‹ Fénelon, apologiste de la foi. Leçons données à l'Université catholique de Paris. Second centenaire de Fénelon, 1715-1915Chapitre 120 sur 122 · I. Dialogues sur l'Eloquence · texte numérisé non relu

I. Dialogues sur l'Eloquence

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regrets sur l'ignorance où ces sermons laissent les peuples sur l'histoire de la religion, l'objet de ses mystères, l'institution des sacrements, sont malheureusement justifiés. C'est à un si grand mal que les évêques doivent s'attacher à apporter un remède convenable. Et l'on ne peut contester que la méthode que Fénelon propose ne soit plus appropriée au véritable objet de l'instruction chrétienne que des sermons préparés, dont les avantages et les effets ne sont pas toujours en proportion avec les soins qu'ils exigent ni avec le temps qu'ils consument, La Bruyère appelait ces genres de discours « des spectacles ».

Fénelon était plutôt un dispensateur de la parole de Dieu qu'un prédicateur proprement dit. Lui-même nous apprend comment il prêchait et comment il faut prêcher quand on a vraiment en vue le bien des âmes, la gloire deX)ieu. Il est de la famille des orateurs qui a produit les Saint Bernard, les Saint François Régis, les Saint Vincent de Paul.

« Pendant qu'il y a tant de besoins pressants dans le christianisme, dit-il, pendant que le prêtre, qui doit être l'homme de Dieu, préparé à toute bonne œuvre, devrait se hâter de déraciner l'ignorance et les scandales du champ de rÉglise, je trouve qu'il est fort indigne de lui qu'il passe sa vie dans son cabinet à arrondir des périodes, à retoucher des portraits et à inventer des divisions. »

Fénelon joignait l'exemple au conseil : « J'ai fait l'ouverture du jubilé, écrit-il à l'abbé Fleury, et j'ai déjà prêché deux fois. Il me paraît que cela fait plusieurs biens ; je tâche de donner aux peuples les vraies

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idées de la religion, qu'ils n'ont pas assez..., je donne aux prédicateurs l'exemple de ne chercher ni arrangement, ni subtilité et de parler précisément d'affaires. «

Cette méthode tout évangélique est certainement la meilleure à suivre pour annoncer la parole de Dieu et enseigner aux chrétiens leurs devoirs. Et « quel plus beau talent, disait La Bruyère en parlant de Fénelon, que celui de parler apostoliquement » .

Aussi les auditeurs affluaient autour de Fénelon, à Cambrai et dans toutes les paroisses de son diocèse où il se plaisait à répandre la parole de Dieu. « On voudrait penser comme Pascal, disait Vauvenargues, écrire comme Bossuet, parler comme Fénelon. »

Improviser, avec l'esprit et le cœur plein de son sujet, après une préparation éloignée, résultant d'une vie sérieuse d'études, de méditation et de prières et après une préparation plus immédiate : telle était la règle de Fénelon, celle qu'il a formulée et développée dans ses Dialogues sur T Eloquence.

L'orateur chrétien, selon Fénelon, est un pasteur, « sa parole est une nourriture ». Mais Fénelon n'ignorait point que « le discours » doit dans des circonstances particulières devenir une œuvre d'art.

Nous possédons plusieurs sermons d'apparat, écrits tout entiers et vraisemblablement appris par cœur. Il ne s'agissait point là d'instruire de simples fidèles. Aussi ces discours se remarquent par une grande magnificence de style et de pensées.

Fénelon aurait pu monter dans la chaire sacrée à la suite de Bossuet et de Bourdaloue. A Cambrai il préférait instruire avec simplicité les fidèles confiés à sa charge .

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Le discours prononcé au sacre de l'Électeur de Cologne est un fort beau morceau d'éloquence : « La première partie est écrite avec l'énergie et l'élévation de Bossuet ; la seconde suppose une sensibilité qui n'appartient qu'à Fénelon. » C'est le cardinal Maury, un admirateur de Bossuet, qui parle ainsi.

