IP LEÇON
La raison et la conscience.
Mesdames, Messieurs,
L'homme est demeuré grand, même après la chute originelle, par sa raison et par sa conscience. Ce sont deux lumières et deux forces. Obscurcir ces deux lumières, amoindrir ces deux forces, c'est détruire l'œuvre de Dieu, laisser l'homme impuissant dans la voie du salut et s'opposer à l'illumination de la foi.
Du point de vue humain, l'affaiblissement de la raison et de la conscience rendent l'homme moins homme. Ce que n'avaient pas osé les philosophes païens, certains modernes Font tenté. On a médit de la raison. Parce qu'elle ne peut pas tout, on a voulu qu'elle fût impuissante pour aucune parcelle de vérité. Que n'a-t-on pas fait pour fausser la conscience avec les théories modernes sur l'acte moral ? Comment se diriger dans la vie, tous feux éteints ?
Qu'a pensé Fénelon de ces deux lumières ? Nous aborderons ainsi les fondements de la foi, de cette foi qu'il défendra toute sa vie.
L'on continue de se plaire à mettre en parallèle Fénelon et Bossuet. Et non pas seulement à cause de leurs différents théologiques et mystiques; mais on oppose leur tempérament, leur esprit, le fond même de leur âme.
Bossuet est l'homme de la raison, du bon sens, et c'est vrai. Fénelon c'est l'imagination, le sentiment dominant la raison, l'intuition remplaçant le raisonnement. C'est le cœur s'opposant à l'esprit, le mystique au scolastique, et cela est faux.
Je n'espère pas changer ces impressions. L'opposition entre ces deux grands hommes demeurera. Mais il est bon, dans la religion comme dans la littérature, comme dans la politique, d'en appeler d'une raison moins informée à une raison plus éclairée.
. L'on n'a pas pensé un seul instant que ce mystique pouvait être en même temps une haute intelligence. Sainte Thérèse unit dans un merveilleux accord le mysticisme le plus vrai et le plus profond avec le plus rare bon sens et la plus lumineuse raison.
Gonnaît-on les œuvres de Fénelon philosophe ? non seulement le Traité de l'existence de Dieu; mais les Lettres sur quelques points de métaphysique et de Religion; mais sa Réfutation de Malebranche et ses plans de dissertation ? Que si l'on remarque dans tous cqs textes, unis pour mieux embrasser leur objet, l'intuition et le raisonnement, le cœur et la raison, qui s'en plaindra ?
Ne verrait-il pas plus haut et plus profond l'homme qui ajouterait à la grande lumière et à la grande force de
l'intelligence, la grande lumière et la grande force du cœur ? et c'est cela que la critique remarque en Fénelon. La raison domine comme une reine : mais desservantes la servent à leur place.
' Sous des tendances intuitionnistes qui répondaient aux aspirations de son esprit, Fénelon est un intellectualiste, un grand ouvrier de la raison. Et comment serait-il un pur intuitionniste, puisqu'il est d'abord disciple de Descartes, l'homme le plus rationaliste du xvii'' siècle, qui a renouvelé toute la philosophie en prenant son point d'appui dans la seule raison.
Tous deux pratiquent la même méthode philosophique et donnent pour base à leur système le doute méthodique, au moyen duquel ils arrivent à Vidée claire ou évidence comme fondement de la certitude.
Je ne discute pas ces questions qui vous sont connues. Il est bon de constater ici que les deux philosophes diffèrent sur la notion de l'idée claire et sur quelque développement du doute méthodique, et cela à l'avantage de Fénelon. Thomas Reid, le chef de l'École Écossaise écrivait dans son Essai sur les facultés intellectuelles de Thonniie : « Je remarquerai en passant que l'interprétation du critérium de Descartes, qu'on trouve dans le Traité de l'Existence de Dieu, est la plus intelligible et la plus favorable que j'ai rencontrée'. »
Cette notion de Yidée claire paraît être une des' principales modifications que Fénelon ait apportées au système de Descartes. Celui-ci ne donne nulle part une notion précise de Vidée claire, qu'il regarde comme le
», nssiii . . ., ch. VI.
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fondement de la certitude, et d'après les exemples qu'il en donne, il semble lui donner pour unique objet les vérités nécessaires. Fénelon donne à l'idée claire un objet beaucoup plus étendu, car il lui donne indistinctement pour objet toutes les vérités que notre esprit ne peut s'empêcher d'admettre : ce qui ne renferme pas seulement les vérités nécessaires; mais encore plusieurs vérités contingentes : telles que l'existence du corps et l'existence des hommes semblables à nous.
Fénelon, disciple de Descartes, fut attiré par l'esprit de Malebranche, esprit qui avait avec le sien tant d'affinités. Et cependant dans sa jeunesse le jeune abbé de Fénelon avait, sur lesconseils de Bossuet, poursuivi, avec une ftiriû bien française, les théories de Malebranche dans ces pages qui s'appellent Réfutation du système du P. Malebranche sur la nature et sur la grâce.
Fénelon établit que Dieu est libre à l'égard de tout ce qui n'est pas lui-même, qu'il ne trouve rien hors de lui de nécessaire, qu'il a sur la création un pouvoirarbitraire, qu'il le modifie non pas comme s'il en était l'âme ou la loi intérieure, mais comme un ouvrier manierait et arrangerait son ouvrage, qu'il agit sur elle et non en elle, par conséquent qu'il est radicalement distinct, qu'il est une toute-puissance extérieure à son œuvre.
