‹ Fénelon, apologiste de la foi. Leçons données à l'Université catholique de Paris. Second centenaire de Fénelon, 1715-1915Chapitre 10 sur 122 · I. Paris, Emile-Paul · texte numérisé non relu

I. Paris, Emile-Paul

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pur et àroraison de quiétude. Tous ceux qui ont goûté à ces deux philtres — et Navatel nous fait le portrait des principaux dirigés de Fénelon — sont devenus étroits d'esprit, tristes, scrupuleux, renfermés, et le reste. Et cela parce que Fénelon n'avait que l'oraison de quiétude et l'amour pur à leur proposer, et que tout cela n'est que de la marchandise quiétiste; comme si l'oraison de quiétude n'était pis pratiquée par les contemplatifs : c'est loraison des saints ; comme si l'amour pur était autre chose que la charité envers Dieu.

Bien mieux, je ne vois nulle part Fénelon conseiller l'oraison de quiétude à ses dirigés; il propose Foraison afectivc à ceux qui déjà ont progressé dans la méditation : cette oraison qui se fait plus avec le cœur qu'avec la tète; mais c'est dans l'ordre des choses. Que Navatel lise donc le Traite de rAmour de Dieu, de saint François de Sales, ou mieux quelque auteur de théologie mystique, ou Poulain, ou Saudreau, il apprendra ce qu'est Voraison de quiétude et Voraison ajfective. Ni Fénelon, ni personne ne peut prescrire l'oraison de quiétude, puisqu'elle dépasse les forces de l'homme et que c'est Dieu qui la provoque.

Tous ces critiques ne sont pas des barbares. Ils ne dévastent pas toutes les beautés du jardin fénelonien . On sent que malgré tout Fénelon les enchante L'on ferait un beau recueil en hommage à Fénelon, si l'on réunissait les éloges qu'ils adressent à l'homme qu'ils voudraient diminuer. C'est l'histoire du prophète bénissant Israël qu'il venait maudire .

Ecoutez ce que dit le dernier nommé, M. Navatel. A chaque instant, il transcrit une page de psychologie à la Fénelon ; et devant ces belles analyses et ce style

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enchanteur, il s'écrie : c' Quelle belle page î est-ce un grand mal de coudre par-ci par-là quelques superbes lambeaux de pourpre à notre terne tapisserie, pour la rendre plus voyante ? » Quel aveu ! et quel prestige conserve Fénelon. Vous contemplerez souvent dans mes c'onférences ces lambeaux de pourpre.

Il me paraît raisonnable de reprendre ces questions . Er puisque Fénelon a été attaqué en religion surtout par des laïques, peut-être trouvera-t-on opportun et légitime qu'un prêtre expose les idées religieuses d'un autre prêtre. Ce n'est pas un cours de haute théologie que je vous propose. Je n'ai ni la capacité, ni la mission de vous parler ainsi ; mais vous accorderez que l'éducation et la formation d'un prêtre, ses études théologiques, ses capacités et ses virtualités à comprendre le divin auquel il est mêlé, le prédisposent à juger, mieux qu'un laïque, des querelles religieuses, des états d'âme mvstiques et des attitudes d'un homme d'Eglise, et encore des façons de conduire les âmes.

Aussi bien, rien ne pouvait mieux convenir a Fénelon, au deuxième centenaire de sa mort, que de parler de lui comme prêtre, comme évêque, comme Défenseur de la Foi ; de raconter simplement le bon combat qu'il a mené contre les ennemi^- de la 'religion, et ce qu'il a fait pour la faire aimer davantage. Et voici mon plan.

Fénelon a défendu la raison et la conscience, les deux lumières que Dieu a données aux hommes pour les guider dans la voie du ciel. Ces deux lumières, qui sont aussi deux forces, mènent à la foi quand rien ne les obscurcit.

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11 A défendu le mysticisme canonisé par l'Église. Vaincu par Bossuet sur un point particulier qu'il n'avait pas suffisamment expliqué (Fétat d'amour pur, tandis jue les (ïcles seuls d'amour pur sont autoi'isés et possibles), il a conduit Bossuet à l'étude de ces questions délicates et complexes, mais dont la réalité repose sur l'expérience des saints.

