‹ Fénelon, apologiste de la foi. Leçons données à l'Université catholique de Paris. Second centenaire de Fénelon, 1715-1915Chapitre 21 sur 122 · Ibid. id · texte numérisé non relu

Ibid. id

« Soyez parEiits comme votre Père céleste est parfait. » ^ Nous sommes donc tous appelés à la perfection, à une perfection relative. Pour opérer notre salut, il faut pour le moins entretenir en nous la vie de la grâce, par la fuite du péché grave et la pratique des devoirs essentiels de la loi chrétienne. La théologie morale est notre code de vie. Beaucoup de chrétiens s'arrêtentgà ce degré, heureux s'ils peuvent demeurer- jusqu'à hi mlit dans l'état de grâce. N;

Mais il est des âmes qui ne se contentent pas de pratiquer le strict nécessaire pour arriver au Ciel. Elles aspirent à une plus haute perfection. La théologie morale ne suffit plus. Il faut recourir aux lumières et aux enseignements de la théologieascétique,guide des efforts à fournir pour l'extirpation des vices et des défauts, pour la pratique de toutes les vertus.

L'âme qui s'engage dans le chemin de la perfection doit mener de front, avec le secours ordinaire de la j grâce, la purification de l'âme, la pratique de la prière et l'exercice des vertus. Telle est la théologie ascétique.

Le péché vaincu, l'âme combat ses habitudes mauvaises, ses vices; immense travail, car la triple concupiscence, favorisée par de lâ'clhes concessions, prend sur nos facultés un tâvèmpire qu'une courageuse et constante mortification est' nécessaire pour énerver la violence de ses attraits. Ajoutez à cela la mortification des sens extérieurs et intérieurs -.purification qui consiste à soumettre toutes les connaissances et toutes les convôrtises de l'ordre sensitif à l'empire de la raison et de la volonté, raison et volonté que nous soumettons ensuite à Dieu ; et voilà rétablie, autant qu'il est possible, l'ordre et l'har- ^'

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monie qui doivent présider à notre renouvellement intérieur. Saint Jean de la Croix a écrit dans sa Montée du Carme! des pages lumineuses sur toute cette purification de l'âme.

Maîtresse de ses passions, l'âme prend un plus grand souci de travailler au développement de la charité en elle, â la pratique de toutes les vertus théologales et morales.

Tout ce travail doit être aidé par la prière. La prière est le grand levier de la vie spirituelle ; elle entretient dans l'âme le courage de la lutte, et lui mérite des grâces abondantes pour vaincre les difficultés innombrables qu'elle rencontre sur son chemin.

Et qui dit prière, dit surtout prière mentale « cette élévation du cœur vers Dieu » dont parle le catéchisme, dit surtout oraison. L'oraison devient, pour qui veut progresser réellement dans la vertu, une nécessité : « Donnez-moi un homme d'oraison, disait saint Vincent de Paul, et il sera capable de tout. » ^" Nous sommes arrivés à l'oraison, donc à la vie mysti<^e ? Pas encore. Tout ce travail, toute cette purification n'est qu'un moyen. Le but à atteindre est l'union à \/Dieu. Nous ne sommes que sur le chemin.

L'ascétique s'occupe de l'oraison, mais de l'oraison ordinaire, dont le premier degré est la méditation, celle qui, comme les vertus, dépend du travail de l'homme.

Tandis que l'âme travaille péniblement à chasser le

mal, à vaincre les tentations, tandis que l'âme travaille

à l'acquisition des vertus, l'oraison ou la méditation est

faite de pénibles efforts, pour ramasser sur un pointpar-

. ticulier toutes les lumières de son entendement, toutes

les puissances de son imagination, toutes les ressources de sa mémoire, pour réfléchir, se convaincre et prendre des résolutions détaillées, minutieuses et particulières.

