment de conduite, protestant toujours de leur parfait dévouement au Roi et de leur profond éloignement pour toute nouveauté ou hérésie. Saint-Simon raconte ' avec une émotion vraie que lui-même avertit M. de Beauvilliers de l'extrême péril où le mettait son dévouement à l'archevêque, et qu'il en reçut la belle réponse qui suit : « Après m'avoir remercié avec tendresse, il m'avoua que lui, son beaufrère et leurs femmes s'apercevaient depuis longtemps de l'entier changement de madame de Maintenon, de celui de la cour et même de l'entraînement du Roi. J'en pris l'occasion de le presser d'avoir moins d'attachement, au moins en apparence, pour ce qui l'exposait si fort, de montrer plus de complaisance et de parler au Roi. Il fut inébranlable, il me répondit sans la moindre émotion, qu'à tout ce qui lui revenait de plusieurs cotés, il ne doutait point qu'il ne fût dans le péril que je venais de lui représenter, mais qu'il n'avait jamais souhaité aucune place, que Dieu l'avait mis en celles oîi il était;, que quand il les lui voudrait ôter, il était tout prêt de les lui remettre, qu'il n'y avait d'attachement que pour le bien qu'il y pouvait faire, que n'en pouvant

' Saixt-Simon-, éd. CIk'iucI, II, -123.

FÉNELON A CA.MIIIIAI. bl

)liis |)i(Kiir(M', il s('i;iil |)liis (|ii(! coiilciil de iTjnoir |)In.s (h; •omptc à en l'ciidrc à Uiiîii rt de n'avoir plus (|u à le juier lans la retraite on il n'anrait à penser qu'à son salut; que •es sentiments u\''(ai(Mi( point opiniâtreté, qu'il les croyait )()Ms, et (pie les j)ensant tels, il n'avait (pj'à attendre la lolontt- (le Dieu, en paix et avec soumission, et à se {jar- 1er surtout de faire la moindre chose qui j)ùt lui doinier du ;crupule en mourant. Il m'eml)rassa avec tendresse, et je n'en allai si pénétré de ces sentiments si chrétiens, si élevés et si rares, que je n'en al jamais ouhlié les paroles, tant îlles me frappèrent. » M. de Chevreuse était rempli des nèmes sentiments, et, appuyés l'un sur l'autre, les deux 3eaux-fréres laissèrent passer la tourmente. Il faut le dire, u cette indépendance était le fruit de la direction de Féneon, c'était une direction sin^juliérement forte et élevée, et si >on attitude à Gamhrai le justifiait plus que ses discours, :elle de ses disciples à la cour n'était pas moins faite pour inspirer le respect. Il savait bien lui-même que les chers amis ie Versailles ne l'abandonneraient jamais, et c'était en vain :jue l'on avait essayé d'ébranler sa confiance en incriminant la réserve des deux ducs. Fénelon n'avait pas été dupe de ces bruits, et lui-même les exhortait à se tenir en dehors de toute l'affaire... « Il est vrai', écrivait-il à l'abbé de Chantérac, que ces deux ducs ont déclaré que, pour toutes les matières de doctrine, ils demeuraient soumis et dociles à M. l'archevêque de Paris, qui est leur pasteur. C'est ce que doivent faire des laïques aussi pieux qu'ils le sont. Ils n'ont qu'à se taire sur les contestations dogmatiques d'évêques. » La cour elle-même fut étonnée de ce rare exemple d'union et de fidélité, et après avoir fait quelque temps le vide autour de ces étranges courtisans du malheur, elle revint à eux avec un empressement d autant plus grand, qu'on vit le Roi se

' Cvrr. </eu., IX, 358.

