FKNELON A CAMBRAI
facilité qu'avant de s y mettre, et, en effet, il rentrait bientôt après dans son cabinet. Le soir, peu avant minuit, il mangeait quelque œuf ou quelque poisson à l'eau ou à riiuile, même les jours gras. Il faisait tout tard et assez lentement. Il ne connaissait pour son usage particulier ni les heures, ni le temps, et il lui arrivait souvent là-dessus des aventures qui faisaient notre divertissement dans l'intime particulier, et sur lesquelles M. de Beauvilliers ne l'épargnait pas, malgré toute sa déférence dans le courant ordinaire de la vie ' . »
Tels étaient les deux chefs du petit troupeau que Fénelon continuait à diriger de loin. A côté venaient leurs femmes, aussi pieuses, aussi unies qu'ils l'étaient eux-mêmes ; puis la duchesse de Mortemart, fille, elle aussi, de Colbert : son fils avait épousé sa cousine germaine, fille aînée du duc de Beauvilliers. Quelques rares amis étaient admis à entrer dans le cénacle, parmi lesquels il faut remarquer le duc et la duchesse de Charost, fille du fameux surintendant Fouquet. Madame de Béthune-Charost avait été, malgré sa haute piété, la cause première de l'orage du quiétisme, en introduisant dans le cercle intime de Versailles son amie madame Guyon, qui y fut trop vite admise. C'était, il faut bien le dire, une petite coterie fort étroite, mais uniquement composée de gens de bien, de dévots, comme on disait alors, cherchant à oublier le monde au milieu duquel ils vivaient, et à faire leur salut en pleine cour. L'entreprise n'était pas aisée en pareil lieu, si l'on songe à ce que devait être cette vie qui se passait tout entière en représentation devant le Roi, où l'on avait pour unique retraite deux ou trois misérables pièces qui servaient d'appartement entier à toute une famille. C'est ce désir sincère d'avancer dans le bien, et l'absolu besoin d'avoir une direction suivie
' Saint-Simox, 6.1. Clicuuel, X, 269.
IK.Nr.I.ON A CAMl'.liAI. 6.»
>our se lirci- (II' celle existence à la lois vide et UMite»;, <jui ssurèrent à l'Y'iu'Ioii un empire si entier sur <•(; (jronjje disinj;M(''. Cet eneluiMlenu'iil dont Saint-Simon parle avee une isiMi* impatience, fort naturelle clie/ (]uel(|u'un qui n'était •as sous le charme, prenait sa source dans la parl^iitc coniance que leur inspirait Fenelon et la nécessite d'avoir un iiide sûr. La disfjràce vint mettre le sceau à cette; union; ésormais le cher archevêque, persécuté j)ar des adversaires ue rien ne pouvait adoucir, devint une sorte de héros et e martyr, entouré d'une auréole toute paiticuHère. Les ettres remplacèrent les entretiens secrets de Versailles, peuttre avec un attrait de plus, celui du mystère.
Publiée en partie dans la collection des lettres spirituelles, Li correspondance de Fénelon avec les deux ducs et les idèles de Versailles a été réunie en un volume lors de lapudication de sa correspondance (générale. Ainsi rapprochées, es lettres forment un ensemble très-intéressant, qui jette me vive lumière sur les événements du temps, et fait surout beaucoup mieux connaître les relations de l'archevêque .vec la cour pendant son exil à Cambrai. Chose remarquable, 1 ne s'y trouve pas un seul trait sur les anecdotes de la cour, 3as une médisance ou une calomnie. Il n'en est pas de néme de la politique et des affaires ; ici se retrouve, à côté lu directeur de conscience, le citoyen qui eût désiré peut- ;tre plus qu'il ne s'en rendait compte, s'occuper des affaires le son pays autrement qu'en spéculation. Fénelon sait bien [n'en écrivant au duc de Chevreuse, à un ami personnel du iloi, et au beau-frère d'un ministre, ses idées, ses appréciaions ne seront pas mises sous le boisseau. Enfin, c'est par ie même canal que le duc de Bourgogne, resté inébranablement attaché à son ancien maître, pouvait recevoir ses ivis et communiquer avec lui. D'abord rare, cette corresjondance devint plus fréquente, et resserra encore l'intimité le Fénelon avec le jeune prince, cette intimité qui fut la
«i4 FKNELON A CA MB II Al.
plus douce consolation et la plus cruelle illusion de sa vie!