Mais bientôt un changement s'opère dans l'âme. La beauté, la grandeur, la bonté de Dieu la captive surtout. La sainte humanité de Jésus a pour le cœur des attraits d'une douceur ineffable. Dans son oraison, — c'est le moment de dire le mot, mais ce n'est pas encore l'état mystique — dans son oraison, les affections tiennent plus de place que le raisonnement: les considérations sont moins variées,moins prolongées. Uneidée dominante amène des affections vives. L'intuition des vérités rem- , place en partie les déductions de la méditation. L'âme se simplifie au point de vue intellectuel. C'est l'oraison affective". Et voilà l'oraison que conseillait Fénelon à ceux qui avaient déjà avancé dans la vie spirituelle. Tous les textes des lettres de direction ne vont qu'à conseiller cette y prière du cœur.

Avant d'arriver à l'oraison de quiétude qui fait partie des états mystiques, beaucoup d'auteurs placent encore l'oraison de simplicité. .. -.• ■.•

Cette simplification de l'âme, que nous avons remarquée dans l'oraison affective, peut aller plus loin et s'étendre jusqu'à la volonté, qui se contente de peu de variété dans les affections. Ces "affections peuvent être vives; m.ais elles se produisent sans beaucoup de mots, c'est l'oraison de simplicité.

Cette absence d'agitation indiscrète saint François de Sales l'appelle <* un endormissement amoureux ». Au lieu que le vrai mysticisme ne fait que donner une part plus grande au cœur aimant et confiant, le quiétisme

M. Cagnac. — Fêuelon. 6

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engourdit tout dans le repos. Nous verrons cela bientôt. Quand on pratique cette oraison de simplicité, l'âme est moins divisée, elle gagne en profondeur ce qu'elle perd en multiplicité. Le cœur mis en la présence de la vérité n'a plus besoin d'attendre longtemps pour sentir le goût d'aimer ; il s'embrase d'élans d'amour qui se produisent facilement et éveillent en l'âme, au moins dans les débuts, des consolations d'une douceur intime et > inexprimable. Dans la journée cette âme ressent un grand attrait pour le recueillement; la présence de Dieu lui est familière, ses oraisons jaculatoires sont faciles et embrasées. Elle comprend mieux la bonté de Dieu ; elle commence de diriger vers ce Bien Suprême toutes ses censées et tout son amour.

Alors commencent les premières invasions de quiétude qui va se renforçant si l'âme est fidèle à l'appel de Dieu ; car pour aller plus avant il faut un appel de Dieu et l'aide divin.

Voilà le grand moment de la vie spirituelle. Beaucoup d'âmes arrivent au point où nous sommes; mais combien montent plus haut? que de directeurs s'estiment heureux quand ils ont amené une âme jusque-là. Il est vrai. L'âme a marché vers la vie intérieure sérieuse. Mais il reste beaucé^up à faire. Que d'imperfections s'infiltrent encore dans sa vie ordinaire! Dieu ménage â l'âme qui est arrivée à ce degré de vie spirituelle des douceurs et des consolations. Nous devons les recevoir avec reconnaissance, joie et humilité.

Ce serait de l'ingratitude envers Dieu, si l'âme deriieurait oisive. Qu'elle continue son travail d'effort constant, de réelle bonne volonté, de prière fervente, de pratique

courageuse de ses devoirs d'état jusque dans les plus minimes détails. Qu'elle s'applique, dernière étape de son effort personnel et de la grâce ordinaire, au recueillement et à la mortification ' .

C'est alors que Dieu va faire son œuvre, que Dieu^ va entrer dans la vie personnelle de l'âme et y agir plus immédiatement; car, dit saint Jean de la Croix, Dieu va l redoubler ses coups; il le faut. L'âme ne peut totalement ni môme notablement réussir à sa perfection, si Dieu lui-même n'y met la main par les purifications de la nuit^ obscure.

Nous sommes aux confins de l'état mystique, que sainte Thérèse définit assez exactement : « des actes ou des états surnaturels que nos eflbrts, notre industrie ne peuvent pas réussira produire, et cela même faiblement, même un instant ».

L'oraison prend souvent ici le nom de contemplation.