Et Fénelon n'est pas loin d'atteindre la perfection dans le sermon qu'il prêcha aux Missions Etrangères devant les ambassadeurs du roi de Siam, le jour de rÉpiphanie en 1685. Parlant de la conversion des vainqueurs de Rome, il s'écrie avec une énergie hautaine que Bossuet n'a pas dépassée dans son discours sur l'histoire universelle :

« Regardez ces peuples barbares, qui firent tomber l'empire romain. Dieu les a tenus en réserve sous un ciel glacé, pour punir Rome païenne et enivrée du sang des martyrs : il leur lâche la bride et le monde en est inondé. Mais en renversant cet empire ils se soumettent à celui du Sauveur. Tout ensemble ministres des vengeances et objet des miséricordes sans le savoir, ils sont menés comme par la main au-devant de cet Evangile, et c'est d'eux qu'on peut dire à la lettre qu'ils ont trouvé le Dieu qu'ils ne cherchaient pas. »

Puis c'est le morceau à la louange des missionnaires^ justement célèbre par la poésie grandiose des images, par la véhémence pathétique, par l'impétuosité des mouvements entraînants :

« Peuples de l'extrémité de l'Orient, votre heure est venue : Alexandre, ce conquérant rapide que Daniel dépeint comme ne touchant pas la terre de ses pieds, lui qui fut si jaloux de subjuguer le monde entier, s'ar-

rête bien loin en deçà de vous; mais la charité va plus loin que l'orgueil. Ni les sables brûlants, ni les déserts, ni les montagnes. . . ne peuvent arrêter ceux que Dieu envoie. . . Ils viennent non pour enlever les richesses et répandre le sang des vaincus, mais pour offrir leur propre sang et communiquer le trésor "céleste ! Peuples qui les vîtes venir, quelle fut d'abord votre surprise, et qui peut la représenter ?. . . »

Dans le cours ordinaire de la vie, Fénelon n'écrivait pas ses discours, « il se contentait de se renfermer dans son cabinet de travail pour puiser dans l'oraison toutes ses lumières. Comme Moïse il allait sur la montagne sainte et revenait ensuite vers le peuple pour lui communiquer ce qu'il avait appris dans cet entretien ineffable ' » .

Il faut donc voir en Fénelon les discours préparés et les discours improvisés. Au xvii^ siècle, on savait distinguer. « On sent, disait La Bruyère à l'Académie Française (15 juin 1693) la force et l'ascendant de ce rare esprit, soit qu'il prêche de génie et sans préparation, soit qu'il prononce un discours étudié et oratoire, soit qu'il explique ses pensées dans la conversation. Toujours maître de l'oreille et du cœur de ceux qui l'écoutent, il ne leur permet pas d'envier ni tant d'élévation, ni tant de facilité, de délicatesse, de politesse : on est assez heureux de l'entendre. »

I. Ramsa\', Histoire de la vie et des ouvrages de Fénelon, 1727, p. 87.

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De la parole à l'action il n'y a pas d'arrêt. Celle-ci continue celle-là. Ce qu'il fit pendant la guerre de Succession d'Espagne, dans cette Flandre destinée par sa situation géographique à rester le champ clos de la force et du droit, peut se résumer en deux mots : il fut Evêquc et Français, deux mots synonymes dans notre pays de France.

Ce n'est pas le moment de refaire cette tragique histoire des dernières années de Louis XIV, pages écrites avec de la douleur et du sang, qui feraient encore à notre époque oublier la première gloire du roi : chaque campagne amenant un nouveau désastre, le pays découragé et appauvri, soupirant en vain après une paix qui s'éloignait toujours. Le roi montra dans ces moments une force d'âme qu'on ne lui avait pas connue dans la prospérité. Il fit tète à l'orage après Hochstedt, Ramillies qui étaient venus, comme autant de coups de foudre, abattre l'orgueil royal.

Le flot des armées se répandit sur Cambrai. Fénelon fit tout ce qui était en son pouvoir pour aider les troupes du roi, leur fournir des vivres et en même temps défendre la population contre les déprédations des ennemis et la violence des soldats. Tant que la guerre amena un passage continuel de troupes se rendant en Allemagne, l'archevêque s'efforça de nourrir ces soldats qui n'avaient souvent pas de pain. Un jour la garnison de Cambrai manqua de vivres. Ne sachant que taire pour remédier à cet état de choses qui menaçait la

sécurité de la ville, Fénelon fit distribuer à la garnison la moitié de la provision de blé qui était destinée à nourrir sa propre maison.

Au début de l'année 170^ se place un acte de dévouement assez peu connu et qui mérite d'être mis en lumière.

