‹ Fénelon, apologiste de la foi. Leçons données à l'Université catholique de Paris. Second centenaire de Fénelon, 1715-1915Chapitre 111 sur 122 · I. Œ. C, VII, p · texte numérisé non relu

I. Œ. C, VII, p

taire, naturel scrupuleux et timoré, manque d'initiative, piété sombre.

Comment s'étonner que le duc de Bourgogne, privé de l'appui de Fénelon, ait succombé là où d'instinct il penchait déjà.

Le M'' de Vogue a découvert au château de Sainf Aignan une partie de la correspondance de Louis de France avec le duc de Beauvilliers. Ces lettres témoignent Je l'influence qu'avait prise le vieux gouverneur sur le duc de Bourgogne. Le bon duc a remplacéPénelon ; il est devenu le directeur de conscience du petit prince ; il l'a açonné à son image ; il l'a rendu tel que Fénelon ne econnaîtra plus ses enseignements et les conseils de jadis.

Le 9 juin 1702, veille de bataille, le duc de Bourgogne écrit à Beauvilliers qu'il s'est préparé au combat « en bon chrétien » ; il prie Dieu d'écarter de sa pensée les tentations d'orgueil, et il compte sur la force d'en haut pour soutenir « sa bonne volonté ».

La campagne de 1703 va bientôt finir, il lui écrit sa joie de revoir la jeune duchesse de Bourgogne, qu'il aimait passionnément. Il dissimulait cette impatience, mais la laissait voir au confident de ses pensées :

« Je prie Dieu et vous le demande aussi qu'il me préserve des grandes dissipations, et de l'attache excessive aux créatures, auxquelles je vais apparemment être exposé et dont je sens déjà les commencements. »

Après la défaite d'Oudenarde, les armées françaises suivirent l'ennemi auprès de Lille : « Nous marchons aux tnnemis demain, et, dès que vous aurez reçu cette lettre, il faut redoubler les prières... L'armée est belle et d'une volonté merveilleuse, mais. Dieu merci, je ne mets ma

confiance qu'en Lui, qui a permis, pour cela même, notre premier échec. Quoique je sois bien infidèle à Dieu, j'espère, cependant, et me prépare du mieux que je puis, à ce temps qui sera fort sérieux et le dernier pour bien des gens. ...Je me remets de tout à Dieu..., il fera ce qu'il lui plaira. »

C'est un homme de toi qui écrit cela, et je cite ces phrases pour les admirer ; mais aussi pour montrer quelle place tenait dans la vie spirituelle du duc de Bourgogne le duc de Beauvilliers.

Depuis le départ de Fénelon, le duc de Bourgogne se confiait ainsi à son gouverneur. Que pouvait-il arriver } Avec les dispositions d'esprit du jeune Prince, un naturel à tout exagérer ; avec les conseils et les avis d'un homme étroit, timide, timoré, scrupuleux même, personne ne s'étonnera de la conduite critiquable du jeune généralissime dans la campagne de Flandre.

Il ne fallut rien moins que l'énergique intervention, la vivacité extrême, les avertissements sévères, les reproches amers de Fénelon pour sortir le jeune duc de cet embarras enfantin qu'on lui reprochait avec aigreur, pour le montrer digne de l'éducation piemière qu'il avait reçue, digne des efforts du savant et pieux et pratique précepteur pour former un roi .

Le grand Dauphin mourut au mois d'avril 171 1, à l'âge de 44 ans. Tout changeait de face. Le duc de Bourgogne passait au premier rang.

Après avoir pleuré « Monseigneur » dans une lettre

grave et sincère, adressée au nouveau Dauphin, Fénelon comprit que le moment était venu d'agir plus fortement et de parler encore plus clairement.

Déjà depuis plusieurs années le duc de Bourgogne lisait un petit livre dont la garde était confiée au duc de Beauvilliers dans la crainte d'une indiscrétion : L'Examen de conscience sur les devoirs d'un roi.

Cette pièce, un peu déclamatoire dans la forme, est une sorte de discours au duc de Bourgogne devenu roi. Il ne s'agit plus de la morale banale — si l'on veut qu'elle soit banale — du Télémaque. C'est une vraie politique concrète^ ce sont là des conseils pressants. ^Fénelon embrasse tous les actes et toutes les pensées ^possibles d'un roi. Le but principal de l'auteur est visiblement d'inspirer à son royal lecteur un sentiment profond de la grandeur de la tâche qu'il aurait à remplir.

Le grand Dauphin mort, le petit prince allait devenir roi. Rien ne séparait plus le jeune duc de la royauté qu'un vieillard affaibli. Dans cette occurrence, la place de Mentor était tout indiquée . Il fallait préparer le plan d'une politique nouvelle pour ne pas être pris au dépourvu.

Le duc de Chevreuse et Fénelon se réunirent à Chaulnes, antique demeure des Chevreuse. Ils tinrent de longues et importantes conversations, dont les résultats turent consignés dans des maximes courtes et abrégées, que l'on appelle communément les Tables de ChaulnesK

C'est dans ces Tables que Fénelon s'est le plus rappro-

I . Cf. mon ouvrage : Fénelon, Politique tirée de V Evangile, chapitre III, les Tables de Chaulnes.

ché de la politique pratique. Nous trouvons ici tout un plan d'organisation générale politique,' sociale, judiciaire, économique, où abondent les idées neuves pour l'époque, qui devaient plus tard entrer dans la réalité, et dont l'ensemble ne fait pas moins d'honneur à la sûreté du jugement de l'auteur qu'à l'étendue, à la souplesse et à la fécondité de son esprit.

Que serait-il arrivé si Fénelon fut devenu premier ministre ? L'archevêque de Cambrai, dans le gouvernement deson diocèse, montre combien il possédait, avec les vertus dû- pontife, les qualités et les talents de l'administrateur : « Après avoir lu de près ses écrits politiques, dit Brunetière qui n'aimait pas Fénelon, il est impossible de méconnaître qu'il y eut positivement en lui des parties de l'homme d'Etat et qu'il n'eût pas été un ministre médiocre «, et il ajoutait ailleurs : « Les écrits politiques de Fénelon témoignent d'un remarquable sens pratique \ » — Où est le chimérique Fénelon ?

Fénelon ne veillait pas seulement à la politique' du jeune roi de demain, il continua avec plus d'insistance que jamais son rôle de pédagogue. Lés conseils devinrent plus fermes que jadis. Le Prince dut maintenant se montrer, décider par lui-même, sortir des minuties de la dévotion pour montrer au monde un chrétien au cœur large et simple : « Le P. P. (duc de Bourgogne) doit prendre sur lui plus que jamais pour paraître

Page 1