I. Revue augustinieniie, i) mars
Les Dominicains argumentaient avec les hérétiques ; mais pour frapper les masses, ils ne tenaient pas un autre langage que les Franciscains, ils parlaient au cœur. Les uns et les autres exploitent et canalisent l'incroyable débordement de sensibilité qui se manifeste un peu partout et qui menace d'aboutir à de malsaines et stériles doctrines. Ils suppriment la distance parfois désespérante que les spéculations avaient établie entre le ciel et la terre. Ils font réapparaître « l'humanité du christianisme ». A leur voix, le Christ semble redescendre icibas. C'est le Dieu sensible au cœur et vivant en nous.
Le sentiment ferait tort à la raison ! Qui croira cela ? Comme si la bonté n'avait pas sa place, comme la raison, dans le monde; comme si l'amour ne l'emportait pas sur la force. Que dis-je ? notre époque imprégnée de charité et de justice goûtera Fénelon, lui qui a toujours voulu pour le peuple plus de justice et plus d'amour. Le peuple ne se mène pas par des syllogismes, mais par la charité, et qu'est la charité, sinon le cœur qui se répand en actes de bonté. Quand même l'idée dominerait le monde, le cœur devrait s'y ajouter pour la faire pénétrer dans l'esprit. Sans Fénelon, avec Bossuet seul, l'Eglise serait moins belle.
C'est pour cette sensibilité que Fénelon est moderne et qu'il plaît à notre démocratie. Il a été bon.
Son cœur ne l'a pas trompé quand il s'est penché sur les pauvres, ce corps souffrant du Christ.
Il a plaidé auprès du Roi la cause du peuple. Il a frémi devant les misères humaines. Il aurait voulu donner plus de bonheur à ceux qui travaillent et qui souffrent. Cette commisération resplendit dans ses écrits et sa vie ne l'a point démentie.
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C'est qu'il était le fidèle disciple de l'Évangile. Comme il souhaitait que la voix de Jésus se fit entendre aux peuples et aux nations ! Il était convaincu que si la morale évangélique dirigeait les relations sociales, plus d'amour et par conséquent plus de paix régneraient parmi les hommes.
Cette pensée n'était pas nouvelle. Le moyen âge avait déjà vécu cette vie, et l'on peut dire que le « catholicisme a toujours conçu, prêché et propagé la religion comme sociale », mais en fait, depuis la Renaissance et la Réforme, ils étaient nombreux les chrétiens qui cherchaient dans l'Evangile des lumières pour leur âme, sans lui demander une règle pour les diriger dans la famille et dans l'État. Même dans ce xvii' siècle religieux, combien ne se préoccupaient que de leur salut personnel, sans soupçonner que l'Évangile avait des lumières etdea directions pour les rapports sociaux.
Fénelon, exécuteur de l'Évangile, semait dans la société les principes de la morale évangélique, génératrice de justice et d'amour. Il est l'ancêtre de ces hommes qui propagent l'Évangile à notre époque comme puissance de régénération sociale, qu'ils s'appellent Le Play, Brunetière, de Mun ou Goyau.
Son cœur débordait par-dessus les frontières. Il croyait à la fraternité des peuples comme à l'Évangile, qui fait tous les hommes des frères . Ce sont des rêves ! mais ce sont des rêves généreux, possibles à réaliser si l'Évangile menait les nations et les peuples. Des rêves ? ceux qui les font sont de grands cœurs et ils font honneur à l'humanité. Aussi Fénelon n'appartient pas seulement à la France, il est le citoyen de l'Univers.
M. Cagnac. — Fèiichvt. j
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Pour tînir, Fénelon est un de ces esprits hardis, toujours en éveil, dont les aspirations ne sont jamais assouvies : "v souvent mécontents de ce qui est, cherchant sans cesse le mieux dans le monde moral comme dans les affaires 1 temporelles. C'est par eux que les progrès s'affirment. Le progrès n'est pas un mouvement allant jusqu'à lin Vcertain point. Le progrès, c'est le mouvement même; le jour où le mouvement cesserait, cesserait le progrès. Dans le monde des âmes, c'est par la lutte quotidienne que s'obtient la perfection, et dans les choses de la terre, c'est par des évolutions progressives que la vérité intégrale se dégage lentement des images rudimentaires propres aux commencements .
Ces hommes-là sont des précurseurs, des prophètes. Il n'est pas étonnant que les contemporains attachés au présent les prennent pour des illuminés. '^' Cette recherche de l'idéal, c'est la marque distinctive des esprits originaux, des inventeurs. C'était la nature des Grecs. C'est le tourment des artistes. C'était le démon *>de Socrate. C'étaient les aspirations de sainte Thérèse.
On peut suivre, dans toutes les manifestations de la pensée fénelonienne, cet élan vers l'idéal ou vers un idéal.
En littérature, Fénelon est un antique et il a le goût des nouveautés.
En -philosophie, il s'appuie sur Descartes pour s'élèvér, par exemple, dans la seconde partie du Traite de Vexis-
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tence de Dieu, à des sublimités ou à des subtilités voisines de l'hérésie.
En théologie, la plume trahit sa pensée . Il écrit que l'homme est capable d'aimer Dieu dans un état habituel d'amour pur, tandis que ces joies sont passagères en ce monde .
En éducation, c'est un contemporain.
. En politique, il prévoit le tumulte de l'avenir. Louis XIV pouvait sourire de conceptions toutes théoriques et ne correspondant à rien de réel. L'ordre social bouleversé a rendu possible la chimère d'antan . L'utopie du xvii' siècle est devenue 1 histoire du xix^ Aussi admironsnous Tacuité d'esprit singulièrement pénétrante de celui qui avait si bien su prévoir ; et pour cela son œuvre nous intéresse pour sa modernité .
La gloire de Fénelon renaît. L'on revient, écrit M. Faguet, à ce grand seigneur des lettres dont l'âme fut complexe ou plutôt compliquée, mais le cœur infiniment pur et la raison très haute.
Quelle figure originale que cet évèque, grand seigneur, vers qui convergent les admirations du peuple et des grands, de tous ! Il a aimé les lettres, il a aimé les hommes, il a aimé Dieu, et il a aimé les hommes parce qu'il aimait Dieu. Voilà l'idéal qu'il avait devant les yeux. C'est pourquoi il a fait simplement de grandes choses. Il a creusé son sillon sans fatigue, parce qu'il avait le cœur rempli de son idéal. Mesdames et Messieurs, suivez cet exemple. Ayez un idéal et les misères de ce monde perdront de leur âpreté. Comme disent les Américains, creusez votre sillon avec votre charrue attachée à une étoile !