I. Lettres et opuscules inédits, p
volontiers à une dévotion solitaire et sombre. Fénelon l'apprend, il supplie son élève de n'être point « trop particulier », de se taire accessible, ouvert à tous, de ne point se contenter des vertus qui sont l'ornement d'une vie privée, mais d'acquérir les qualités dont un futur roi de France ne saurait se. passer. Qu'il soit ferme, qu'il ait de la hardiesse dans ks actions, de la netteté dans l'es paroles, qu'il ait de la largeur dans ses vues, qu'il dépouille l'écolier et qu'il pense p-àY lui-même !' Qu'il fasse aimer, craindre et respecter ki vertu jointe à l'autorité ; qu'il se mette en garde contre les excès d'une dévotion trop ombrageuse.
II écrit au duc de Beauvilliers : « J'entends dire que M. le duc de Bourgogne augmente ses pratiques de piété. C'est pour moi un grand sujet de. joie de voir la grâce dominer dans son cœur ... mais on prétend que M. le duc de Bourgogne va au delà des œuvres nécessaires pour éviter tout scandale et pour vivre en régularité, en chrétien. On est alarmé de sa sévérité contre certains plaisirs. On raconté qu'il a voulu obliger M""' la duchesse de Bourgogne à faire le carême comme lui et à se priver de même, pendant tout ce temps, de tous les spectacles ...
. . .On prétend qu'il a refusé à Monseigneur de le suivre à l'Opéra pendant le carême.
« En écoutant de tels discours, j'ai compté sur l'exagération du monde qui ne peut souffrir la règle, qui la craint encore plus dans les grands que dans les particuliers, parce qu'elle tire plus à conséquence. . . Voici mes pensées que je vous propose sans les donner pour
M. Cagnac. — Fciieloii, 21
bonnes (Voilà une tournure qui ne montre pas un Fénelon bien autoritaire) :
1° Je crois que M. le duc de Bourgogne ne devrait pas gêner M"'= la duchesse de Bourgogne ; qu'il se contente de laisser décider son médecin sur la manière dont elle doit taire carême. . . « Si ce prince veut inspirer de la pieté à la princesse, il doit la lui rendre douce et aimable, écarter tout ce qui est épineux, lui faire sentir en sa personne le prix et la douceur de la vertu simple et sans apprêt. . .
« 2° Il ne doit donner en public" de spectacle sur sa piété que dans les occasions de devoir où la règle souffrirait s'il ne la suivait pas aux yeux du monde.
« 3° Il doit, si je ne me trompe, s'accommoder à l'inclination de Monseigneur pour les choses qu'il peut faire sans pécher. . . La complaisance bien placée est une admirable vertu, et si elle sort quelquefois de la lettre de la règle, c'est pour en mieux suivre l'esprit. »
Une troisième fois, en 1708, le duc de Bourgogne retourna en Flandre à la tête des armées. Marlborough et le prince Eugène préparaient des coups décisifs. Le roi résolut de faire un grand effort de ce "côté, et pour stimuler l'ardeur des troupes il se décida à mettre son petit-fils à leur tête.
Fénelon reçut la nouvelle avec une grande émotion et une grande joie : le Prince allait pouvoir dissiper les bruits désavantageux répandus à dessein sur son compte; mais les affaires étaient en si triste état qu'une campagne pouvait tout perdre. Et c'était Vendôme qui dirigeait le jeune généralissime. Quelle que fût la valeur militaire du vainqueur de Villaviciosa, il formait le plus complet
contraste avec le duc de Bourgogne. Hardi jusqu'à la témérité dans l'action, d'une paresse inouïe hors du champ de bataille, aussi licencieux dans ses mœurs que cynique dans son langage, il devait gêner la conduite du Prince.
Le duc de Bourgogne quitta Versailles au mois de mai et vit Fénelon à Cambrai, toujours en public. ' Après la brillante surprise de Gand (6 juillet 1708), la fortune de l'armée vint s'assombrir dans les environs d'Oudenarde. Vendôme avait fait tout le mal par son inconcevable nonchalance. Le duc de Bourgogne et son frère, le duc de Berry, s'exposèrent "^vec une bravoure personnelle qui leur fit honneur et mit au moinsleur réputation au-dessus de toute atteinte.