La garnison de Saint-Omer n'avait pas été payée ; elle menaçait de se révolter. Déjà des actes d'indiscipline avaient été commis. Or cette ville forte, en pleine Flandre, était d'une importance capitale, alors que le pays était ouvert aux alliés.

Fénelon fut informé en même temps et de la révolte des troupes de Saint-Omer et de l'inaction de Tévêque qui laissait tout faire. Il se substitua à celui qui manquait aux devoirs de sa charge. Et sachant qu'écrire à la cour était peine perdue, qu'on y manquait d'argent et qu'on refuserait de croire à l'imminence du .'péril, il prit résolument le parti d'agir lui-même. Il se dépouille de tout l'argent comptant qu'il avait chez lui, emprunte le reste sur des billets qui, signés de son, nom, furent reçus avec toute confiance, fait passer le tout aux soldats de Saint-Omer qui rentrent dans le devoir.

Fénelon mit tous ses soins à dérober son action à la connaissance du public. Il n'en parla jamais dans sa correspondance. Nous connaissons le fait par une lettre du Cardinal de Bouillon qui lui écrivit pour le féliciter de sa générosité.

Après la défaite de Oudenarde et la prise de Lille, malgré l'héroïque défense de Boufflers (novembre 1708), la frontière était ouverte et les alliés inondèrent le Nord de la France.

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Le pays ne s'était pas trouvé, depuis longtemps, dans une semblable extrémité. Aux désastres de la guerre vint s'ajouter la famine, suite du rigoureux hiver de 1709. Toute la France souffrit, mais en Flandre le mal atteignit son plus haut période. Tout, sur cette frontière ouverte et livrée aux ennemis, était dans l'état le plus déplorable.

C'est alors que Fénelon fit preuve d'une charité si simple et si inépuisable qu'elle lui valut l'admiration de tous, amis et ennemis. L'impression produite par un dévouement aussi complet fut si vive qu'elle a créé dans ces contrées une sorte de légende sur la charité de Fénelon qui a duré jusqu'à nos jours.

Après le sanglant combat de Malplaquet, Cambrai fut rempli de blessés et de fuyards. Les paysans des villages environnants s'y réfugiaient en foule avec leurs troupeaux. Fénelon ouvrit toutes grandes les portes de son palais épiscopal et y reçut tons les fugitifs. Tout fut occupé, corridors, escaliers, chambres grandes et petites. Les cours et les jardins furent remplis de bestiaux et de bêtes à cornes que les malheureux propriétaires avaient soustraits au pillagie des troupes ennemies. C'est ce trait de charité envers les paysans qui a donné lieu sans doute à l'anecdote de la vache cherchée toute une nuit et ramenée à son maître en larmes par l'illustre prélat lui-même. Le poète Andrieux a mis ce récit en vers et il a charmé notre jeunesse. Historiette invraisemblable, dit-on, mais la légende est un hommage que la mémoire et l'imagination populaire rendent à un homme dont la taille a dépassé les proportions communes. Le palais de Cambrai fut ainsi envahi et Fénelon vou-

iut nourrir tout ce monde à ses dépens. « Dieu nous aidera, répondait-il à ses gens qui se lamentaient sur cet énorme surcroît de dépenses, la Providence a des ressources infinies sur lesquelles je compte sans défiance. Donnons, c'est mon devoir, c'est aussi ma volonté. »

Quand le flot de fuyards fut passé, ce fut le tour des officiers et des soldats blessés au combat. L'archevêque ouvrit sa maison à tous. Il eut ainsi jusqu'à 150 personnes à sa table. Il fit évacuer son séminaire pour y mettre les blessés de la maison du roi qui y furent servis et pansés à ses dépens.

Fénelon ne ménageait pas plus sa personne que sa bourse. Il se montrait partout, parcourant les hôpitaux, exhortant, ramenant les uns, consolant les autres. Son zèle le menait au chevet des simples soldats comme à celui de leurs officiers. Il convertit ainsi deux pauvres soldats, l'un allemand, l'autre suédois, qu'il toucha profondément par son inépuisable charité.