Il a défendu l'autorité du Pape contre les Jansénistes; il a montré que l'infaillibilité de l'Église est nécessaire à la conservation du dépôt de la foi.

Il a défendu la vraie pitié : celle qui se fonde sur la définition traditionnelle de la prière « une élévation de notre cœur vers Dieu », maisqu'un formalisme étroit tend à défigurer.

Il aurait voulu que cette foi, comme un levain, soulevât le monde, que l'Evangile pénétrât les sociétés pour que fussent au monde plus de justice et une plus grande charité .

Cette politique tirée de l'Évangile, il l'avait expliquée au duc de Bourgogne, et l'élève avait compris la leçon . Devenu roi, le duc de Bourgogne aurait assis la religion sur le trône. Le sort fut cruel : l'enfant royal mourut et Louis XV régna, hélas !

Enfin la vie entière de Fénelon est la démonstration vivante de sa foi, et la meilleure. lia vécu sa foi.

Arrêtons-nous donc devant cette belle figure, curieuse, complexe, énigmatique : mais qu'y faire ? là même est Tintérèt de cette étude. D'autant que si la gloire de Fénelon a subi des éclipses, elle renaît de nos jours.

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C'est le privilège des grands hommes de vaincre, en fin de compte, les préjugés qui obscurcissent leur mémoire, de dissiper les nuages que les contemporains amoncellent autour des esprits originaux, incompris parce qu'ils choquent les idées courantes. Corneille, Racine ont connu ces luttes. Les sermons de Bossuet si admirés de notre temps étaient dépréciés au xviii= siècle.

Fénelon a pu étonner ses contemporains, et si ses théories ne nous frappent pas, c'est qu'elles sont très souvent nos théories. Pour le juger il faut le considérer à sa place dans l'histoire des idées. J. Lemaitre disait dans son Cours : « La marque de Fénelon est en général moins forte que celle des autres classiques du xvii^ siècle, précisément parce que, très souvent, il pense comme nous et avec le même ton. »

En politique, en éducation, dans sa façon de comprendre le catholicisme, Fénelon tranche évidemment sur ses contemporains. Il avait l'esprit tourné vers l'avenir et c'est pourquoi il plaît à notre époque.

Dans le gouvernement de l'État, il est pour la liberté contre l'absolutisme : liberté politique contre l'autorité royale sans contrôle^ liberté potir la conscience individuelle contre l'oppression civile ; liberté pour l'Eglise contre la tyrannie des lois gallicanes. '' "^

Un homme politique comprend le présent, connaît le passé et saisit l'avenir. Le passé c'est la race avec ses qualités et ses défauts, c'est la coutume quelquefois aussi respectable que la loi et qui la supplée souvent.

M. Cagnac. — Féneloti. 2

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Nous plongeons dans le passé comme les racines de l'arbre dans le sol.

L'homme politique reconnaît dans les institutions actuelles celles qui sont en contradiction avec les mœurs et l'état des esprits ; celles qui commencent à heurter le sens agrandi des peuples et qui bientôt choqueront les idées ; celles qui, développées, répondent aux besoins de la nation.

Pour l'avenir, l'homme politique doit deviner les aspirations nouvelles des citoyens, accorder librement et lentement ce qui plus tard serait réclamé avec violence. Il doit suivre les évolutions économiques du pays, avoir en un mot l'esprit tourné vers l'avenir. C'est ainsi que nous apparaît Fénelon.

La centralisation excessive de tous les pouvoirs entre les mains d'un seul, l'autocratie sans contrepoids, l'agdomération de la noblesse française à la cour avait isolé la nation du roi. Et l'on sait quelles réformes proposèrent les économistes et les libéraux de la fin du xviii^ siècle, pour substituer à ce mécanisme administratif la vie organique dont doit vivre un État : les Assemblées provinciales .

Turgot et Necker ne trouvèrent rien de mieux pour associer le peuple à la vie de la nation. Hélas ! les esprits n'étaient pas préparés à cette représentation nationale. Au lieu de faire entendre des vœux, les citoyens revisèrent les ''^droits du roi : les Etats généraux de 1789 substituèrent au vieux mot : « L'Etat c'est moi », la nouvelle devise : s/!( La nation c'est nous ».