A'oilà donc notre âme pleine de générosité, fidèle auv renoncement, favorisée de grâces sensibles ; mais pour entrer dans la gloire de Dieu-, il û\ut auparavant passer par le creuset des souffrances. Un changement va s'opé- \ rer en elle: peu à peu ses facultés, ses ferveurs se refroidissent — sans qu'il y ait négligence de son côté — pour faire place â une grande sécheresse. L'oraison lui ^ devient pénible et laborieuse. Hn vain se consumet-elle en efforts suprêmes, plus rien ne lui parle au cœur, tout la dégoûte'et lui est cause d'ennui. Attention! le moment est délicat pour l'âme ! De sa conduite dépendra l'œuvre de Dieu.

I. i'Â.Asiétiquc et Mystique de Jeiin Delacroix. Paris, Bloud, 191 2.

Si elle n'a pas la générosité de se laisser agir par Dieu dans la résignation et l'humilité, sa vie spirituelle s'arrêtera là ; bonne sans doute, mais sans espérance d'arriver à l'union intime. QjLie si au contraire, résignée sous la main de Dieu qui l'éprouve, elle continue à faire son devoir, calme, oublieuse d'elle-même pour ne songer qu'à suivre la volonté divine, Dieu se fera demain sentir • à elle, [,'épreuve peut durer longtemps; mais J elle cessera, c'est l'époque de la purification des sens que 1 saint Jean de la Croix décrit dans sa première nuit. L'âme est abandonnée à sa sécheresse et à ses efforts pour se servir du raisonnement et de l'imagination qui ne lui causent plus aucune consolation ; recueillie quand même avec un souvenir de Dieu, simple, confus ; avec un besoin douloureux et persistant d'une union plus intime avec Dieu ; résignée toujours sous l'action persistante de la grâce qui s'applique à la détacher de toutes les choses sensibles, m^e permises ; horriblement angoissée dans la craintêf^'être infidèle .à son Dieu, et dans l'impuissance où ^j^-isê- sent de ne pouvoir rien faire pour son service. '"

A ces éléments sensibles de la nuit des sens ajoutons un élément caché que saint Jean de la Croix, le premier, a mis en évidence : Dieu commence à exercer sur l'âme l'action qui caractérise l'oraison mystique ; mais il le fait trop faiblement pour que l'âme en ait conscience. m

Mesdames et Messieurs, tout ceci repose sur l'expérience. Tous les grands directeurs ont remarqué et noté ces crises d'âme, et les grands mystiques, saint || Jean de la Croix, sainte Chantai, le vénérable Libermann les ont très bien décrites. Toutes ces formules de la

mystique sont fondées sur des textes, comme les règles de la grammaire sont ordonnées d'après les auteurs.

Dieu tait payer cher ses faveurs ; mais à les goûter, l'âme oubliera tout ce qu'il lui en a coûté : dans cette paix délicieuse que Dieu se réserve de lui faire sentir au moment voulu par lui, par l'infusion de vives lumières et de sentiments embrasés, qui caractérisent vraiment l'État mystique.

Alors ces âmes vivent dans un monde nouveau; elles y sentent la présence de Dieu, elles y possèdent Dieu.

Quels que soient les divers degrés des oraisons mystiques ou de la contemplation, il reste ce qui en fait le fond commun : « une union amoureuse produite par une connaissance confuse, générale de Dieu et des choses divines. »

Dans l'oraison de quiétude, Dieu agit, mais encore trop faiblement pour empêcher les distractions.

L'union pleine est une union mystique tellement forte que l'âme pleinement occupée de l'objet divin n'a plus de distractions.

L'extatique jouit de visions intellectuelles de la Sainte Trinité et des attributs imparticipables.