Fénelon était donc en rapport constant avec la cour; ses idées, ses plans arrivaient jusqu'à l'oreille du Roi sans que celui-ci s'en doutât, ou plutôt sans qu'il voulût le savoir, car il nous paraît impossible de croire que le secret ait été si bien (jardé qu'il neti transpirât rien. Il est vrai qu'alors la police laissait écliapper bien des choses, mais un commerce de lettres qui dura prés de dix-huit ans ne peut pas avoir été complètement clandestin. Peut-être le Roi n'essava-t-il pas à dessein de pénétrer le mystère; peut-être ne lui déplaisait-il pas d'entendre ainsi les idées du plus « bel esprit chimérique » de son royaume, par une voie détournée qui ne pouvait en l'ien blesser son orgueil, puisqu'au dehors tout rapport avec Cambrai était interdit.
Après ces quelques explications nécessaires pour bien faire comprendre l'état des relations de Fénelon avec la cour, nous allons de nouveau laisser parler l'archevêque luimême et ses correspondants, afin de donner une idée de l'étroite union qui ré{jnait entre eux. La suite du récit nous amènera à faire plus tard d'amples extraits de ces lettres ; mais pour le moment, nous ne voulons que faire entrer celui qui lirait ces lignes dans le secret de toute une partie de la vie de Fénelon.
Peu après son départ de la cour, alors que la polémique sur son livre venait de finir, l'archevêque écrit au duc de Beauvilliers ces lignes sur sa situation dans son diocèse' : «Je suis ici en paix et à portée, s'il plait à Dieu, d'v faire du bien. Je n y ai d'épines que de la part de mes suffragants. Si l'on avait réglé tout ce qui regarde notre officialité à l'égard de M. l'évêque de Saint-Omer, et si je pouvais avoir un bon séminaire, je me trouverais trop heureux. Je suis fâché, mon bon duc, de ne vous voir point, vous, la bonne duchesse et
' Corr. g en., I. 79.
FI^-NELON A CAMIIIIAI. 66
icl(|U('S iiiilics amis en (rrs-|K'(i(, iioiiihrc. l'oiii- le rcsic, je is lavi d'en rlro hit'u loin; J\mi ('liaiiU; le (-iiiili(|U(^ de déliaiu'c, oL rien no me coûterait tant <[ue de m'en rapprocher, aime toujours M. le duc de lîourjjofjne, malgré ses défauts s plus eh()(|uan(s. Je vous conjure de. ne vous relâcher jaais dans votie amitié [)our lui ; que ce soit une amitié cruliante et de pure foi; c'est à vous de l'enfanter avec douur jus<ju'à ce que Jésus-Christ soit formé. Supportez-le ms le flatter, avertissez-le sans le fatiguer, et bornez-vous IX occasions et ouvertures de providence auxquelles il ut être fidèle ; dites-lui les vérités qu'on voudra que vous li disiez, mais dites-les-lui courtement, doucement, avec îspect et tendresse. C'est une providence que son cœur ne ; tourne point vers ceux qui auraient tâché d'y trouver de Lioi vous perdre; qu'il ne vous échappe pas au nom de Dieu, il faisait quelques (grandes fautes, qu'il sente d'abord en 3US un cœur ouvert comme un port dans le naufra^je. » '11 voit combien (grande était la confiance entre les deux mis. Malheureusement il n'y a que peu de lettres de lui à énelon; lors de la querelle du quiétisme, M. de Beauvilers s'était engagé à ne pas correspondre en secret avec l'arhevéque de Cambrai, et nous croyons que c'est la raison du etit noml;)re de lettres de lui publiées dans la corresponance. Ce qui est plus étrange, c'est la rareté des lettres de 'énelon à son ami, lui qui n'avait pas les mêmes raisons pour arder le silence. Si ces lettres existent, elles doivent être 3rt curieuses, car, si nous ne nous trompons, le bon duc était ami préféré du prélat, celui qui était avec lui sur le pied 'une complète égalité intellectuelle, bien que sa nature roide et réservée fût tout à fait opposée à l'ouverture et à 1 chaleur de Fénelon. Tout au contraire, la correspondance vec le duc de Chevreuse est très-abondante, et par elle on >eut suivre jusqu'au bout les rapports que Fénelon eut ivec ses amis de Versailles , car les deux ducs étaient trop