Fénelon sentait bien que les peuples grandissent comme les individus, et qu'à l'âge adulte ils n'aiment

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pas à rester en tutelle. L'histoire nous apprend que les monarchies absolues se résolvent en monarchies constitutionnelles. Aussi Fénelon demandait dans les « Tables de Chaulnes ' » la décentralisation et les Assenihlées provinciales. L'appel ne fut pas compris.

Ce qui fait le plus grand honneur à Fénelon, ce quiX/ prouve que son esprit était tourné vers l'avenir, c'est ce sentiment profond qu'il avait de la nécessité d'associer la nation à l'autorité royale. Il écrivaif'en 17 lo au duc de Chevreuse, alors que la France décimée par b misère et par la faim reculait devant les armées espagnoles : « Notre mal vient de ce que cette guerre n'a été jusqu'ici que l'affaire du roi... Il faudrait en^ faire l'affaire véritable de tout le corps de la nation..-. Il faudrait qu'il se répandît dans toute notre nation une persuasion intime et constante-^que c'est la nation elle-même qui soutient le poids i^ la guerre... Alors 'chacun dirait en soi-même : Il n'est plus question du passé, il est question de l'avenir. Ç-est J a nation «ç;// doit se sauver ellemême. » ' ^^ ^

L'homme qui a écrit cette page est un des précurseurs de l'esprit libéral moderne : il a eu le juste pressentiment de ce qu'on a appelé le gouvernement du pays par ^, le pays.

A la tin du règne de Louis XIV, les classes intermédiaires, ce qu'on appelait le tiers état, étaient toutes dévouées au roi, et l'idée d'associer le peuple au sort du roi partait d'un esprit qui voyait loin. Ce faisant, Louis XIV eût peut-être resserré pour longtemps les

I. Cf. mon livre : /v//é'/o;/, Politique tirée de PEvaHoUe, ch. III.

liens qui unissaient ses sujets à la monarchie, liens qui commençaient de se relâcher. Peut-être eùt-il pu faire alors, avec moins de danger, cet apprentissage du gouvernement des assemblées que quatre-vingts ans plus tard la France fit au prix de tant de malheurs.

En tout cas Fénelon avait vu juste, et c'est un honneur pour lui d'avoir proposé avec tant de liberté les remèdes qu'il croyait efficaces, et qui l'eussent été à cette époque où tout était encore debout : la foi religieuse vivante, le Roi encore revêtu de tout son prestige. Ni Louis XV, ni les philosophes n'avaient encore fait leur œuvre.

'^'^ Faut-il rappeler en passant les idées de Fénelon sur la nécessité d'encourager l'agriculture, de faciliter les transactions ? Les règlements pour la ville de Salente, excellents quant à leur portée morale, ont surtout un caractère de progrès qu'il faut admi-Fer; quand ^^^içnse combien Fénelon était soiuâifâpÇîfQ§È^ avat^^ son siècle. Il pressent beaucou^^^^t^p^ ùé notré'epoqie a vu se réaliser et potH***fusqufeTles eë^i dans lequel^l vivait était loin d'être mûr. Ce gt-and penseur est parti^m absolu de la liberté du commerce. Ce'tte id^e ne se Vea-

"^-i Usera qu'à la Révolution.

La liberté que réclamait Fénelon pour les peuples à cette époque d'absolutisme, il la désirait pour les individus et pour l'Eglise. Fut-il un libéral^ au sens moderne de ce mot, mais au sens légitime ? M. Faguet qui connaît à fond cet état d'esprit, ne craint point d'affirmer que ses principes étaient exactement ceux du Libéralisme.

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On lit dans VEssai philosophique sur le gouvernement civil ^ composé par Ramsai, d'après les principes de Fénelon (172 1) : « Les souverains n'ont de droit sur les actions des sujets qu'autant qu'elles regardent le bien public, ils n'ont aucun droit sur la liberté d'esprit... de croyance intérieure... de leurs sujets. »

Revendiquons-nous autre chose aujourd'hui ?