Dans le mariage spirituel, l'âme a conscience du concours divin dans toutes ses opérations supérieures. L'âme est transformée en Dieu et ne fait qu'un avec lui, « à la manière d'un vase d'eau qui, jeté dans la mer, ne fait plus qu'un avec elle ' ». C'est déjà le ciel sur la terre. V .-•'

Tel est le fond de la théologie mystique. Telle est la V

I. S. Lignori, cité par le Père Poulain, op. c.,,)p^,.^±: ' ' - •

voie suivie par l'àme qui arrive à runion divine, le scliéma de l ascension de l'àme qui se perd dans la divi-

•sj nité pour mieux se retrouver dans son centre. Il reste des obscurités dans ces analyses d'âmes, donc des discussions pour essayer de les illuminer. Nombre de théologiens y ont travaillé avec ardeur et intelligence dans tous les temps et dans tous les pays. Il y a en ce moment en France des chefs d'école : le Père Poulain et l'abbé Saudreau ' .Leurs divergences de vues n'ont pas peu contribué à préciser quelques points et à forcer l'attention sur ces questions délicates,

"^ Un exemple : Nous sommes tous appelés à la perfection, et la perfection, dit l'abbé Saudreau, a son terme dans la vie d'union à Dieu. L'union parfaite a besoin, pour être réalisée, de grâces mystiques. La contemplation est le moyen normal d'arriver à la complète perfection. L'ascétique, en un mot, s'épanouit dans'la mystique, l'appelle, et en a besoin pour le couronnement de la

M' vie spirituelle.

Il y a, répond le Père Poulain, deux moyens d'arriver à l'union avec Dieu : les moyens ordinaires par lesquels s'acquiert l'union active, les moyens extraordinaires ou la contemplation mystique qui produit l'union passive. La première seule doit être l'objet de nos désirs, elle suffit pour élever l'âme à la perfection.

Il y a d'autres discussions sur d'autres parties de la théologie mystique ; quoi d'étonnant ? puisqu'il s'agit

I. Les principaux ouvrages de M. Sandreau'sont : Lei Degrés de la vie spirituelle, 2 vol., La vie d'union à Dieu elles moyens d\' arriver, Uétal mystique et les Faitsexlraordinaires de la Vie spirituelle.

d'une science qui sera toujours mystérieuse et d'opérations les plus surnaturelles de la grâce.

Que l'abbé Saudreau ait raison de dire que laperfection a son terme dans la vie d'union à Dieu ; cela expliquerait assez bien la fréquence relative des Etats mystiques, aussi bien dans la vie active que dans le cloître, fréquence qu'a remarquée le Père Poulain même, puisque, d'après lui, tous les saints auraient goûté cette vie d'union, puisque dans la vie ordinaire se rencontrent des mystiques ayant connu les oraisons les plus élevées. Ainsi Marie de Moerl : « Pendant les 35 dernières années de sa vie, son extase fut continue; elle n'en sortait que sur l'ordre de son confesseur, soit sur la demande d'un visiteur, soit pour s'occuper chaque jour des affaires de la maison, car elle continuait à diriger le ménage de sa pauvre famille. » Ainsi Gemma Galgani, morte il y a quelques années. Elle se livrait aux soins domestiques avec ardeur. Elle eut des stigmates, comme saint François d'Assise, mais elle ne pouvait les cacher comme l'apôtre séraphique puisqu'elle vivait au milieu du monde et entourée de gens curieux.

Et si perfection et état mystique sont identiques, est-il étonnant que le mysticisme ait toujours poussé des rameaux nouveaux dans le jardin céleste des âmes, depuis que Jésus a parlé : « Soyez parfaits comme votre père est parfait» ; est-il étonnant qu'il existe toujours et qu'il ait connu des époques spéciales d'épanouissement ?

Les historiens religieux reconnaissent que « le catholicisme a de tout temps connu le filon mystique et spirituel » ; mais au moyen âge ce n'est pas comme un filon dans la roche dure que la piété mystique nous apparaît

dans la chrétienté ; c'est comme une chaîne de hautes montagnes qui porte et fait vivre cette chrétienté. D'elle seule descend le souffle ardent et généreux qui emporte, durant un millier d'années, d'innombrables foules vers les cloîtres, les tiers-ordres, les confréries, les tombeaux des Saints et la Terre Sainte.