66 FFNELON A CAMIîBAI.
unis outre eux j)our ne pas se communiquer tout ce qui arrivait (le Cambrai. Quelques extraits de ces lettres peindront bien le caractère de M. de Glievreuse, ainsi que le degré où il avait remis toute la conduite de sa vie aux mains de son cher archevêque. Voici d'abord des conseils de piété :
« Jamais' rien ne m'a touché j)lus vivement, mon bon duc, que votre lettre écrite, moitié à..., et moitié à Versailles. Dieu vous bénisse, et se complaise en a'ous pour votre petitesse. Ne cessez point de vous défier de votre esprit curieux et de vos raisonnements ; craignez ce goût des gens d'esprit et des savants. Vous savez même qu'il y a certains dévots secs, critiques, dédaigneux et pleins de leurs lumières^, qui sont d'autant plus à craindre pour vous, que votre goût, votre habitude et votre confiance vous ont tourné longtemps de ce côté-là.
« Pour vos affaires, n'y faites que ce qui vous paraîtra, devant Dieu dans l'oraison, que vous y devez faire pour l'éclaircissement des difficultés, et pour mettre les juges en état de vous rendre justice. Comptez que les arrangements de raisons étudiées, les efforts empressés de sollicitations, les tours persuasifs, etc., ne feront pas autant qu'une application modérée, paisible et simple, où vous n'agirez qu'à mesure que la grâce vous fera agir sans ardeur naturelle. Surtout réservez-vous des heures certaines pour prier, pour lire autant qu'il le faut, afin que la lecture nourrisse l'oraison, et pour apaiser l'ébranlement naturel que la multitude des affaires pressées cause. Tout dépend de là, et vous ne sauriez être trop ferme pour vous taire un retranchement contre le torrent des affaires qui entraîne tout. »
Quelques mois après, le duc de Ghevreuse ayant perdu un fils au combat de Carpi, sur l'Adige, Fénelon lui écrit aussitôt
» Corr. g en., I, 104.
- Allusion aux jansénistes, dont le «lue de Glievreuse avait autrefois partagé les opinions.
FKNF.r.ON A C A M HUAI. «il
loiir l(^ («iiisolcr la \ïc\\c IcKic (|iii siiil. .laiiiais on n'exhorta l's aiilit's à la soiiini.s.sion et à Tabandon avec un cœur plus IuukI cl plus scnsiltle : c'est ce rpii rendait ses j)aroles si lliiaccs. Il n'y a rien (pi'un homme ariiijji; ne devine plus ile, et la froideur du consolateur ùte tout de suite toute uloritti à sa parole.
« !"■ ;ioût 1701.
(i J'ai ' appris avec une sensible douleur, mon bon duc, la lerte que vous avez faite. Dieu l'a permis, et il faut se taire, 1 ne nous reste qu'à prier Dieu pour celui que nous avons lerdu. Vous savez que je l'aimois beaucoup, et que j'ai tou- Durs été sensible à ce qui le regardoit. Je suis persuadé que ous portez en paix cette croix, et que vous avez d'abord sarifié à Dieu le cher enfant qu'il lui a plu de reprendre. Mais e suis en peine de la tendresse de madame la duchesse : [uoique je ne doute nullement de sa conformité à la volonté le Dieu, je crains que son cœur n'ait beaucoup à souffrir, et e prie Notre-Seigneur de la consoler. Les douceurs de cette ie ne sont guère consolantes, et elles nous mettent presque oujours en danger de nous y attacher trop; mais pour les inertumes dont la vie est pleine, elles sont véritablement aortifiantes. Tout notre chemin est semé et bordé d'épines ; lous ne sommes ici-bas que pour souffrir, et pour aimer Celui [ui nous éprouve par cette souffrance. Tous nos attacheaents les plus légitimes se tournent en croix. Dieu les rompt, )0ur nous unir plus purement à lui; et en les rompant, il lous arrache les liens du cœur, auxquels tenoient ces objets îxtérieurs. Il faut laisser faire à la main de Dieu, en toute >ccasion, cette opération douloureuse. Je dois plus qu'un lutre sentir les peines de la bonne duchesse, qui a tant senti es miennes. Je viens d'apprendre que de bonnes gens sont
' Con: rjéit., F, 108.