Dans son action sur les âmes, il savait respecter la liberté des consciences, soit aux Nouvelles Catholiques, soit dans ses Missions en Saintonge. Comme il dut souffrir, ce missionnaire chargé de ramener à l'Église catholique les protestants qu'une loi forçait à se convertir. Il n'était pas pour les Dragonnades. Ecoutez ce qu'il dit dans le discours Pour le sacre de F Electeur de Cologne : « Si v vous ne voulez qu'intimider les hommes et les réduire à faire certaines actions extérieures, levez le glaive ; chacun tremble, vous êtes obéi. Voilà une exacte police, mais non point" une sincère religion... Souvenez- vous que le culte de Dieu consiste dans' l'amour... Pour faire aimer, il faut entrer au fond des cœurs... La force peutelle persuader les hommes ? Peut-elle leur faire vouloir ce qu'ils ne veulent pas ?... Nulle puissance humaine ne peut forcer le retranchement impénétrable de la liberté d'un cœur. » ^

Ce n'est pas Fénelon qui aurait prêté les mains aux archers pour enlever de Port-Royal quelques religieuses coupables tout au plus d'un excès de fierté. Dans son diocèse, les Janséîïï^es vécurent tranquilles « sous cet ennemi de plume », selon l'expression de Saint-Simon. Il haïssait les erreurs, il aimait les personnes, c'est toute V" la théorie de l'Église. "^

ri-NKLON AWOLOGISTH DK LA lOI

Catholique romain il demandait la liberté pour l'Église. Par son attitude et par son langage Fénelon se distingue ici encore de ses contemporains et se rapproche de nous.

Evêque, il tranche évidemment dans le courant gallican français, si fort au xvii'-' siècle, qui aurait été au schisme si un Bossuet ne s'était rencontré pour l'endiguer et le diriger, et n'arrivant à l'endiguer par les articles de 1682 qu'en tombant dans l'hétérodoxie !

Le gallicanisme est mort et aussi ses ardentes querelles; mais nous ne pouvons oublier que l'épiscopat au XVII' siècle était aussi attaché à ses privilèges nationaux — ces fameuses libertés gallicanes — qu'à l'union avec le Saint-Siège. Désignés et protégés par le pouvoir civil, les évêques relevaient autant du Roi que du Pape. Souvent Rome même fut sacrifiée à Versailles. "^' Fénelon ne comprit jamais cette attitude. Sans méconnaître les droits et les services des princes, il ne pensait pas que leur appui fût indispensable ni même nécessaire à la vie chrétienne. Et en face d'un pouvoir auquel nul ne pouvait résister sans pâtir, il proclama les principes constitutifs de l'Eglise, et dans plusieiu's circonstances il "^les fit respecter.

« En vain, s'écriait-il au sacre de l'Electeur de Cologne, en vain quelqu'un dira que l'Eglise est dans l'Etat pour obéir au prince dans tout ce qui est temporel : qiîoiqu'elle se trouve dans l'Etat, elle n'en dépend jamais pour aucune fonction spirituelle. Il est vrai que le prince pieux et zélé est nommé 1' « Evèque du dehors et le protecteur

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des canons » ; mais... quelque « besoin que l'Eglise ait d'un prompt secours contre les hérésies et contre les' abus, elle a encore plus besoin de conserver sa liberté ».

« Si les princes, ajoutait-il, cessent de soutenir l'Eglise, le Tout-Puissant la portera lui-même. »

Aussi dans les Tables de Chaulnes qui devaient être la base des réformes de demain, Fénelon juge sévèrement ces prétendues libertés gallicanes. Il n'y voit qu'une extension du despotisme royal : « Libertés à l'égard du pape ; servitudes à l'égard du roi ». Les laïques dominent les évêques : « Abus de l'appel coin me d'abus ; abus de vouloir que les laïques examinent les bulles sur la foi. »

Il n'admettait pas que la promulgation des bulles pontificales dépendît du bon vouloir de l'autorité royale; et son empressement à les recevoir demeura aussi spontané, qu'il s'agît de lui-même ou de ses ennemis. Rome était vraiment à ses yeux la tête et le centre de toutes les Eglises, « la commune patrie de tous les vrais chrétiens ».