Reproche-t-on à ces âges de ne pas parlejf de îà crainte de Dieu, de parler peu de l'enfer? On l'a reproché à Fénelon. Ces foules, c'est l'amour qui les entraîne ; c'est le Dieu d'amour qui les a réduites. Le spectacle qui leur plaît, le plus, c'est celui de sa Passion, où sa tendresse apparaît seule. Où est la crainte dans les poèmes qui/ les enthousiasment ? Ils sont pleins de foi: et cette foilà n'est qu'espérance et charité. Le rêve de beauté du moyen âge fut un rêve d'amour ; et son rêve social, que ne dut-il pas à l'amour de nos pères pour le Christ ? L'homme aima l'homme, parce que l'homme aima Jésus.

Toute l'histoire de ce temps tient dans celle de ses saints, tous « spirituels « et « mystiques ». Ils le dominent, ils le façonnent, ils l'animent de leur esprit; ils lui communiquent leur flamme : sans eux il est incompréhensible et inexplicable. Saint Henri et saint Grégoire VII se partagent le xi'= siècle, initiateur des croisades : le xii*^ siècle qu'elles remplissent, s'incarne dans saint Bernard : c'est l'époque des monastères, qu'illuminent saint Hildegonde, Hugues et Richard de Saint-Victor. Le xiii^ siècle appartient corps et âme au stigmatisé d'Assise. C'est l'âge des mendiants, des Docteurs angélique et séraphique, du roi croisé et tertiaire qui se proclame « le roi-sergent de Jésus-Christ ». Sainte Gertrude, sainte Brigitte, saint Vincent Ferrier, sainte

Catherine de Sienne, Rusbrock l'Admirable, Jean Taulère, voilà pour l'Occident à peu près tout le xiv= siècle; ces extatiques le résument, et sans parler de sainte Colette ni de saint Bernardin de Sienne, de Thomas à Kempis ni de Jean Gerson, que resterait-il du xv^ si nous étions Jeanne d'Arc?

Tiendra-t-on maintenant le mysticisme pour suspect, quand on voit les plus belles époques du christianisme vivre de cette vie, quand on sait que le terme de la perfection c'est l'état mystique, et que tous les saints ont été des mystiques ? Que reste-t-il de l'objection de Nisard opposant le sens propre de Fénelon mystique au sens delà tradition de Bossuet scolastique ? Comme si la théologie mystique n'avait pas sa tradition, autant et plus que la scolastique.

Le mysticisme est individuel, dit encore celui-ciV il a découragé la raison. Par cela même, dit celui-là, qu'elle pousse à l'exaltation de la vie du sens individuel, la mystique sera toujours un ferment de liberté. Elle répugne aux affirmations rigides ou aux dogmes trop^ précis. Dans toutes les formes intellectuelles de la foi, elle tendra à ne voir que des symboles. "^

Cela est vrai de la fausse mystique et tous ces traits la caractérisent; ils en sont le critérium. "Mais entendez saint François de Sales, sainte Thérèse, saint Jean de la Croix et concluez si ces mystiques découragent la raison^ eux si raisonnables, et répondez si l'on peut craindre d'eux ce ferment Se liberté tant redouté. Et Fénelon, qui voulait défendre ce mysticisme catholique, canonisé par l'Eglise,, comment pouvez-vous lui reprocher son sens individuel ?

Les vrais mystiques ne parlent que de mourir à eux- *^-

mêmes, de se dépouiller de tout, de faire le vide dans leur âme et d'attendre, ainsi prêts, le bon plaisir de Dieu. Très actifs au dehors pour son service, ils n'aspirent qu'à se rendre au-dedans très passifs sous son action, en y correspondant par un effort docile. Surtout ils exècrent et redoutent leur sens propre. Saint Jean de la Croix exposant dans sa Montéf au Carniel leur doctrine traditionnelle, la réduit au renoncement. Perdez votre vie, dit-il, si vous voulez vivre. Quittez tout pour trouver ** tout.

