‹ Fénelon, apologiste de la foi. Leçons données à l'Université catholique de Paris. Second centenaire de Fénelon, 1715-1915Chapitre 118 sur 122 · I. Télémaque, p · texte numérisé non relu

I. Télémaque, p

son épiscopat qu'il publie le Recueil des Fables et les DialûS[ms des Morts. Il met la dernière main au Télémaque. Il fait paraître en 1712 la première partie du Traité sur V Existence de Dieu et il compose la seconde partie que publiera le marquis de Fénelon. Puis c'est cette correspondance littéraire avec Lamotte, tout embaumée des parfums de TAttique ; ce sont ces lettres à Destouches, aux amis, lettres où il faisait passer tout son esprit de lettré, où Virgile et Horace parlent aussi souvent que l'évêque.

C'est que pour un homme orné de facultés brillantes, avide de poésie et d'idéal, l'étude est un besoin, un soutien contre le découragement, un port, où le bruit des tempêtes n'arrive pas.

En 17 14, il envoie à M. Dacier la Lettre à F Académie, d'une pensée si libre, d'une composition si sereine, d'un charme si souriant. Et cependant il venait de voir mourir toute sa vie : l'abbé de Langeron, le duc de Bourgogne, les ducs de Beauvilliers et de Chevreuse. Les lettres de 17 14 sont déchirantes... Le cœur blessé se débat dans des angoisses mortelles. L'esprit conserve sa liberté pour parler de ses « chers anciens ».

Cette attitude a choqué, et l'on a même parlé d'égoïsme à propos d'un homme qui s'était donné à ses amis si fort qu'il mourut quand il fut demeuré seul.

Remarquons plutôt la prodigieuse facilité et l'extrême étendue d'esprit de cet homme, qui passe comme en se jouant d'un sujet à un autre, et qui est toujours supérieur, quittant la métaphysique pure pour écrire un traité de théologie, et la théologie pour composer une fable et un cantique ? Cette variété, cette souplesse de

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talent si rare est la marque caractéristique du génie de Fénelon. Et partout dans toutes les matières il porte une hauteur de vue et une élévation de sentiments qui ne défaillent jamais.

* * Les prêtres ne tardèrent pas à reconnaître qu'ils

avaient un « évêque », mi « surveillant » doux et

ferme, et zélé pour les défendre, réalisant cette pensée

de Pascal : « le propre de la puissance est de protéger » .

Fénelon ne voulut jamais laisser prescrire les droits attachés à sa charge. Un ecclésiastique de Saint-Omer condamné par son évêque avait fait appel à Cambrai. Fénelon demanda que la procédure lui fût rapportée sans délai. L'évêque d'Arras crut devoir lui écrire que l'évêque de Saint-Omer était en congé et qu'il serait séant d'attendre son retour ; sinon, que ledit évêque, très en cour, achèverait d'aigrir le roi et le confirmerait dans ses préventions.

Fénelon répondit avec beaucoup de politesse, mais il ne craignit point d'ajouter « que c'est Dieu et non pas le roi qu'il faut mettre devant les yeux des évêques lorsqu'il s'agit de choses purement spirituelles ».

Fénelon fit un jour le portrait de l'évêque, quand il parla pour le sacre de l'Électeur de Cologne. Qui hésitera à reconnaître en notre archevêque les qualités qu'il savait si bien présenter aux autres comme une nécessité ? Pour peindre l'âme d'un évêque il n'avait qu'à mettre la main sur son cœur.

Par-dessus tout, les évêques doivent se dévouer « au ministère en esprit d'humilité, de patience et de prière ».

« Le Fils de Dieu, que vous allez représenter au milieu

lie son peuple, s'écrie Fénelon, n'est point venu jouir des riciiesses, recevoir des honneurs, goûter des plaisirs, exercer un empire mondain ; au contraire, il est venu s'abaisser, souffrir, supporter les faibles, guérir les \ malades, attendre les hommes rebelles et indociles... Croyez-vous que le disciple soit au-dessus du maitre ?...

« Quelle patience ne fout-il pas dans ce ministère ? Le ministre de J.-C. est débiteur à tous, aux sages et aux insensés. C'est une dette immense, qui se renouvelle chaque jour et qui ne s'éteint jamais. ...Il fout qu'il apprenne sans cesse pour enseigner... Non seulement Tévêque doit sans cesse étudier les saintes lettres, la tradition et la discipline des Canons, mais encore il doit écouter tous ceux qui veulent lui parler... Mépriser le conseil d'autrui, c'est porter au-dedans de soi le plus téméraire de tous les conseils... Le sage agrandit sa sagesse de toute celle qu'il recueille en autrui. Il apprend de tous pour les instruire tous... Il irait jusqu'aux extrémités de la terre, chercher un ami fidèle et désintéressé qui aurait le courage de lui montrer ses fautes...