Joseph de Maistre semblait devancer son temps quand, dans son livre « du Pape », il saluait en l'Eglise romaine « la Mère immortelle de la science et de la sainteté ». Que dira-t-on de l'enthousiasme de Fénelon dans un des mandements sur le Jansénisme ? « La voilà cette grande tige qui a été plantée de la main de J.-C. Tout rameau qui en est détaché se flétrit, se dessèche et tombe. O Mère ! Quiconque est enfant de Dieu est aussi le vôtre ! O Eglise romaine, d'où Pierre confirmera à jamais ses frères, que ma main droite s'oublie elle-même si je vous oublie jamais ! Que ma langue se sèche et devienne immobi-le, si vous n'êtes pas jusqu'au

dernier soupir de ma vie le principal objet de ma joie et de mes cantiques. »

Fénelon ne parlait donc pas toujours le langage de son époque. Comment s'étonner qu'il ait pu choquer ?

En d'autres questions, il apparaît encore comme un être qui pense et qui vit à part de son temps.

En pédagogie Fénelon dépasse son siècle.

Le Traité de ï éducation des Filles fut une nouveauté . L'auteur choqua certainement les Chrysales de l'époque pour qui la science des femmes était chose « ridicule >> ; en un temps où chacun estimait que la science pour une jeune fille était oiseuse ou funeste ; en un temps où M'"* de Maintenon elle-même, si dévouée aux demoiselles de Saint-Cyr, confessait qu'une femme ne « peut rien savoir qu'à demi ».

*^ Fénelon n'a pas craint de dénoncer les méfaits de Figtwrance qui est cause d'ennui, et qui laisse l'imagination errer à l'aventure, et les dangers de la mauvaise éducation plus fâcheuse peut-être chez les femmes que chez les hommes, puisque « les désordres des hommes viennent souvent de la mauvaise éducation qu'ils ont l'eçue de leur mère...

« N'ont-elles pas, observait-il, à remplir des devoirs qui sont les fondements de la vie humaine ? La vertu ?st-ellemoins pourles femmes quepour les hommes ?... Quelles intrigues se présentent à nous dans les histoires, quelles révolutions d'Etat causées par le dérèglement des femmes ? » Et il conclut victorieusement : « Voilà ce qui prouve l'importance de bien élever votre fille! «

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Tout cela est plus vrai aujourd'hui que jamais. Fénelon a voulu défendre les femmes contre elles-mêmes. Il a proclamé leur droit à la culture intellectuelle pour les mieux préparer à leur sublime ministère de gardiennes du foyer.

N'est-il pas vrai qu'à notre époque les femmes ont un rôle prépondérant et qu'elles doivent s'étudier à le bien remplir ? Jamais la femme instruite n'a été plus nécessaire. Je sais. On craint l'idolâtrie du moi. Mais la vanité n'a pas besoin de l'étude pour nous envahir. La sottise et la vanité vont même souvent ensemble.

La femme instruite est moins exposée à se méprendre sur le peu de place occupée dans le monde par chaque être et sur l'insignifiance infinitésimale des succès mondains.

La femme instruite rendra le foyer plus agréable en élevant les conversations mondaines au-dessus des banalités coutumières. Enfin la forte éducation intellectuelle est le meilleur moyen pour diriger cette extrême impressionnabilitéde la femme qui sans contrepoids deviendrait légèreté. Le travail calme la jeune fille : « Il soumet son âme, dit Fénelon, il la remet dans l'ordre et le bon sens, parce qu'il satisfait en elle un désir juste et noble. »

Il est bien vrai que le programme d'études tracé par Fénelon est restreint, comparé à nos travaux encyclopédiques ; mais n'oublions pas que, au-dessus de l'étendue de savoir, notre pédagogue place la rectitude et la fermeté de la raison ; il y subordonne tout le reste. Les femmes qui sont juges et parties dans la question n'ont jamais pensé autrement. Et puis, il faut savoir apprécier la philosophie des commencements. Fénelon, avec

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un système d'études C(.)nipliqué, aurait probablement découragé les jeunes filles de son temps qui n'apprenaient pas autre chose, d'après l'abbé Fleury, que « le catéchisme, la couture et divers petits ouvrages, chanter, danser, s'habiller à la mode et faire bien la révérence ». dont les sœurs du siècle précédent, au dire d'Erasme, « ne savaient que faire la révérence, tenir les bras, sourire en pinçant les lèvres, ne manger à table qu'à peine, sauf à se dédommager ensuite en particulier. »

Le Traité de V éducation des Filles a commencé de changer tout cela, et la gloire de Fénelon est celle de tous les inventeurs dont les machines jadis acclamées font sourire, quand on les compare aux modèles 'perfectionnés de nos jours. Mais le nom reste et ce nom est glorieux.