montrer sensible à tant de constance dans l'affection et les traiter comme par le passé. Saint-Simon nous retrace avec sa vivacité accoutumée tous ces mané{jes qui eurent lieu pendant un voya^je du Roi à Marly ' : « Mesdames de Ghevreuse et de Beauvilliers, accoutumées à voir Télite des dames se ramasser autour d'elles partout, s'y trouvèrent tout ce voyage-là et quelques autres ensuite fort esseulées. Personne ne les approcha de celui-ci, et si le hasard ou quelque soin en amenait auprès d'elles, c'étaient sur des épines, et elles ne cherchaient qu'à se dissiper, ce qui arrivait bientôt après. Gela parut bien nouveau et assez amer aux deux sœurs; mais semblables à leurs maris en vertus et en bienséance, elles ne coururent après personne, se tinrent tranquilles, virent sans dédain le flux de la cour, mais sans paraître embarrassées, reçurent bien le peu et le rare qui leur vint, mais sans empressement et à leur façon ordinaire, et surtout sans rien chercher, et ne laissèrent pas de bien remarquer et distinguer les différentes allures et tous les degrés de ciainte, de politique ou d'éloignement... Leurs maris, aussi courtisés et encore plus environnés qu'elles, éprouvèrent encore plus d'abandon et ne s'en émurent pas davantage. Tout cela eut un temps, et peu à peu l'on se rapprocha d'eux et d'elles, parce qu'on vit le Roi les traiter avec la même distinction, et que la même politique qui avait éloigné d'eux le gros du monde l'en rapprocha dans les suites, et que l'envie, lasse de bouder inutilement, fit enfin comme les autres. »

Le livre des Maximes une fois condamné à Rome, les amis de Fénelon n'eurent pas un moment d'hésitation sur ce que ferait l'archevêque dans cette circonstance si difficile. N'ayant pas à se soumettre comme lui, puisqu'ils s'étaient tenus personnellement à l'écart de la querelle, ils annon-

> Saint-Simon, éd. Cliciuel., H, 129.

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cèi'cul pailoiil (|iic rwcccptation prompte, complète et sans réscrvo de Krnoloii viendrait mettre à néant les aeeusalions (le duplicité qu'on avait de toutes parts répandues contre lui, et révénemcnt justifia leur confiance.

La petite société, quoique privée de son centre, resta donc étroitement unie et se {jroupa autour des deux ducs, (jui, par leur position et aussi par Taffection toute particulière que leur portait rarehevéque, en devinrent tout naturellement les chefs. Le lecteur nous saura peut-être (jré de lui remettre sous les veux quelques traits des portraits que Saint-Simon a laissés de ces fidèles disciples de M. de Cambrai; en deux coups de pinceau le (jrand écrivain évoquera devant nos yeux ces deux figures si originales. Voici d'abord le duc de Beauvilliers, appelé par tous le bon duc '. « Il (le duc de Beauvilliers) était grand, fort maigre, le visage long et coloré, un fort grand nez aquilin, la bouche enfoncée, des yeux d'esprit et perçants, le sourire agréable, l'air fort doux, mais ordinairement fort sérieux et concentré. Il était né vif, bouillant, emporté, aimant tous les plaisirs. Beaucoup d'esprit naturel, le sens extrêmement droit, une grande justesse, souvent trop de précision, renonciation aisée, agréable, exacte, naturelle, l'appréhension vive, le discernement bon, une sagesse singulière, une prévoyance qui s'étendait vastement, mais sans s'égarer, une simplicité et une sagacité extrêmes et qui ne se nuisaient pas l'une à l'autre, et depuis que Dieu l'eut touché, ce qui lui arriva de très-bonne heure, je crois pouvoir avancer qu'il ne perdit jamais sa présence, d'où l'on peut juger, éclairé comme il l'était, jusqu'à quel point il poita la piété. Doux, modeste, égal, poli avec distinction, assez prévenant, d'un accès facile et honnête jusqu'aux plus petites gens... Sa charité pour le prochain le resserrait dans des entraves qui le

' Saint-Simon, éd. Chéruel, XI, 188.