Ce n'est pas tout. Quand les ennemis se furent rapprochés de Cambrai, il déploya envers les blessés et les prisonniers le même dévouement qu'envers les soldats du roi. « Il s'acquit ainsi, dit Saint-Simon, l'amour des ennemis ... en sorte que les chefs de leurs troupes, les gouverneurs de leurs pinces, le prince Eugène et le duc de Marlborough lui marquèrent sans cesse leur attachement et leur considération en toutes choses, jusqu'à ne fourrager point ses terres, à épargner celles qu'il leur faisait recommander. . . »

Cambrai fut couvert et gardé par le manteau violet de son évêque. Ses terres devenaient comme des lieux de refuge où les paysans pouvaient se mettre à l'abri ; puis

ces terres cultivées avec soin et non ravagées fournirent du blé en abondance qui remplit les magasins de l'archevêque. Bien loin de songer à garder ses provisions de froment pour ses besoins particuliers ou même pour l'approvisionnement de Cambrai, Fénelon les fit offrir à l'intendant de Flandre pour la nourriture de l'armée. - Messieurs, nous avons revu de nos jours ces traits de charité épiscopale. Les évêques français sont aujourd'hui ce qu'ils étaient hier, à Meaux, à Soissons, à Châlons. Demain nous saurons que c'est partout. Les évêques, défenseurs des cités, se montrent et les jgnnemis déposent pour un instant leur âme de destructeurs. Et quand, fermant les yeux, je revois, pour les avoir vus une fois, ces longues théories de misérables familles, fuyant leurs maisons en ^u, les yeux hagards, encore remplis d'épouvante et séchés par l'effroi, emportant les vestiges de ce qui fut leur confort, je sais qu'il y aura à la grande ville un évêque pour leur donner asile. Et quand la ville est déserte, c'est encore un évêque qui y demeure seul, comme à Meaux, pour en garder les murs, au risque de s'ensevelir sous les décombres.

C'est que les évêques français, créateurs de la France, aiment le pavs comme une mère aime son enfant. Ils sont patriotes comme ils respirent. Fuir ? mais ils répondraient comme Danton : « Est-ce qu'on emporte la patrie à la semelle de ses souliers? »

La vieillesse arrivait. Pour Fénelon elle fut précoce ; il avait toujours eu une santé délicate, et les émotions

avaient brisé l'enveloppe fragile d'une âjne trop sensible. Avant 60 ans il paraissait un vieillard. Depuis la mort du duc de Bourgogne, rien ne le rattachait plus à la terre. Ses amis les ducs de Chevreuse et de Beauvilliers venaient de disparaître. Il demeurait seul, La solitude semble déjà une tombe pour les âmes qui vivent par le cœur.

Il ne se laissa pas gagner par le découragement ni par l'ennui. Une voie restait ouverte à son zèle : l'accomplissement de ses devoirs d'évêque. Il s'y livra avec un complet oubli de lui-même et une charité admirable.

La paix avait enfin rendu un peu de repos au pays dévasté par une longue guerre qui venait de se terminer par le traité d'Utrecht. Ce fut pour Fénelon l'occasion de se dépenser encore. Il follait tout remettre en ordre, visiter les églises, relever celles qui avaient été détruites, donner partout la confirmation là où la guerre avait interrompu le culte, enfin réparer les mille ruines morales et matérielles que les armées ont toujours laissées derrière elles.

L'archevêque de Cambrai s'adonna à tous ces travaux divers avec si peu de ménagements pour sa faible santé que l'on commença de s'inquiéter : « Je suis accablé de confirmations «, écrit-il à son neveu; mais ni la fatigue, ni la faiblesse ne l'arrêtaient, et il continuait à se dépenser sans compter. Les courses épiscopales le fatiguaient extrêmement.

A son secrétaire qui essayait de le porter à se ménager un peu, il ne répondit autre chose sinon que « quand il aurait donné son âme pour ses ouailles, il aurait alors rempli l'idée du vrai pasteur. Jusque là, ajouta-t-il, je

n'aurai rien fait de trop ». Toute la vie de Fénelon, dans les dernières années, s'explique par ces quelques mots.

A Cambrai, les neveux et petits-neveux jetaient un peu de joie dans le palais éniscopal. Pendant l'été de 17 14, les jeunes enfants du duc de Chaulnes, petits-fils du bon duc de Chevreuse, passèrent plusieurs 'mois sous la garde de Fénelon, pendant un voyage de leurs parents. L'ancien précepteur du duc de Bourgogne n'avait rien perdu de son goût et de son talent pour l'éducation des enfants.