Les critiques et les politiques ne s'y trompent pas. En novembre 1909, M. d'Haussonville présidait la séance d'ouverture des cours de « l'Institut féminin de Droit pratique ». Il était heureux de mettre cette initiative hardie sous le patronage de Fénelon. En effet, le Traite de rêdiicatioii des Filles parle en quelque endroit de Tutiliié qu'il y aurait pour les femmes à étudier le droit. « Il serait bon aussi, dit Fénelon, qu'elles sussent quelques-unes des principales règles de la justice, par exemple, la différence qu'il y a entre le testament et la donation, ce que c'est qu'un contrat, un partage entre co-héritiers. ce qui est propre et communauté, meublts et immeubles. »

Fénelon est donc un esprit hardi et tourné vers l'avenir. Sa méthode même d'éducation est moderne. Au principe d'autorité il tente de substituer des méthodes

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plus libérales. Il voulait « mener les filles par la raison, autant qu'on le peut, suivre et aider la nature ». « Faites-vous aimer ", dit- il, et ailleurs: « Rendons 1 étude agréable, cachons ses aridités sous l'apparence du plaisir. » La pédagogie actuelle s'applique à retenir ce qu'il y a d'excellent dans ces principes.

Comment s'étonner qu'un ministre de la Défense Laïque, à l'occasion du ly anniversaire de la fondation des lycées de Jeunes Filles, ait parlé avec reconnaissance de l'initiateur de ce mouvement intellectuel féminin ? Rappelant que ce progrès de l'instruction de la femme avait été « depuis longtemps entrevu et souhaité par les cerveaux les plus grands et les âmes les plus délicates » : « Puis-je oublier, disait le ministre, Fénelon dont le langage souvent exquis a su traduire jusqu'aux plus imperceptibles nuances du charme et de la délicatesse d'âme des jeunes filles. »

En religion, comment Fénelon plaît-il à nos contemporains ?

La Religion ne varie pas dans ses fondements, dans son dogme et dans sa morale. Mais sous la poussée des théories philosophiques, sous l'influence des écoles, l'explication de la doctrine se précise. Dans les questions douteuses, l'Eglise laisse les esprits libres, in duhiis Jibertas. Dans la question de la grâce et de la liberté, l'Eglise laisse discuter les Thomistes qui accordent plus à la grâce et les Molinistes qui accordent plus à la liberté. Elle n'a condamné que les théories extrêmes

destructives de la grâce et de liberté. De même, dans les discussions sur la namre de la charité, il est permis de suivre l'opinion de 'Bossuet qui dit que le motif de la béatitude est essentiel à l'acte de "eiiarité et l'opinion de Fénelon disant que la charité est un amour de Dieu pour lui-même indépendamment de la béatitude qu'on trouve en lui. D'ailleurs dans cette dispute tameuse entre Bossuet et Fénelon ce n'est pas seulement deux lîommes qui se trouvaient en présence, mais deux théologies, et toutes deux approuvées par l'Église : la scolastique et la mystique.

Bossuet et Fénelon avaient étudié la Somme de saint Thomas et les Sentences de Pierre Lombard et Scot et les Pères de l'Eglise, le premier au collège de Navarre, le second à Saint-Sulpice ; mais à ces études Fénelon, surtout sous l'impulsion de M""" Guyon, avait adjoint la mystique et la lecture des auteurs mystiques. Bossuet ignorait cette partie réservée de l'expérience religieuse. Quand il eut tourné son attention de ce côté, il traita d'abord de « pieuses extravagances » le langage enflammé des mystiques. Puis son cœur s'ouvrit. Il écrivit ses Etals d'oraison pour défendre le mysticisme contre les abus qu'on pouvait y commettre et les Elévations sur les mystères, prières où le cœur a plus de part que l'esprit. Quoi qu'il en soit de cette conversion tardive et incomplète, Bossuet différait de Fénelon. Par tempérament, celui-ci était surtout un my.stique et celui-là surtout un scolastique.