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raccourcissaient par la contrainte de ses lèvres, de ses oreilles, de ses pensées, dont on a vu les inconvénients en plusieurs endroits. Le ministère, la politique, la crainte trop (jrande du Roi, augmentèrent encore cette attention continuelle sur lui-même, d'où naissait un contraint, un concentré, dirais-je même un pincé qui éloignait de lui, et un goût particulier pour la solitude qui convenait peu à ses emplois, qui l'isolait, qui, excepté ses fonctions, parmi lesquelles je range sa table ouverte le matin, lui faisait un désert de la cour et lui laissait ignorer tout ce qui n'était pas les affaires où ses emplois rengageaient nécessairement'. Cet homme si droit, si en garde contre lui-même et d'une attention si active, se laissa tellement enchanter, lui et M. de Chevreuse, aux charmes de l'archevêque de Cambrai que, sans l'avoir jamais vu depuis sa disgrâce, ce prélat ne cessa d'être l'àme de son âme et l'esprit de son esprit, que tout ce qu'il pratiquait dans son intérieur de conscience et dans son domestique était réglé souverainement par M. de Cambrai. » Pour achever le tableau, il faudrait citer les passages qui regardent madame de Beauvilliers, si unie à son mari, et portant comme sa sœur, madame de Chevreuse, dans la conduite de la vie quelque chose de la force d'esprit de Colbert. Mais il faut nous borner et renvoyer à Saint-Simon ceux qui voudraient savoir ce qu'était en plein Versailles cet intérieur où l'austérité chrétienne était pratiquée dans toute sa rigueur sans rien ôter à la dignité extérieure et à la noblesse de la vie.

A côté de M. de Beauvilliers vient le duc de Chevreuse. Parfaitement différent de son beau-frère, aussi bien par la figure que parles qualités et les défauts de l'esprit, il s'était attaché à lui d'une amitié si parfaite qu'elle fit l'étonnement de toute la cour. Toujours ensemble, se voyant tous les jours

' Saint-Simos, éd. Ghéruel, XI, 196.

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plusieurs (ois, ils viMtiifiif plus de (t(!iil(î ;ms côte à côlo siiiis (|irmi im;i(;»' vint allt-rcr ci'ttc siiiMiilicrc iiffcclioii. ]\\r.n iri'{|;il;iil iciii' iiiiioii, siée n'csl |i(mi(-c(ic lii piirdiilc disscinhlaiicc (le leurs caraclcrcs : « .l'ai en lieu en |)iiisi(!iirs endroits, dit Saiiil-Siinoii, de parler de sou caractère, de sou esprit, de sa danjjcreuse niauièredc raisonner, de la droiture; deson cœur, et avec quelle effective candeur il se persuadait <pieIqueI"ois de>i choses absurdes et les voulait persuader aux autres, mais toujours avec douceur et cette politesse insinuante qui ne l'abandonnait jamais, et qui était si sincèrement éloi{jnée de tout ce qui pouvait sentir domination, ni même supériorité en aucun (jeme... Jamais homme ne posséda son àme en paix comme celui-là ; comme dit le psaume, il la portait dans ses mains. Le désordre de ses affaires, la disgrâce de l'ora^je du quiétisme, qui lut au moment de le^ renverser, la perte de ses enfants, celle de ce parfait Dauphin, nul événement ne put l'émouvoir ni le tirer de ses occupations et de sa situation ordinaire avec un cœur bon et tendre toutefois. Il offrait tout à Dieu qu'il ne perdait jamais de vue, et dans cette même vue il dirigeait sa vie et toute la suite de ses actions. Jusqu'avec ses valets il était doux, modeste, poli; en liberté, dans un intérieur d'amis et de famille intime, il était gai et d'excellente compagnie, sans rien de contraint pour lui ni pour les autres, dont il aimait l'amusement et le plaisir ; mais si particulier par le mépris intime du monde et le goût et l'habitude du cabinet, qu'il n'était presque pas possible de l'en tirer, et que le gros de la cour ignorait qu'il eût une table également abondante et délicate. Il n'v arrivait jamais que vers l'entremets. Il se hâtait d'y manger quelque pourpoint de lapin, quelque grillade, enfin ce qui avait le moins de suc, et au fruit quelques sucreries qu'il croyait bonnes à l'estomac, avec un morceau de pain pesé dont on avait ôté la mie. Il voulait manger en sorte qu'il pût travailler en soiiant de table avec la même

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