68 FKNELON A CAMlîllAI.
allés VOUS voir à , et j'en suis ravi, dans l'espérance que
cette visite aura servi à soula(jer les cœurs. J'aurois voulu pouvoir être transporté invisiblement dans votre solitude. Mais il me semble que nous sommes bien prés, lors même que Dieu nous tient éloi(jnés ; c'est en lui que je ne cesse de vous porter dans mon cœur : je le ferai, mon bon et cber duc, jusqu'au dernier soupir de ma vie. »
Le duc de Chevreuse, après avoir passé deux mois dans la retraite à Vaucresson, maison de campagne qu'il possédait aux environs de Versailles, ce qui était la chose la plus rare du monde, revint à la cour pour reprendre ses fonctions : le Roi n'aimait pas, en effet, que, pour quelque cause que ce fût, on négligeât tant soit peu ses charges auprès de sa personne. De retour à Versailles, il écrit à Fénelon une longue lettre pour le remercier et lui demander conseil sur l'établissement d'un autre de ses fds, le vidame d'Amiens, qui fut plus tard duc de Chaulnes et devint, comme son père, le pénitent de Fénelon. Nous allons la citer ; elle est curieuse à tous égards, et montre comment l'homme du monde le plus vertueux s'occupait alors du mariage de ses enfants, sans seulement songer à consulter leurs sentiments :
" A Vauci-esson, le 26 août 1701 '.
« Toutes nos mesures pour notre voyage de Picardie sont rompues, mon bon archevêque, et nous n'aurons point la joie de vous voir cette année. Nous sommes obligés maintenant à un séjour assidu auprès du Roi, après une absence aussi longue ; et le vidame étant allé rejoindre son régiment en Italie, parce que Mgr le duc de Bourgogne, dont il étoit aide de camp, ne marche point, madame de Chevreuse est bien aise de demeurer où arrivent d'abord les nouvelles et les courriers. Elle est plus sensible que je ne vous puis dire aux
1 Corr. gén., I, 112.
Fl':NEr-ON A r.AMUnAl. 6»
miirqiKvs de votre jiinitir siii- la |)('rlo (|ik; mous avons laifc, et l'c qui lui vient do vous l^iit sur elle une vive impression. Sa Foi et son abandon paroissent avoir maintenant enfin surluond' (Mitièremenl l;i nature.
« Le vidame se tourne tout à fait de manière à nous donner du contentement. Sa vie est ré{;léc ; le mauvais exemple lie Téhranle pas ; il s'occupe fort chez lui ; la raison, Flionleur, la droiture, sont devenus ses motifs dominants : il fait les réflexions bien sérieuses sur la religion, qui paroissent les effets de grâce, et il désire d'être marié. Ainsi nous M'Oyons devoir lui donner une épouse cet hiver au plus tard, ît il n'est question que de la choisir. C'est sur ce choix, mon îher archevêque, que nous vous demandons votre avis, malanie de Chevreuse et moi. Nous ne pensons plus aux filles le M. Ghamillard : on les croit engagées ailleurs, et Dieu lous a détermines sur cela par diverses raisons et inconvélients. Suivant votre avis, nous regarderons principalement lans ce choix la personne avec un bien raisonnable et une laissance honnête, et nous ne songerons pas à la prétention lu duché, afin qu'il n'y ait point de mécompte. Trois sortes le personnes se présentent à nos yeux : des filles de grande naison ou illustrée, des demoiselles plus riches, des filles de 'obe et de bon lieu avec du bien. Parmi les premières, je l'en vois que deux, mademoiselle de Noailles, avec deux :ent mille livres, et mademoiselle de Tourbe, avec quatre 2ent mille ; car je ne compte pas mademoiselle de Melun, |ui est dans le grand jeu de la cour, et dont le bien est fort diminué. Vous savez mieux que personne les raisons qui m'éloignent de l'alliance de Noailles ; mais le bon D. [de Beaiivilliers) a voulu que je vous la nommasse quand je lui ai dit que je vous écrivois toutes mes vues. Cette demoiselle a quinze ans, est bien faite, douce, spirituelle, sage. Le vidame n'y a pas grand penchant à cause des beaux-frères, mais n'en a néanmoins nul éloignement. Mademoiselle de