« Le vrai pasteur ne se borne pas à aucune conduiteparticulière, il est doux, il est vigoureux, il menace, il encourage, il espère, il craint, il corrige, il console... il se fait tout à tous pour les gagner tous : « O pasteurs, loin de vous tout cœur rétréci ! Elargissez vos entrailles. \'ous ne savez rien, si vous ne savez que commander, que reprendre, que corriger, que montrer la lettre de la loi. Soyez pères; ce n'est pas assez, soyez mères; enfantez dans la douleur... imitez la longanimité de Dieu pour les pécheurs ; supportez ce que Dieu supporte. »

Et Fénelon continue de se peindre. Quelle psychologie ! « La correction ressemble à certains remèdes que l'on compose de quelque poison : il ne faut s'en servir qu'à l'extrémité... La correction révolte secrètement jusques aux derniers restes de l'orgueil ; elle laisse au cœur une plaie secrète qui s'envenime focilement. Le bon pasteur préfère, autant qu'il le peut, une douce insinuation... Le grand art dans la conduite des cames est de vous faire aimer pour faire aimer Dieu, et de gagner la confiance pour parvenir à la persuasion...

« Le pasteur expérimenté dans les voies de la grâce n'entreprend que les biens pour lesquels il voit que les volontés sont déjà préparées par le Seigneur... Pour le mal, il se ressouvient de ces belles paroles de saint Augustin : « Les pasteurs conduisent non des hommes guéris, mais des hommes qui ont besoin de guérison. 11 faut souffrir les défauts de la multitude pour les guérir... Toute indignation, toute impatience, toute hauteur contraire à la douceur du Dieu de patience et de consolation est une rigueur de Pharisien. »

« Dieu est riche pour tous ceux qui l'invoquent. » Il faut donc prier Dieu. Fénelon donne en quelques phrases qui s'enchaînent comme un syllogisme, toute la théorie de la prière : « Il est vrai qu'il faut un grand amour pour paître un grand troupeau : il faut n'être presque plus homme, pour mériter de conduire des hommes... mais enfin celui qui demande un amour si courageux et si patient est celui-là même qui nous le donne. Vene^, hâtei-vous., acbetei-le sans argent. Il s'achète par le simple désir ; nul n'en est privé que celui qui ne le veut pas... L'amour donne tout, et l'amour

lui-même est donné à quiconque lui ouvre son cœur. Mais voyez cet ordre des dons de Dieu et gardez-vous bien de le renverser. La grâce seule peut donner l'amour et la grâce ne se donne quà la prière. Priez donc sans intermission... priez pour aider ceux qui prient... de plus, priez pour tous ceux qui ne prient pas ; parlez à Dieu en faveur de ceux à qui vous n'oseriez parler de Dieu... Que l'oraison soit la source de vos lumières dans le travail ; non seulement vous devez convertir les pécheurs, mais encore vous devez diriger les âmes les plus parfaites dans les voies de Dieu. »

Celui qui donnait de semblables leçons prêchait d'exemple, et l'on ne sait ce qu'il faut le plus admirer : de sa science, de sa piété et de son art de gouverner, réalisant les trois vertus cardinales des évêques : « Q.ui pius oret, qui doctus doceat, qui prudens gubernet. »

Fénelon prêchait dans son église cathédrale aux jours solennels et donnait régulièrement le carême dans une des églises de la ville. Dans les visites qu'il faisait tous les ans dans son diocèse il parlait toujours au peuple.

Nous déplorons que ces sermons n'aient pas été recueillis ou analysés. Nous aurions aimé comparer ces discours aux « Dialogues sur l'Eloquence ». Sans aucun doute Fénelon appliquait dans la chaire les idées qu'il avait exposées. Or ces théories étaient une nouveauté dans ce xvir siècle finissant. Elles méritent quelque attention.

Nous savons que Fénelon, en fidèle disciple des

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Grecs, n'a pas autrement compris que Platon l'essence de la parole publique, qui, à la différence de la poésie, de la peinture, de la sculpture, est un art essentiellement pratique. L'éloquence s'adresse à tous, tend à l'action et à l'amélioration immédiate de l'auditeur. Et la célèbre définition qu'il en a donnée : « L'homme digne d'être écouté est celui qui ne se sert de la parole que pour la pensée, et de la pensée que pour la vérité et la vertu ' », n'est que l'écho de la pensée socratique sur l'art : « Une discipline réglée qui apprend aux hommes à faire quelque chose qui soit de nature à les rendre meilleurs qu'ils ne sont ^. »

Et Fénelon essaye, en passant, de réagir contre certaines habitudes modernes, nuisibles au but principal de l'orateur, qui est de rendre meilleur : tel l'abus des divisions et des subdivisions, l'habitude d'apprendre par cœur le discours composé à loisir dans le cabinet de travail.

Un homme qui n'apprend point par cœur « se possède, il parle naturellement, il ne parle point en déclamateur, les choses coulent de source ; ses expressions sont vives et pleines de mouvement. La chaleur même qui l'anime lui fait trouver des expressions et des figures qu'il n'aurait pu préparer dans son étude. L'action ajoute une nouvelle vivacité à la parole ; ce qu'on trouve dans la chaleur de l'action est autrement sensible et naturel ; il a un air négligé et ne se sent point l'art » . L'orateur qui parle par cœur récite ou déclame : « Son

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