Un accident de voiture arrivé à cette époque le frappa vivement. Les chevaux de son carrosse s'emportèrent en traversant un pont sur la Somme. La voiture versa et faillit tomber dans la rivière. Personne ne fut atteint, mais la secousse avait été terrible et Fénelon, déjà faible et malade, la ressentit très profondément. Il revint à Cambrai fort ébranlé, eut un accès de fièvre ; puis son énergie habituelle triompha de cette attaque ; il reprit sa vie accoutumée; mais le coup était porté et au premier choc, cette frêle santé devait céder sans résistance. Cela arriva à peine deux mois après. Le i'' janvier 171 5, l'archevêque de Cambrai fut pris d'un violent accès de fièvre et obligé de s'avouer malade : « Je n'en réchapperai pas, dit-il, à quelqu'un de sa maison, je ne dois plus songer prochainement qu'à mourir. » De ce moment, en effet, toute autre pensée que celle de Dieu et de sa fin prochaine disparut de son esprit.

La maladie ne dura que six jours. Fénelon parut toujours simple et humble dans cette crise qui déchire tous les voiles. Il se fit lire constamment l'Écriture Sainte.

Il revit son testament.il y demandait un enterrement très simple. « La modestie des funérailles des évêques doit apprendre aux laïques à modérer les vaines dépenses que l'on fait dans les leurs. » 11 laissait à l'abbé de Beaumont l'argent comptant, pour en faire des usages pieux convenus entre eux. Il ne laissait rien à ses neveux, ni à sa famille.

<( Quoique j'aime tendrement ma famille et que je n'oublie pas le mauvais état de ses affaires, je ne crois pourtant pas devoir lui laisser ma succession. Les biens ecclésiastiques ne sont point destinés au besoin des familles et ils ne doivent point sortir des mains des personnes attachées à l'Eglise. » Fénelon parlait jusqu'au bout le langage de la théologie.

Le matin du jour des Rois, le malade, dont le corps épuisé ne résistait plus au mal, s'affaiblit tellement qu'on lui administra les derniers sacrements. Puis il dicta à son aumônier une lettre pour le confesseur du roi. Il le chargeait de représenter au roi ses « véritables sentiments » : docilité pour l'Église, horreur des nouveautés qu'on lui avait imputées, pour la personne du roi « la plus vive reconnaissance, le plus profond respect et l'attachement le plus immuable ».

Il demandait un successeur pieux, régulier et bon, et en finissant : « Je souhaite à Sa Majesté une longue vie dont l'Eglise aussi bien que l'Etat ont infiniment besoin. Si je puis aller voir Dieu, je lui demanderai souvent ces grâces. »

Il expira doucement à cinq heures et quart, le matin du 7 janvier.

C'est ainsi qu'il mourut, si c'était là mourir.

Et s'il fallait, pour finir, faire en raccourci le portrait de Fénelon, d'après les documents qui sont passés sous vos yeux et d'après sa correspondance, peut-être pourrait-on parler ainsi : •*"-"'"

Ce qui frappe dans cette vie si pleine et si mouvementée, c'est un air de jeunesse. Dans la correspondance surtout on sent passer un courant de gaieté. Cela étonne un peu dans ce xvii'^ siècle si cérémonieux. Non seulement dans l'adolescence, à cet âge où la vie n'a pas dit encore ses amertumes; mais dans la vieillesse, le lecteur se plaît à voir surnager parmi les luttes et les tribulations une joie calme et douce. Nulle trace de cet égoïsme rancunier, fruit naturel des déceptions, chez cet homme que l'ardeur des pensées toujours contrariées n'a pas moins usé que les austérités d'une vie toute chrétienne. Le cœur est resté jeune et chaud sous les tristesses de la fin du jour. La correspondance avec Destouches qui est du déclin rappelle la pittoresque et jo3'euse description de l'entrée à Carénac plus de 30 ans auparavant.