70 FÉNELON A CAMnilAI.
Tourbe a quatre ou cinq ans plus que le vidame, et est depuis deux ans dans une piété qui se soutient. On doute si son humeur ne tient pas de face ; ses amies disent que non ; on le peut approfondir. Parmi les demoiselles, on parle de quelques héritières de Guienne et de Bretajjne, mais dont, jusqu'à présent, les qualités personnelles ne me sont pas connues. Mais vous avez mademoiselle du Forest dans votre voisinajje, dont vous m'avez assuré ce printemps que vous sauriez des nouvelles exactes, et je vous prie de vous en souvenir. Je n'ai pu rien apprendre à Paris de sa maison. Enfin, dans la robe, on parle de mademoiselle de Varan{jéville, qui sera riche, mais dont la naissance est bien peu de chose, et mademoiselle de Nesmond, fille du marquis, laquelle aura cinq ou six cent mille livres (parce que la présidente, sa tante, la mariera), et dont on loue l'éducation et l'honneur. Je serai fort aise, mon bon archevêque, d'être conduit par vous dans le choix d'une de ces personnes, et j'ajouterai seulement, pour n'oublier aucune réflexion sur ce sujet, que le vidame a vingt-cinq ans accomplis dans la fin de cette année, et aura environ quarante mille livres de rente, toutes dettes payées. »
Nous n'avons malheureusement pas la réponse de Fénelon, mais aucun de ses projets n'aboutit. Le vidame ne se maria que trois ans plus tard avec la fille du marquis de Lavardin. Pendant ce temps il s'était, suivant l'expression de son père, tout à fait « tourné au bien » . La mort de son frère aîné, le duc de Montfort, tué peu après son mariage au siège de Landau, acheva ce que les conseils et les exemples de ses parents avaient commencé, et, comme son père, il se mit à travailler sérieusement à son salut, ainsi qu'on disait alors. Fénelon devint naturellement son guide dans cette nouvelle vie , et il s'établit entre eux une correspondance réglée, tout aussi intime que celle qu'il échangeait avec le duc de Chevreuse. « Vous avez vu de près, lui écrivait Fénelon à ce
FKNELON A CAMimAI. 71
siijot', (hms 1111 fxcMnpIc (oiicliiiiil, la \;iiii((' et rilliision du soiijH' (le <('(1(' vie. f iCS lioninics f iciiiuMit l)('aii('()ii|) an iiioikIc, mais le luoiidc ne liciil (;ii('r(* à eux. I^a vie, (jni est si lTa(;ile |)<>iir Ions It's lioniiiu's, l'osl ahsoinnu'iit davantage pour ccnv (le voire profession. Ils n'ont anenn jour rrassuré, fpielqucî santé dont ils jouissent. Ils ne s'oecnpentqne des amusements de la vie qu'ils exposent continuellement, ils ne pensent pr(>sqne jamais à la mort, an-devant de laquelle ils vont eomme si elle ne venait pas assez vite... Vous connaissez la vérité, Monsieur, vous voudriez l'aimer. Vous auriez liorreur de mourir comme ceux qu^on appelle honnêtes gens n'ont point honte de vivre; mais le torrent entraîne... Que tardez-vous? Tous les tempéraments qu'on imagine pour se flatter sont faux. Dieu veut tout, et tout lui est dû. » Ces fermes j)aroles n'effrayèrent pas le jeune homme de vingtcinq ans auquel elles étaient adressées, et il se mit comme son père sous la conduite de Fénelon. Lorsqu'il fut marié, sa femme, encore une enfant et orpheline, fit ses déhuts à la cour sous les yeux de ses beaux-parents. Fénelon leur trace à cette occasion une sorte de plan de vie pour la jeune vidame d'Amiens, dans une lettre que nous citons, parce qu'elle nous semble montrer toute la souplesse et la modération de son esprit. Certes, de nos jours, un pareil règlement paraîtrait fort austère, mais il faut se rappeler qu'on était en plein mouvement janséniste, dont la sévérité rigoureuse ne tolérait aucun adoucissement, et plaçait la vertu si haut que personne, ou peu s'en faut, n'essayait de s'y élever. Fénelon n'avait rien de janséniste ni dans l'esprit, ni dans le cœur; ce qu'il désirait avec passion, c'était de ramener les âmes à Dieu, et, bien loin de fermer les portes, il les ouvrait aussi grandes que possible, persuadé qu'il saurait bien pousser ])lus loin ceux qui auraient eu le courage de tenter de bonne
' Corr. f/e'n., I, 157.
foi rcntreprisc. Voici la lettre et ses conseils, qui sem- Lleront sans doute rudes à nos oreilles du dix-neuvième siècle ' :
« 13 janvier 1705.