Comment aller à Dieu ? par Tesprit ou par le cœur ? quelle est la voie la plus sûre ? Le scolastique dira : l'esprit; le mystique, le cœur, et chacun parlera son langage.

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Les mystiques sont des intuitifs ; les scolastiques des raisonneurs. Pour les premiers la foi est une vie et Dieu est une réalité qui se rend sensible au cœur. Pour les autres, la foi est un S3'stème de croyances, un corps de dpctrines et l'Être divin une réalité qui s'analyse. Aux yeux de ces logiciens, l'acte de foi est une affirmation intellectuelle : ce n'est pas le cœur qui oriente la pensée, mais la pensée qui dirige le cœur. Pour les mystiques, la religion est la collaboration de deux amours, de deux torces, de deux actions.

Fénelon, dont la raison fut très élevée, a rappelé l'attention sur le rôle du cœur dans la croyance. Les théologiens du xv^ et du xvi^ siècle avaient vraiment trop dédaigné le sentiment. Les grands esprits, comme Fénelon, fiers de la puissance de la raison sentaient à quelle lumineuse profondeur atteindrait le sens religieux, si à la force de l'intelligence venait s'ajouter toute la force de l'amour.

Le cœur, comme l'esprit, est conducteur de la divinité. Mieux, le cœur va droit à Dieu sans rencontrer sur son chemin les objections que trouve notre faible esprit. « Les plus grands mystères de la religion ont leur lumière dans l'amour. La théologie qui veut se borner à la logique abstraite, aux déductions mathématiques, ne va pas loin, elle se heurte à des difficultés que le cœur aimant peut seul dénouer et résoudre. »

Si le cœur ne s'ajoute au raisonnement, la religion est incomplète et froide. La raison n'est pas tout l'homme. Que serait la société, si toutes nos actions ressortissaient de la mathématique et de la logique ? La raison était contre Jeanne d'Arc, elle eut ses raisons qui lui donnèrent la victoire. Ce qui paraît chimérique devient quelquefois

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plus protîtable dans la suite des événements que les calculs les mieux prémédités. Ce qui se pose là, c'est toute la question du sacrifice, scandale pour les faibles et qui se résout dans une plus haute compréhension du réel. Les directeurs d'âme n'exposent pas tant les raisons de croire aux incrédules et aux libertins, qu'ils ne visent les préparations du cœur.

Les conditions morales valent autant pour la foi que les svllogismes et les raisonnements. « Prenez de l'eau bénite », disait Pascal aux esprits forts : c'est-à-dire « humiliez-vous et vous croirez ». Jésus n'est pas venu apporter une métaphysique nouvelle. L'Evangile en luimême n'est pas un système de philosophie. C'est surtout une vie morale. C'est le point où Fénelon s'accordait avec Pascal, les mystiques et les pieux auteurs de Vlmilalioii, et cela frappe aussi beaucoup de nos contemporains.

*s/ Que voulait donc Fénelon ? Une religion intérieure 1 ondée moins sur les rites et les formalités que sur des croyances intimes. Tout le reste, si nécessaire qu'il soit, n'est rien, s'il ne révèle un amour de Dieu vrai et intense, force dynamique cachée dans les profondeurs de l'être. Que de fois Fénelon a blâmé les gestes pharisaïques et les attitudes judaïques ! Que de fois il a ramené le chrétien au temple intime de l'âme! Le royaume de Dieu

•>îest au dedans de vous.

Notre âge ne se rapproche-t-il pas de cet idéal ? Il y a, à n'en pas douter, un appel du dehors au dedans. Notre siècle est plus réfléchi, plus spirituel par le mode de ses aspirations que les âges passés. Il demande un christianisme moins matériel, moins extérieur, un christianisme qui soit une vie, et cela est un progrès. -

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