La journée n'était pas décisive. Les princes, Vendôme et les autres généraux se réunirent le soir pour décider s'il fallait tenter le lendemain une nouvelle aventure. Vendôme voulait recommencer la bataille. Avec des troupes découragées, fatiguées, avec le souvenir de Hochstedt et de-Ramillies, il apparut qu'il était plus prudent de ne rien risquer. La retraite s'opéra sur Gand sans ordre et dans une confusion qui montra ce qu'eut été une nouvelle bataille. Le prince Eugène et Malborough vinrent assiéger Lille. Boufflers s'y jeta et illustra son nom par une héroïque défense.
L'émoi fut vif à Versailles. Ce fut un cri général contre le duc de Bourgogne qu'on accusait de timidité. Ces bruits arrivaient à Cambrai et pénétraient d'angoisse l'âme de Fénelon.
Il sentit qu'il devait fortifier et soutenir ce jeune homme qu'on avait envoyé au péril en lui donnant comme conseillers des adversaires déclarés.
Il lui adressa une série de lettres qui mettent au jour la direction forte et pratique du directeur.
Au commencement de septembre, \\ apprend que le Prince songe à retourner à Versailles, avant la fin du siège de Lille ; il lui écrit de rester à la tête des armées jusqu'à la fin de la campagne : « Quand un grand prince comme vous. Monseigneur, ne peut acquérir de la gloire par des -sucdès éclatants, il faut au mokis qu'il tâche d'en acquérir par sa fermeté, son génie et par ses ressources dans les tristes événements. »
Le duc de Bourgogne savait entendra; ces vérités. Il répondit en se disculpant très simplement. Les bruits défiivorables persistent. Fénelon envoie une nouvelle lettre où toutes les accusations portées contre le prince sont énumérées avec une vigueur de franchise qui devait sonner singulièrement à ses oreilles.
« On dit que vous êtes trop particulier, trop renfermé, trop borné à un petit nombre de gens qui vous obsèdent.
«■ On dit, Monseigneur, que vous écoutez trop de personnes sans expérience, d'un génie borné, d'un caractère faible et timide... On ajoute qu'ayant par vousmême des lumières très supérieures à celles de ces genslà, vous déférez trop à leurs conseils qui ♦"ndent aux: partis peu propres à vous faire honneur...
« On dit qu'étant sérieux et renfermé vous perdez néanmoins du temps pour les choses les plus sérieuses }iar un peu de badinage qui n'est plus de saison...
« On dit. Monseigneur, que vos délibérations ne sont pas assez secrètes ; que vous prenez peu de précaution pour les cacher!... le secret est l'âme des affaires...
« Pour VOS défauts, Monseigneur, je remercie Dieu dece qu'il vous les fait sentir, et de ce qu'il vous apprend à vos dépens, par de si fortes leçons, à vous défier et à désespérer de vous-même... Il faut néanmoins vous dire que le public vous estime, vous respecte, attend de grands biens de vous et sera ravi qu'on lui montre que vous n'avez aucun tort. Il croit seulement que vous avez une dévotion sombre, timide^ scrupuleuse et qui n'est pas assez proportionnée à votre place... Pour votre piété, si vous voujez lui faire honneur, vous ne sauriez être trop attentif à la rendre douce, simple, commode, sociable '. »
Le duc de Bourgogne, au milieu du tumulte des camps, répond avec le calme et la parfaite possession de soi-même qui marque l'âme du sage :
« Je n'ai pu répondre plus tôt à votre grande lettre, mon cher archevêque, car j'en ai eu souvent à écrire sur des choses longues et qui me fatiguent la tête. Je puis le faire présentement, article par article, vous disant auparavant que je suis bien moins homme de bien et moins vertueux que l'on ne me croit 'r -ne voyant en moi que haut et bas, chutes et rechutes, attache aux créatures, à la terre, à la vie, sans avoir cet amour du Créateur audessus de tout, ni du prochain comme moi-même. «
Et le prince avoue franchement ce qui est vrai des bruits recueillis par Fénelon, ou ramène à leur juste valeur les jugements défavorables portés par la jalousie et l'esprit de parti.
« Je tâcherai, dit-il en finissant, de faire usage des