« Je ne crois pas, mon l)on et très-cher duc, que vous deviez examiner la question qui regarde madame la..., du côté d'un cas de conscience à décider pour vous. Quoiqu'elle soit fort jeune et dépendante de a'ous, il est néanmoins vrai qu'une des plus importantes parties de son éducation est de lui donner peu à peu insensiblement la liberté qu'elle ne devra avoir tout entière qu'à un certain âge. La liberté qu'on donne tout à coup sans mesure à une personne qui a été longtemps gênée, lui donne un goût effréné d'être libre, et la jette presque toujours dans l'excès. Lorsqu'une personne doit être bientôt sur sa foi, il faut la faire passer de la dépendance où elle est à cette liberté, par un changement qui soit presque imperceptible, comme les nuances des couleurs. La sujétion révolte : la liberté flatte et éblouit. Il faut faire faire peu à peu à une jeune personne des expériences modérées de sa liberté, qui lui fassent sentir que sa liberté n'est point ce qu'elle s'imagine, et qu'il y a une illusion ridicule dans le plaisir qu'on se promet en mangeant le fruit défendu. Je voudrois donc commencer de bonne heure à traiter madame la... en grande personne qu'on accoutume à se gouverner, et à n'en abuser pas. Ne lui décidez point qu'elle ira à l'opéra et à la comédie, et ne aous chargez jamais de ce cas de conscience, qu'elle traitera avec son confesseur ; mais laissez entrer un peu d'opéra et de comédie, de temps en temps, dans l'étendue de la liberté que vous lui laisserez. Permettezlui d'aller avec madame de... ou avec d'autres personnes qui lui conviennent, et qui la mèneront peut-être quelque- Cor/-, rjén., I. 160.
PKNELON A CAMIIIIAI. -3
)is an\ spectacles. Ne Faites point semblant de l'ijjnorer : ne L'clarez [)()int (jue vous l'apinonvcî/, ; mais, sans affectation, lisse/ ces choses dans le (l'ain de demi-liherte on vons comlencere/ à la mettre. Si elle vous en parle, ne vous effaroulie/ de rien, et n'autorise/ rien ; mais renvoyez-la à un hon 3id"esseur, qui ne soit ni relâché ni ri{joureux. Elle reconoitra tout ensemble votre piété ferme et votre condescenance pour attendre cprelie se désabuse. Voilà, mon bon uc, ce qui me paroit ne char^jer ni votre conscience, ni celle e la bonne duchesse, et qui j)ourra toucher le cœur de cette 'uuc personne. Vous verrez rusa(}e qu'elle fera de cet chantillon de hberté, et vous vous ré(}Ierez, par la suite, jr cette expérience. »
Il y a dans tous ces rapports de Fénclon avec ses amis de i cour une sincérité, une liberté, une élévation de vues et e sentiments bien rares à toutes les époques. Dans ces lonues lettres où chacun épanchait son âme avec une entière onfîance, il n'y a pas un mot qui détonne, pas une expresion révélant un sentiment vulfjaire. On se sent dans une tmosphèrc haute et sereine où l'écho des passions humaines rrive ])ien encore, mais qu'il ne peut plus troubler.
Les affaires publiques, qui y sont constamment agitées, ont toujours traitées avec un vrai dévouement au Roi et à État. Si Fénelon garde l'entière indépendance de son esprit, il juge aA'CC sévérité, parfois avec rigueur, jamais le resentiment personnel ne se fait jour.
