‹ Fénelon, apologiste de la foi. Leçons données à l'Université catholique de Paris. Second centenaire de Fénelon, 1715-1915Chapitre 24 sur 122 · I. Des Grâces d'oraison, p · texte numérisé non relu

I. Des Grâces d'oraison, p

iM . CAGNAr.. — Fèlh'Ioil. -r

98 FÉNEI.OM APOLOGISTE DE l.A lOI

texte : « De fait, me répondit-il, je n'ai trouvé aucun texte de Fénelon sur ce point... ; pour lui attribuer ces idées, je me suis fondé sur ce fait que Fénelon partageait le système de M*"^ Guyon... » Cela est vraiment insuffisant. Fénelon n'a pas partagé toutes les idées de M"'^ Guyon, la preuve, c'est que l'on parle toujours du quiétisme de celle-ci et du quiétisme mitigé de celui-là. D'ailleurs Rome n'a pas retenu cette erreur dans la condamnation des Maximes.

Quoi qu'il en soit de cette erreur et des autres erreurs de M""" Guyon, si clairement notées par Bossuet, il est manifeste que cette pieuse temmc a parlé de l'oraison contemplative en personne qui l'a expérimentée, avant sa rencontre avec le P. Lacombe, un illuminé du quiétisme.

Au chapitre XVIII* de Sa Fie, elle nous décrit son oraison en des termes que sainte Thérèse n'aurait pas désavoués : « Tout ce qu'il y avait, c'est que je sentais un grand repos et un grand goût de la présence de Dieu, qui me paraissait si intime, qu'il était plus en moi que moi-même. Les sentiments en étaient quelquefois plus forts et si pénétrants que je ne pouvais y résister, et l'amour m'ôtait toute liberté. »

Voilà la ligature des puissances, dont parle Bossuet avec tant de précision.

Elle éprouvait aussi des absences de cet amour qui la Torturaient. Elle aimait la souffrance et les croix... Rien ne manque à son état mystique : les angoisses, les épreuves, l'amour de la croix, la dévotion au Sauveur, à Jésus crucifié.

Ce qui a séduit encore Fénelon, c'est la théorie de M""^ Guyon sur l'abandon. Le fond de la vraie piété, c'est l'abandon de l'âme à Dieu, l'abandon fort, raisonné, qui s'impose des sacrifices.

L'âme devant les misères de la vie, misères du corps et misères de l'esprit, ressent de la douleur. Elle pousse un gémissement mêlé d'irritation et d'amertume. Tout est subi, rien accepté. Un jour cette âme est bouleversée par le souffle de la grâce, pareil au vent qui se fit sur les Apôtres assemblés au Cénacle, et elle dit : « Eh bien ! oui, j'accepte toutes les amertumes de la vie.» Et elle le dit non plus avec le triste sourire de la résignation, mais dans l'épanouissement de l'amour. Ce premier sacrifice accompli, l'âme sentira croître son amour, son besoin de donner et elle dira : « Non, pas seulement cela... mais tout ! »

M"' Guyon sent très bien que l'âme doit s'abandonner, se quitter elle-même, mais elle l'exprime mal. Se quitter soi-même, quand on se sent réduit à l'impuissance, s'accepter ainsi, c'est une des conditions de la vie chrétienne.

Que si l'on connaissait la signification exacte de tous les termes de l'ascétique et de la mystique, on comprendrait mieux les écrits spirituels de Fénelon. Ne les connaissant pas, on sourit. On sourit de l'abandon de Fénelon, on sourit de sa désappropriation. Mais, leur dirai-je, quand vous aurez fini de sourire nous causerons.

Se désapproprier, c'est s'accepter soi-même : accepter une certaine froideur, une certaine sécheresse, une cer-

tainc nullité, c'est ne pas s'irriter contre soi-même à la vue de son impuissance.

Bossuet disait à M"" de la Maisonfort : « Il faut tout perdre et les belles dispositions comme le reste. L'activité des imparfaits, c'est une action inquiète et empressée de l'âme pour mieux sentir ses opérations et s'en rendre un témoignage consolant. L'âme a besoin d'être désintéressée de cette activité, où elle pouvait se mirer, s'admirer elle-même. »

Quand Bossuet parlait ainsi, il avait étudié la mys- | tique et il parlait comme saint François de Sales dont vous connaissez, sans doute, la belle page sur l'abandon ou la sainte indifférence :

« La résignation préfère la volonté de Dieu à toutes choses ; mais elle ne laisse pas d'aimer beaucoup d'autres choses outre la volonté de Dieu. Or l'indifférence est au-dessus de la résignation, car elle n'aime rien, sinon pour l'amour de la volonté de Dieu... ^

« Le cœur indifférent est comme une boule de cire K entre les mains de son Dieu, pour recevoir semblablement toutes les impressions du bon plaisir éternel ; un cœur... qui ne met point son amour es choses que Dieu veut, ains en la volonté de Dieu qui les veut... Le bon plaisir de Dieu est le souverain objet de l'âme indifférente...

« L'indifférent est conduit par la divine volonté comme par un lien très aimable, et partout où elle va il la suit ; il aimerait mieux l'enfer avec la volonté de Dieu que le paradis sans la volonté de Dieu. Oui même il préférerait l'enfer au paradis,, s'il savait qu'en celui-là il y eut un peu plus du bon plaisir divin qu'en celui-ci ;

POUR LK MYSTICISMI. lOI

en sorte que si par imagination de chose impossible, il savait que sa damnation fût un peu plus agréable à Dieu que sa salvation, il quitterait sa salvation et courrait à sa damnation '. »

L'indifférence, le Saint la demande même en ce qui regarde notre avancement dans les vertus : « Dieu nous a ordonné de faire tout ce que nous pourrons pour acquérir les saintes vertus : n'oublions donc rien pour bien réussir de cette sainte entreprise. Mais après que nous aurons planté et arrosé, sachons que c'est à Dieu de donner l'accroissement aux arbres de nos bonnes inclinations et habitudes... Ne nous inquiétons point pour nous voir toujours novices en l'exercice des vertus : car au monastère de la vie dévote chacun s'estime toujours novice et toute la vie y est destinée à la probation...

-'. Saint Paul ne nous défend pas de sentir le péché, mais seulement d'y consentir, il n'ordonne pas que nous empêchions le péché de venir en nous et d'3' être ; mais il commande qu'il n'y règne pas -. » C'est dommage que la doctrine de Fénelon ne soit pas passée par la bouche de saint François de Sales. La discussion eût été vite close.

Enfin M""" Guyon attirait Fénelon parce qu'elle lui expliquait certains secrets de la vie spirituelle qu'elle connaissait, les ayant découverts par expérience. Telle « cette impuissance où l'on est quelquefois de produire certains actes ».

Page 1