C'est ensuite son besoin constant d'amitié. Ce n'est pas qu'il ignorât les hommes, leur faiblesse, leur égoïsme, leurs mensonges. « Il faut cultiver les hommes dans l'ordre de la Providence, disait-il à son neveu le M'^ de Fénelon, sans compter jamais sur eux, non pas même sur les meilleurs. »

Sans doute, mais il savait choisir ses amis. L'amitié fut le plus grand charme de sa vie. Pour Fénelon, c'était nécessité pour son cœur de s'épancher dans un

autre. Il fut toujours d'une faible santé. Au premier choc, il avait le corps et « le cœur en souffrance ». Toute douleur le faisait frémir et « lui donnait des convulsions ». A cet homme qui ne se trouvait « aucune consistance en aucun sens », il fallait un soutien et un réconfort. L'amitié lui était une nécessité. « Les vrais amis, dit-il, font toute la douceur de la vie. »

Il en avait besoin, moins encore pour s'appuyer sur eux que pour leur « dire tout », pour décharger en eux un cœur fragile qui ne pouvait garder ses émotions.

Il savait que tout plaisir est incomplet ici-bas: qu'il y a des larmes derrière les sourires. Il sentait « qu'il en coûte beaucoup d'être sensible à l'amitié ; mais, disait-il, ceux qui ont cette sensibilité seraient honteux de ne l'avoir pas ; ils aiment mieux souffrir que d'être insensibles » .

Qui donc a osé dire que la piété chrétienne altère et refroidit les affections de ce mondé ? Qu'on lise dans la correspondance de Fénelon les lettres sur la mort de ses amis. Si le chrétien surnage, l'homme est terrassé : « Les bons amis sont une ressource dangereuse dans la vie ; en les perdant on perd trop. Je crains les douceurs de l'amitié. » « L'amitié coûte cher, car elle cause de grandes douleurs. »

La mort du duc de Bourgogne anéantit et son corps et son âme. « Il me semble que tout ce que j'aime va mourir », écrit-il à Destouches. Plus Fénelon avançait en âge, plus son cœur s'attachait aux amis. C'est un des signes auxquels on reconnaît infailliblement l'élévation du cœur. Celui que les glaces de l'âge, que les inévitables désenchantements de la vie ne rendent ni moins

tendre, ni moins prodigue de son affection, qui en cessant par la force de l'expérience de se fier pleinement aux hommes, ne cesse pas de les aimer, celui-là est un de ces êtres rares à qui la Providence a donné cette élévation intérieure qui fait dominer la vie au lieu d'être dominé par elle.

Autre trait de sa ph3^sionomie. Fénelon est un gentilhomme, c'est un aristocrate ; mais il s'intéressait à sa maison comme un bourgeois. Je sais, tout cela est conventionnel. Bossuet était un bourgeois, et il laissait sa maison aux mains âpres et désordonnées de sa triste famille. Mais généralement au xvii* siècle il était de bon ton pour les aristocrates — il y en a encore — de ne pas payer ses dettes et de se ruiner peu à peu.

Fénelon étaitsans grosse fortune. Il fallut compter, surtout dans les commencements. Plus tard, quand il fut duc deCambral et Prince du Saint-Empireavec 200.000 livres de revenus, il compta encore. Ses dépenses étaient des œuvres d'Eglise et des charités. Quelles belles remontrances il fit à l'archevêque de Reims, Colbert, qui se ruinait dans le luxe des bâtiments ! Chez lui, l'ordre régnait partout dans sa maison comme dans sa vie. Son attention se portait sur tout. II écrit à sa cousine de lui acheter de beau drap violet « teint sur une vraie écarlate et qui soit pourpré : autrement il ne dure pas ». 11 demande à l'abbé de Beaumont de bien faire frotter le parquet de son appartement, faute de quoi tous les meubles périssent.

L'œil du maître, j'allais dire « de la maîtresse » de maison, était partout. Peut-être n'ai-je point tort d'écrire « maîtresse de maison ». Plusieurs critiques ont cru

voir dans les manières de Fénelon, façons d'agir et façons de parler, dans ses aptitudes intellectuelles et ses goûts esthétiques, quelque chose de féminin . Je ne crois pas que cette remarque le diminue. Cela ne veut pas dire d'abord qu'il manquait d'énergie. Par là s'expliquerait peut-être sa merveilleuse facilité à diriger des femmes. Il pouvait compatir aux hésitations, aux incertitudes de ses correspondantes, aux multiples influences nerveuses et cérébrales qui agissent sur les caractères féminins, puisque lui-même sentait cela.