Nous aurons, dans la suite, bien des occasions de cier des passages de Fénelon, relatifs aux événements où ette générosité naturelle éclatera à tous les yeux; nous raplorterons seulement pour le moment un fragment d'une de es lettres à M. de Beauvilliers, qui donnera l'idée de l'inléj)endance et de l'élévation de ses sentiments. La lettre lont nous allons extraire quelques passages, est antérieure à 'époque de la vie de l'archevêque dont nous nous occupons;
74 Fr.NELON A CAMIÎI'.Al.
il Técrivaitau milieu de la controverse sur son livre, alors que les parties étaient les plus excitées et que Louis XIV témoignait le plus ouvertement sa colère contre rarchevéquc de Cambrai. (Août 1697.) « Je ne puis m'empèclier, mon bon duc, de vous dire ce que j'ai sur le cœur. Je fus hier, fête de saint Louis, en dévotion de prier pour le Roi. Si mes prières étaient bonnes, il le ressentirait, car je priai de bon cœur. Je ne demandai point pour lui des prospérités temporelles, car il en a assez. Je demandai seulement qu'il en fît bon usage, et qu'il fût parmi tant de succès aussi humble que s'il avait été profondément humilié... J'ai demandé non-seulement qu'il continuât à craindre Dieu et à respecter la religion, mais encore qu'il aimât Dieu, et qu'il sentit combien son joug est doux et léger à ceux qui le portent moins par crainte que par amour. Jamais je ne me suis senti plus de zèle, ni, si j'ose le dire, de tendresse pour sa personne. Quoique je sois plein de reconnaissance, ce n'était pas le bien qu'il m'a fait dont j'étais alors touché. Loin de ressentir quelque peine de ma situation présente, je me serais offert avec joie à Dieu pour mériter la sanctification du Roi. Je regardais même son zèle contre mon livr.' comme un effet louable de sa religion et de sa juste horreur pour tout ce qui lui paraît nouveauté. Je le regardais comme un objet digne des grâces de Dieu. Je me rappelais son éducation, sans instruction solide, les flatteries qui l'ont obsédé, les pièges qu'on lui a tendus pour exciter dans sa jeunesse toutes ses passions, les conseils profanes qu'on lui a donnés. . . J'avoue qu'à la vue de ces choses, nonobstant le grand respect qui lui est dû, j'avais une forte compassion pour une âme si exposée. Je le trouvais bien à plaindre, et je lui souhaitais une plus abondante miséricorde pour le soutenir dans une si redoutable prospérité '. » Ces belles paroles, qui certes ne passèrent pas sous les yeux du
* Corr. ijén., I, 62.
FICNKI.ON A CAMIlliAI. 7 5
[oi, ;m(|ii('l clli's ii'iiiiriiiciil liiil <|n un rni'diocrt; pliiisir, sont oinnu^ le fond de la jxMisiio de l'\'n('l<)n, djins les nionicnls i criti<jnos pour Ini où il le voyait lavoriser ses advorïiros sans (jardor aucun ménafjomont envers sa personne. amais, d'un aulre eôfé, on ne pu! lui ("aire (aire la moindre éujarche pour rentrer en {jràce. Parfaitement soumis à K(;lis(« et à ses décisions, il n'oublia pas sa dignité (Téè(pie, et ne chercha pas à retirer le moindre profit d'un cle d'obéissance qui aurait j)u j)araitre habile s'il n'eût tt- tout à fait sincère. L'attitude de l'archevêque dis(jracié it toujours la même, aussi êloi{}née de l'amertume et e la colère que d'un empressement servile à chercher un etour de cette faveur qui l'avait abandonné. Bien lonjjîmps après son départ de la cour, appelé à Paris par le uc de Ghevreuse, qui voulait lui faire célébrer le maria{;e e son petit-fils, Fénelon, qui ne pouvait s'éloi{;ner sans 1 permission du Roi, écrivait à son ami ces quelques lijjnes leines de modération et de di{jnité : « Ma pensée n'est as de vouloir refuser un vovage en cas qu'on me le permît, e serait le penchant de la nature et le véritable honneur du îonde auquel je renonce de tout mon cœur. Je croirais u'en ce cas il n'y aurait qu'à aller avec simplicité et à s'en evenir de même, dès que j'aurais rempli la cérémonie. Je ous ai prié de consulter, et \e ferais, si le cas arrivait, tout e qui m'aurait été dit de ce cùté-là. Je ne veux ni trop ni rop peu'. » Le projet n'eut pas de suite, et Fénelon n'y fit lus allusion. Il ne demanda jamais la permission d'aller à 'aris, et lorsqu'en 1706 sa santé l'obligea de se rendre aux aux de Bourbon, il traversa Paris sans s'y arrêter ni voir lersonne, comme « il s'y était engagé envers M. de Chamilard » , coucha à Issy et se rendit droit aux eaux. Il ne crut pas devoir sortir de cette réserve lorsque parut
» Corr. ffén., I, 322.