N'attendez rien de vous, ne tirez rien à vous, ni dans l'ordre sensible, ni dans l'ordre intelligible, ni dans l'ordre spirituel. Gravissez ces trois échelons pour vous dépouiller, sur chacun d'eux, de tout esprit propre. Sans cela votre vie mystique ne sera que la plus vaine, la plus décevante, la plus funeste illusion.

'^ Voilà pourquoi les vrais m^'stiques sont assoiffés d'obéissance et de doctrine. Jamais ils ne s'en croient euxmêmes sur ce qui se passe en eux. Avoir un directeur, s'ouvrir, se soumettre à lui, tel est le premier besoin de

"Nteur âme.

>j Sainte Thérèse veut que ce directeur soit saint et savant; mais c'est au savoir qu'elle tient le plus. Son édifice ne lui semblerait pas solide si elle ne le fondait sur les affirmations rigides, les dogmes précis, les formes intel-

■^lectuelles de la foi.

Intuitions, inspirations, révélations spirituelles, impulsions et effusions sentimentales, tout ce que les faux mystiques recherchent et prennent pour règle de leurs actes et de leurs pensées, tout ce qu'ils préfèrent, inconsciemment parfois, à ces affirmations, à ces dogmes, à ces

formes, tout cela, les vrais mystiques, loin de le chercher, s'en méfient. Ils s'en défendent même. Seule, la' contemplation simple leur paraît sûre, parce que, disent-ils, ni le sens individuel, ni la volonté propre ne s'y peuvent hausser d'eux-mêmes, et qi^e sa simplicité, n'atteignant jamais les réalités divines sous dés formes définies, rend les définitions de l'autorité plus précieuses. -

La fausse mystique et non la vraie pousse au symbolisme et au christianisme individuel. Ne dénaturons pas ^* la vraie. N'en découroanons pas l'Eglise, ce serait dénaturer son l'histoire en 'diminuant Le. rôle qu'y joue le surnaturel.

Mesdames et Messieurs, nous pouvons maintenant parler de Fénelon ; nous savons où nous allons ; dans quel pays mystérieux mais rempli de réalités, dans quel champ clos Fénelon convie Bossuet, et pourquoi les deux émules dans la vérité feront demain entendre le cliquetis de leurs armes et lléclat de leurs voix, discordantes au début, unies ensuite pour défendre le vrai mysticisme contre ses contrefaçons. Sans cet exposé succinct de la théologie mystique, il était impossible d'aborder le débat. J'aurais parlé une langue que pour la plupart vous ignoriez.

Voilà donc cette théologie mystique que Fénelon a défendue. Ignorée d'abord de Bossuet, qui n'avait étudié au collège de Navarre que la scolastique, la théologie mystique aurait reçu un coup mortel si Fénelon n'avait fait valoir ses droits, sa valeur, sa nécessité dans la vie de l'Église. Ce faisant il combattit pour la foi. Vaincu

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sur un point, pour une défaillance de plume, il a sauvé le principe supérieur de la mystique. 11 a amené Bossuet lui-même à étudier cette mystique et à la défendre.

Comment le combat s'engagea-t-il ? M""*-' Gu^'on est à l'origine du débat.

Cette femme vaut mieux que la réputation que lui ont faite ses critiques. Le dernier en date, Jules Lemaître, dans ses leçons de 1910 sur Fénelon, a manqué de bienveillance, et peut-être aussi de connaissances religieuses, nécessaires pour une semblable étude d'âme.

Les bonnes intentions de M"''' Guyon bravent toutes les critiques. La prison, les interrogations de ses juges, de Bossuet lui-même, n'ont pas réussi à troubler la paix de son âme. Saisie un jour par la pensée de Dieu, elle s'abandonne à Lui tout entière. Elle parle de Dieu d'expérience. Sa parole coule de source. Elle charme tout le monde. Ayant une connaissance de l'âme un peu subjective, son langage est très personnel. Elle se fait un vocabulaire. Il lui arrive de n'être pas correct. Elle peint plus qu'elle ne décrit. Ne cherchez pas l'exactitude d'un théologien. Elle suit son sentiment et néglige la théologie.