Mais d'un autre côté Fénelon aurait eu, dit-on, les défauts de cette féminilité, entre autres : l'insincérité et les ambitions inassouvies. Il est impossible de répondre longuement à ces accusations, je renvoie à mes livres ; mais voici en deux mots les éléments d'une réponse.

Fénelon se croyait-il Jdestiné à de grandes choses ? M""' Guyon le lui avait prédit. Le croyait-il? Quoi qu'il en soit, ce besoin de légiférer sur tout, ce regard toujours tourné vers la cour, témoigne d'un ardent désir de servir la France, peut-être aussi d'un secret penchant d'y coopérer personnellement, et d'un certain souci d'attirer l'attention; Une fois il arriva au port : ce fut à la mort du grand Dauphin. Les amis de l'Archevêque furent soudain entourés. A ce moment Cambrai éclipsa Versailles.

Quels sentiments s'agitaient au fond du cœur de Fénelon dans ce singulier retour de la fortune ? Cette âme mobile échappe par son élévation même à une appréciation équitable. « Je hais le monde, je le méprise,, écrivait-il alors à la Duchesse de Mortemart, et il me flatte néanmoins^un peu. Je sens la vieillesse qui avance insen-

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siblement, et je m'accoutume à elle sans me détacher de la vie. »

Echappant par la forte piété dont il est rempli, par l'expérience de la vie et le dégoût du monde, aux joies vulgaires d'une ambition personnelle qui se croit au momentd'être satisfaite, puis se reprenant malgré lui à ce monde qu'il voudrait haïr, par le désir passionné du bien public, par son affection pour le Dauphin, enfin par ce besoin de déployer toutes ces facultés que Dieu a mises dans le cœur de l'homme pour l'aider à triompher de lui-même et des difficultés de la vie, Fénelon devait se comprendre moins que personne^ et c'est bien sincèrement qu'il écrit :

« Je ne trouve en moi rien de réel ni pour l'intérieur, ni pour l'extérieur. Quand je m'examine, je crois rêver: je me vois comme une image dans un songe... »

Singulière et attachante figure où l'homme est resté si vivant, si entier, avec tous ses contrastes, sous le chrétien fervent !

Le duc de Bourgogne mourut le i8 février 17 12. L'édifice s'écroule, le rêve s'évanouit. Ce fut le coup qui acheva de le faire mourir à lui-même, qui mit le sceau à cetteœuvre de détachement chrétien à laquelle il travaillait si sincèrement depuis tant d'années, mais que la main de Dieu seule peut porter à sa perfection.

Quel psychologue oserait dire dans quelle mesure très précise est blâmable l'ambition d'un Fénelon, ambition fine et distinguée que relèvent et embellissent le plus pur patriotisme et le plus ardent amour de l'Église? Cette ambition, les chrétiens seuls ont le droit de la

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condamner, et les chrétiens, pour de sérieuses raisons, hésitent à user rigoureusement de ce droit.

Quant à Yinsincérité de Fénelon, il faut en parler avec circonspection. A examiner les textes de près il est facile de les expliquer sans soupçonner l'écrivain de manquer de franchise.

Cependant pour dire tout le résultat de notre enquête sur le fond du caractère Fénelonien, nous nous trouvons devant des textes troublants. « Je n'ai rien à vous dire aujourd'hui de moi, dit-il à M™' de Montberon,je ne sais qu'en dire ni qu'en penser. Ce qui me paraît vrai en le pensant d'une première vue, devient un mensonge dans ma bouche dès que je le veux dire ' . »

Dans une lettre adressée, croit-on, à M""^ de Mortemart, Fénelon a fait lui-même son examen de conscience ; sincérité de psychologue s'étudiant pour lui seul ou humilité de saints toujours enclins à s'accuser eux-mêmes. Ces aveux, s'ils sont vrais, honorent un homme, un grand homme. Joseph de Maistre a porté contre lui-même des accusations aussi précises et aussi graves, sans rien perdre de la très haute et universelle estime dont il est l'objet.

Ces mauvaises tendances dont s'accuse Fénelon ne dépendent pas de nous. Dieu nous les a données avec notre tempérament pour nous exercer. Mais que dit Fénelon ?

«... Je suis tout pétri de boue, et j'éprouve que je fais à tout moment des fautes, pour n'agir point par grâce . Je me retranche à m'apetisser à la vue de ma hauteur..

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