I. Crouslé, I, p
femmes, blessées au cœur, résistnient intrépidement et lii justice du roi impatiente devançait la patience de Dieu.
Où réside la culpabilité de Fénelon ? Cet aumônier, ce directeur spirituel, que Douen rend responsable de tout, nous ne le trouvons nulle part mêlé aux mesures de rigueur. Il serait juste de ne pas lui imputer des violences où l'on ne voit pas apparaître son nom.
Fénelon, demeurant dans son rôle d'aumônier, n'avait qu'à instruire et convaincre. La Mère Garnier se chargeait de dénoncer les récalcitrantes à M. de la Reynie. Douen, quand il plaide coupable, ne tait que conjecturer, ei nous sa,vons quel rôle joue l'imagination dans cette voie. II faut de meilleures preuves pour accuser un homme comme Fénelon, de délation, de duplicité, avec cette aggravation que le but suprême était de perdre de malheureuses femmes au profit de l'ambition d'un ecclésiastique, auquel ne manquaient certes ni les talents, ni les amitiés pour faire son chemin autrement. « Aussi dit encore Crouslé, en attendant des preuves péremptoires, nous nous bornerons à penser que l'accusateur a fait abus de cette logique soupçonneuse q'ai peut servir à découvrir dés coupables, mais qui sert aussi à en inventer. >*
Mesdames et Messieurs, écoutez Fénelon parlant pour la Profession religieuse d'une nouvelle convertie \ Vous connaîtrez cette éloquence simple et instructive que la sensibilité de cœur savait rendre si pénétrante. Et quelle étude d'àmc! et quel respect de la conscience ! Fénelon
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refait devant cette jeune fille, qui va jusqu'au bout de sa conversion, jusqu'au cloître, tout le chemin parcouru. Ce faisant, il parle à la conscience et à la raison des compagnes qui hésitaient encore :
« Jeune créature, liattée et éblouie de vos propres rayons, ce que le monde admire en vous est ce que Dieu déteste. Sous ces jeux innocents de l'enfance, se déploie déjà un sérieux funeste, une raison faible qui se croit forte : une présomption que rien n'arrête, et qui s'élève au-dessus de tout, un amour forcené de soi-même qui va jusqu'à l'idolâtrie. Voilà ce que Dieu frappe d'aveuglement. »
L'orgueil est le grand vice de l'esprit, et quand il s'adresse à Dieu, c'est le péché irrémissible :
« Lisez les Ecritures, jugez par vous-mêroe, préférez votre persuasion à toute autorité visible; vous entendrez mieux le texte que l'Église entière, de qui vous tenez et les sacrements et l'Ecriture même; le Saint- Esprit ne manquera pas de vous inspirer par son témoignage intérieur, vos yeux s'ouvriront ; et en lisant avec cet esprit la parole divine, vous serez comme une divinité. On le lui dit, et elle ne rougit pas de le croire. » Quelle présomption ! Telle fut « cette première démarche qui vous égara des anciennes voies. ..Jusquelà tout était catholique en vous, tout jusqu'à cette soumission môme si simple que vous aviez pour les faux pasteurs. » Vovez-vous comme Fénelon caractérise l'esprit protestant et son point de départ, c'est le « libre examen » et c'est l'heure où l'enfant qui agrandi dans le protestantisme devient son propre juge dans la foi.
Et Fénelon continue son analyse. L'âme se plonge
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dans l'abîme de l'erreur. Mais voici la grâce de Dieu: <( Vous aimiez le mensonge, ma chère sœur, mais la vérité vous aimait; vous étiez à elle avant la création du monde, et vous deviez enfin l'aimer. Vous étiez loin de Dieu, mais il était auprès et au milieu de vous. Vous le fuyiez sans le vouloir entendre ; mais sa miséricorde vous poursuivait. Son heure vient, il tonne, foudroie, écrase l'orgueil indompté ; et voilà les écailles qui tombent de ces yeux fermés à la lumière. »
Et l'apologiste ne cesse, jusque dans ce réveil de la foi catholique, de redire ses raisons de croire.
Les protestants disaient que l'Ecriture n'est claire que pour les humbles, qui ont seuls l'esprit de Dieu. « Ils diront que je n'ai jamais été humble, s'écrie la jeune convertie, et comment l'aurai-je été, moi à qui ma religion défendait de l'être, puisqu'elle m'obligeait à préférer ma persuasion au commun accord et consentement de toutes les Eglises ; comme si ma persuasion eût été infailliblement le témoignage du Saint-Esprit même. »
Voici que Dieu met au cœur de cette enfant l'onc- ^ tion qui enseigne tout. Rien ne lui coûte à croire. Et dans l'énumération des articles de foi Fénelon ne cesse de répondre aux objections des protestants contre nos mystères^ Mais la conversion n'est pas seulement un fruit de l'esprit, la volonté est amie de la lumière; or la lumière divine peut seule nous conduire à la foi dans cette demeure inaccessible de Dieu. La lumière de l'esprit humain ne fait que préparer la lumière de Dieu. Malgré cet attrait de la grâce, Fénelon savait trop le déchirement qui, dans la conversion, se fait dans tout l'être pour ne pas s'apitoyer sur les douleurs de l'âme :
« Elle gémit, elle se tait, s'écrie Fénelon, ses mains armées d'indignation frappent sa poitrine et rien ne la console que sa foi, qui goûte la pure joie de la vérité découverte. Elle n'acquiesce point à la chair et au sang. Seigneur, vous seul savez avec quelle violence elle s'arrache à cette intime portion d'elle-même, qu'elle ne peut attirer à vous. N'oubliez pas le sacrifice qu'elle vous en fit. Mettez devant vos yeux ses larmes, ses pénitences, ses os brisés et ses entrailles déchirées. » Il faudrait tout lire. C'est du meilleur Fénelon.