Quel contraste avec son juge de demain ! Bossuet possède une science objective, fondée sur la Bible et la théologie. Il n'a pas fréquenté les mystiques des dernier^ temps ; mais il connaît à fond la théologie morale. M""- Guyon est à l'opposé. Son inexactitude d'expression, sa doctrine subjective, donne une apparence d'hérésie à ce qu'elle enseigne. Ces deux esprits ne pourront se comprendre, s'il arrive qu'ils se rencontrent un jour, et ils se rencontrèrent. Mais si Bossuet reconnut

en M"''' Guyon des ei'reurs de langage, le cœur de cette femme demeura attaché à la foi catholique, et ses soumissions attestent, autant que sa vie mouvementée et douloureuse, combien son àme était à Dieu.

Il ne lui -manqua pour gagner les hauteurs de la sainteté qu'un directeur prudent et discret. Mal dirigée par le P. Lacombe, elle ne sut pas régler sa-vive imagination. Elle se croyait appelée à exercer dans l'Eglise un ministère extraordinaire. Toute sa vie elle parut tourmentée par une idée fixe de fonder une sorte d'association mystique.

Elle voyagea, prêchant l'amour de Dieu aux âmes devenues soudain enthousiastes de cette éloquence divine. Elle parlait, dit le P. d'Avrigny, mieux que personne, des choses de Dieu. Ses examinateurs craindront de se laisser' captiver par la mystérieuse influence de ce langage céleste.

Et Ton va répétant avec étonnement et malice que M""^ Guyon ensorcela Fénelon. Mais regardez bien. Elle a ensorcelé le duc de Chevreuse, un des plus grands politiques du grand siècle. Elle a ensorcelé M""= de Maintenon, la raison même. La duchesse de Béthune née Fouquet, la pieuse dame de Miramion, la duchesse de Beauvilliers l'estimaient déjà avant que Fénelon la vît.

Fénelon avait d'abord blâmé ses voyages et ses prédications. Mais ayant appris à Montargis, le pays natal de M™^ Guyon, le récit de ses vertus, ayant lu une lettre de l'évêque de Genève, d'Aranthon, qui « estimait » cette femme infiniment et l'honorait au delà de l'imagination ; il laissa ses préventions. Il conversa avec M"'^ Guyon, « c'était un prodige de sainteté et de doctrine ».

M""" Guyon attirait Fénelon, il est vrai. Pourquoi ? D'abord elle lui apparaissait comme une sainte. Et surtout elle répondait à ses propres aspirations, quand elle lui expliquait cette doctrine de l'amour de Dieu comme étant le pur esprit de l'évangile. Cela lui convenait « d'aller à Dieu comme un enfant ». Fénelon sentait son cœur s'ouvrir aux chaudes explications de cette pieuse femme. La doctrine — entendez la doctrine mystique — entrait en lui « par la porte cochère », ainsi qu'il disait. Son tempérament mystique trouvait enfin sa voie.

Et puis, et surtout, M"'^ Guyon avait des expériences mystiques. Fénelon, curieux de connaître les « états d'oraison » dont il avait lu la description dans saint François de Sales et dans sainte Thérèse, trouvait enfin une personne rare qui l'instruirait comme quelqu'un qui a de l'autorité, (^ tanquam auctoritatem habens ». Il dira plus tard : « J'ai cru M'"^ Guyon une très sainte personne qui avait une lumière très particulière fmr expérience sur la vie intérieure '. »

Jules Lemaître n'a pas vu cela dans les ouvrages de Xjme G^jyon. Et comuieut l'aurait-il vu, puisqu'il ignore la mystique ? Encore s'il n'avait fait que le procès de Yjme Quyoïij s'il u'avait critiqué que les erreurs « de la prophétesse », comme il l'appelle ; mais ses ironies tombent sur les choses les plus respectables. Sa critique va à tort et à travers, attaquant le vrai mysticisme, arrachant le bon grain avec l'ivraie.

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