Telle est la thèse essentielle qui anime tout le système de la « Réfutation >■ ; et cela répond assez aux idées de jeunesse de Fénelon quand il composait la première par-
tie du Traité de V Existence de Dieu. Que si l'on parcourt la seconde partie du Traité, composée dans les dernières années de Cambrai, le critique s'aperçoit de l'influence Malebranchienne. La distinction de Dieu et du monde n'est plus aussi nette. Des critiques ont pu mettre en parallèle des textes qui montrent que tout l'être est en Dieu, et autant de textes qui affirment la distinction de la création et du Créateur.
La théodicée de Fénelon serait donc un panthéisme ? Non; mais elle a une forte tendance au panthéisme : elle penche sans cesse vers lui. et elle y tomberait si n'intervenaient de continuelles restrictions; elle est un ensemble de lignes convergeant vers un point qu'on ne peut pas voir, mais qui seul établit leur liaison.
Comment accorder cela avec ses autres idées, avec sa solide réfutation de Spinoza, avec sa démonstration de l'unité et de la simplicité de Dieu ? Fénelon est un esprit trop riche pour n'avoir jamais qu'une opinion sur chaque question. Outre l'idée qu'exigent l'ensemble de ses conceptions et la nature profonde de sa pensée, il a souvent une seconde idée réductrice et restrictive de la première '. Ajoutez encore que ses idées mystiques qu'il a clarifiées avec M"'"^ Guyon ont influencé sa philosophie et il a été heureux de rencontrer Malebranche pour mieux raisonner ses propres pensées.
Prenons quelques exemples. Je laisse de côté le célèbre argument, dit de Saint Anselme, que Fénelon reproduit à la suite de Malebranche, et qu'avaient d'ailleurs accepté Descartes et Leibnitz, Spinosa et Bossuet. Fénelon n'a
I. Cf. Annales de Philosophie chrétienne, La Théodicée île Fénelon, par J. Rivière, novembre 1908, t. VII, 4= série, pp. 140-147.
pas mieux remarqué que les autres la faiblesse de cet argument ; mais notons les deux preuves de l'existence de Dieu que Fénelon a certainement prises dans Malebranche {La Recherche de la Vérité parut en 1674- 1675) : l'argument qui se fonde sur Vidée d'élre infini et celui qui se fonde sur les caractères essentiels de l'intelligible.
Écoutez ces belles pages de métaphysique : « Encore une fois d'où me vient-elle, cette merveilleuse représentation de l'infini, qui tient de l'infini même, et qui ne ressemble à rien de fini ? Elle est en moi; elle est plus que moi; elle me paraît tout, et moi rien. Je ne puis l'effacer, ni l'obscurcir, ni la diminuer, ni la contredire. Elle est en moi : je ne l'y ai pas mise ; je l'y ai trouvée, et je ne l'y ai trouvée qu'à cause qu'elle y était déjà, avant que je la cherchasse. Elle y demeure invariable, lors même que je n'y pense pas, et que je
pense à autre chose c'est l'être infiniment parfait
qui se rend immédiatement présent à moi, quand je le conçois, et il est lui-même l'idée que j'ai de lui. »
Et ceci : « Mes idées seront-elles Dieu ? Elles sont supérieures à mon esprit, puisqu'elles le redressent et le corrigent. Elles ont le caractère de la Divinité; car elles sont universelles et immuables comme Dieu. Elles subsistent très réellement, selon un principe que nous avons déjà posé : rien n'existe tant que ce qui est universel et immuable. Si ce qui est changeant, passager et emprunté existe véritablement, à plus forte raison ce qui ne peut changer et qui est nécessaire. Il faut donc trouver dans la nature quelque chose d'existant et de réel qui soit mes idées, quelque chose qui soit au dedans
de moi et qui ne soit point moi, qui me soit supérieur, qui soit en moi lors même que je n'y pense pas ; avec qui je crois être seul, comme si je n'étais qu'avec moimême; enfin qui me soit plus présent et plus intime que mon propre fond. Ce je ne sais quoi si admirable, si familier et si inconnu ne peut être que Dieu. C'est donc la vérité universelle et indivisible, qui me montre comme par morceaux, pour s'accommoder à ma portée, toutes les vérités que j'ai besoin d'apercevoir '. »
Tout cela, c'est du Malebranche : « Dieu nous est donné, dit le célèbre Oratorien, ill'est naturellement et parle fait même que nous pensons. Dès que nous nous élevons au-dessus des sens pour ne plus nous servir que de notre entendement, nous avons le sentiment d'entrer dans une région tout à fait nouvelle. Les vérités que perçoit notre entendemelit valent pour tous les esprits, pour tous les temps et tous les lieux : elles sont à la fois éternelles et infinies. Et ces deux caractères en supposent un troisième, à savoir la nécessité du lien qui les fonde...
« Nos idées, si fragile que soit le sujet qui les actualise, enveloppent un fond de réalité qui ne se supprime pas, et qui dépasse à la fois les limites du temps et celles de l'espace : nos idées portent, comme les vérités que fondent leurs liaisons, la triple empreinte de la nécessité, de l'éternité et de l'infinité.
« D'autre part, ce n'est pas assez de remarquer avec « Platon, qu'elles vont par groupes à la manière des colombes », elles s'unifient toutes dans l'idée d'être : elles en sont comme les aspects divers. Or, qu'est-ce