Tel Fénelon se montre aux Nouvelles Catholiques, tel il va paraître en Saintonge .
Avant de partir, il demanda au roi pour toute faveur, de désarmer la mission qu'on lui confiait de ce glaive meurtrier que le Christ a flétri. Le roi accéda à cette demande, il fit éloigner les dragons. Quoi qu'on ait dit, Louis XIV était plutôt partisan de la douceur que de la violence. Les injustices et les rigueurs doivent être mises au compte d'un ministre jaloux jusqu'à l'excès de l'autorité de son maître, et qui cessa de voir une affaire de conscience et de religion aussitôt qu'il aperçut des actes de rébellion. Au moment où le roi révoquait les privilèges extraordinaires que les protestants avaient arrachés à main armée à la faiblesse de ses prédécesseurs, et qu'il se préparait à interdire l'exercice public de leur religion, il écrivait à tous les intendants de son royaume : « Je vous recommande surtout de ménager avec douceur les esprits de ceux de la dite religion. »
Fénelon voulait vraiment convertir, c'est-à-dire, changer les cœurs, exercer un ministère de paix et de charité.
La conversion est un fait divin. Si Dieu n'agit pas, la voix de l'homme est vaine et vains seront ses efforts. Mais les raisons humaines ordonnées en vue de ce fait divin par une volonté mystérieuse peuvent y préparer une âme. Il ne faut pas que ce fait intérieur soit en contradiction violente avec la logique. La tête ne doit pas paralyser la volonté. Chez le futur croyant un travail parallèle s'accomplit dans l'ordre du sentiment et dans celui de la pensée.
Fénelon, quand il était aux Nouvelles Catholiques, s'était mis au travail, pour préparer ces petites âmes à une conversion qui fut le fruit de l'esprit et du cœur, la grâce de Dieu opérant le changement de tout l'être. Il avait écrit le Traité du ministère des Pasteurs.
Ce travail lui servit en Saintonge.
Fénelon avait vite remarqué que toute la dispute entre les catholiques et les protestants, surtout quand il s'agit de l'instruction du peuple, se réduit à la question de r Autorité de l'Église. Il suffit par conséquent, pour ren- . verser tout l'édifice de la Réforme, de montrer la société des protestants absolument privée de cette autorité qui doit exister dans la véritable Eglise et qui se trouve incontestablement dans l'Église romaine.
« Si le ministère appartient au peuple fidèle, en sorte qu'il ait un plein droit de dégrader les anciens pasteurs et d'en mettre d'autres en leur place, les protestants pourront dire que les auteurs de leur Réforme n'ont fait qu'user de leur droit; mais si le ministère est suc-
cessif, selon l'institution de Jésus-Christ, en sorte que le corps des pasteurs ait à jamais, par cette institution, une puissance sur le peuple, indépendante du peuple même; s'il est vrai que nul ne puisse être pasteur sans avoir été ordonné par ceux qui ont l'ordination successive, en remontant jusqu'aux apôtres, il faudra avouer qu'indépendamment du détail de la doctrine, la Réforme n'est tout entière elle-même qu'une usurpation du ministère et une révolte des peuples contre leurs pasteurs " . »
BossLiet avait établi d'une manière décisive cette même doctrine, dans plusieurs de ses ouvrages; mais il avait surtout écrit pour les savants et pour les théologiens; Fénelon avait entrepris de mettre la même doctrine, à la portée des simples, en la dépouillant de tout appareil scientifique, et en rappu3'ant uniquement sur des raisonnements accessibles aux esprits les moins cultivés.
« Si Jésus-Christ a donné la disposition du ministère au peuple, il n'en faut pas davantage à la prétendue Réforme: elle est victorieuse pour la principale question, et l'Eglise Catholique ne doit plus alléguer son autorité. Mais si au contraire Jésus-Christ a rendu le ministère essentiellement successif et indépendant du peuple, c'en est fait de cette Réforme. » Voilà la question posée, et bien posée.
Or il est prouvé par la raison, par les témoignages les plus décisifs de l'Écriture, que le peuple n'a aucun droit de donner la mission aux apôtres. Et Fénelon établit cette proposition avec une abondance extraordinaire