‹ Fénelon, apologiste de la foi. Leçons données à l'Université catholique de Paris. Second centenaire de Fénelon, 1715-1915Chapitre 26 sur 122 · I. Lettre à l'abbé de Chanterac, Œ. C.W, p · texte numérisé non relu

I. Lettre à l'abbé de Chanterac, Œ. C.W, p

vailler à détruire son activité propre et viser à un désintéressement absolu ; que toute notre perfection consiste dans un état permanent d'union avec Dieu.

Fénelon rejetait tout cela, comme aussi la non-résistance aux passions du même Molinos; mais M'"^ Guyon admettait l'acte continu de contemplation et d'amour du prêtre espagnol. Fénelon condamne l'acte continu ;V' mais il fait consister la perfection dans un état habituel de pur amour où le désir des récompenses et la crainte des châtiments n'ont plus de part.

Ainsi tout en désavouant les théories de M"''^ Guyon — car il était théologien — Fénelon arrivait à dépasser les limites de l'orthodoxie. Non, l'amour, si pur qu'il soit, si désintéressé qu'on le suppose, ne peut jamais exclure la conformité au bon plaisir de Dieu qui veut -notre salut et qui veut que nous le voulions avec lui pour sa gloire. Haec est voluntas Dei sanctificatio vestra. ^

Vous voulez la gloire de Dieu ? Dieu a placé sa gloire dans le salut même de votre âme. Il y a des âmes qui disent « si c'est votre volonté que j'aille en enfer, précipitez-moi».Ce sont des désirs absolument conditionnels que les articles d'Issy autoriseront.

Bossuet disait que l'amour désintéressé n'existe pas, ou du moins que l'âme ne peut renoncer à sa fin, que l'amour de Dieu est toujours uni au désir de notre béatitude et que le désir de la béatitude est la raison formelle de cet amour. Nous aimons Dieu, parce que Dieu est notre bonheur et l'on ne peut concevoir l'amour de Dieu indépendant de notre béatitude.

Ici, Bossuet allait trop loin. Il y a des mouvements de l'âme qui aime Dieu pour lui-même, indépentiamment

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de toute vue personnelle. Il y a des mouvements passagers d'amour de Dieu, purs de tout intérêt personnel. Fénelon avait très bien vu tout cela ; mais il dépassait la mesure théologique quand'il écrivait qu'il pouvait exister des états permanents d'amour pur.

Fénelon admettait avec M'"^ Guyon qu'on peut faire le sacrifice absolu de son propre salut. Erreur. On ne peut pas sacrifier son salut propre parce qu'on n'a rien de plus cher. Fénelon répond : Si ! la gloire de Dieu est plus chère. C'est vrai, reprend Bossuet; mais la gloire de Dieu se procure par notre propre salut.

Saint François de Sales, disait M"" de la Maisonfort, a dit que le cœur indifférent peut même préférer l'enfer au paradis (vous connaissez ce passage) : « Je crois savoir, dit Bossuet, que saint François de Sales ne parle jamais d'indifférence dans le choix du paradis et de l'enfer. 11 dit bien que si par impossible il y avait plus de plaisir de Dieu dans l'enfer, le juste le préférerait, ce qui est certain; mais comme cela n'est pas et ne peut être, c'est précisément pour cela qu'il nV a point d'indifférence ; ne pouvant jamais y en avoir entre le possible et l'impossible, et que non seulement II ne veut pas, mais encore II ne peut pas vouloir que l'homme puisse consentir à sa damnation. C'est une chose qui n'a d'exemple ni dans l'Ecriture, ni dans aucun saint. »

Fénelon expliquait dans un sens plausible « le sacrifice absolu de son salut », ce sacrifice ne tombant pas sur la béatitude même créée, mais ne tombant que sur le seul intérêt propre pour l'éternité, c'est-à-dire sur le contentement de cet amour naturel de nous-mêmes, dans lequel consiste la propriété des âmes qui sont encore

POUR LE MYSTICISMH lO^

mercenaires. Il demeure que le texte même critiqué par Bossuet ne comportait pas toute la rigueur théologique. Féhelon le reconnut lui-môme plus tard.

M'"^ de Maintenon pria M""^ Guyon de faire descoi^férences à Saint-Cyr. Elle enseigna le moyen court pour faire oraison. C'étïit le titre de son premier écrit que devaient suivre tant d'autres.

Le luoyeti court enseignait une sorte d'oraison affective et de simplicité d'où les raisonnements étaient exclus. On se mettait en la présence de Dieu et on passait là, en silence, des heures délicieuses, en ne désirant rien, en aimant et même sans aimer, se tenant dans une sainte indifférence et dans un abandon à la volonté de Dieu.

Les pratiques de la dévotion ordinaire étaient réservées pour les commençants, pour les mercenaires; mais pour les enfants, c'était une religion en esprit et en vérité, une communication de l'âme à Dieu. La contemplation était le but de tout ce zèle.

Quel trouble allait-on jeter dans les habitudes ? Que dans l'oraison, si vous vous sentez recueilli d'un recueillement intime, vous abandonniez la méditation pour l'oraison d'affection et l'oraison d'affection pour la contemplation — la grâce de Dieu aidant — rien de mieux. Si vous avez trouvé, ne cherchez plus. Vous quittez une prière pour entrer dans la prière.

C'était le conseil de Fénelon et le raisonnement était

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juste; mais je crois qu'à Saint-Cyr, maîtresses et élèves abusèrent des avis de M'"' Guyon. M"'^ de la Maisonfort, l'enfant chérie de M™'' de Maintenon, esprit fin et élevé, une fleur et une imagination, s'abstenait des vêpres et de telle ou telle observance, pour chercher un exercice de piété plus relevé. C'était un régime d'exception, autant de règles que de têtes. On prêchait la liberté des enfants de Dieu, comme disait M"''' de Maintenon « à ceux qui ne sont pas encore ses enfants et quise servent de cette liberté pour ne s'assujettira rien ».

Le directeur de Saint-Cyr, Godet des Marais, évêque de Chartres, fut alarmé d'une pareille doctrine et des conséquences que chacune en tirait. Si seulement les âmes étaient devenues meilleures !

Bossuet disait à cette même de la Maisonfort: « La grande et la seule preuve de la bonne oraison c'est le changement de vie. Le dessein de l'oraison n'est pas de nous faire bien passer quelques heures avec Dieu; mais que toute la vie s'en ressente et en devienne meilleure. » La nouvelle méthode de spiritualité fit courir un danger à Saint-Cyr. C'était une émulation à qui entrerait dans la nue par la passe la plus haute. C'était une sorte d'esprit dédaigneux qui dégoûtait des choses simples, des oraisons ordinaires.

Cela fit du bruit et M*"^ Guyon dut cesser ses conférences. Surprise, elle s'adressa à Bossuet pour examiner ses écrits. Après quelques mois d'étude, l'évéque de Meaux eut un long entretien avec M"'*' Guyon chez les Religieuses du Saint-Sacrement de la rue Cassette. L'évéque, satisfait des explications reçues, communia la pieuse femme de sa propre main, le 30 janvier 1694.

L'abbé Fleury rapporte que M""' Guy on, aidée par le duc de Chevreuse, parvint à satisfaire Bossuet sur tous les points, à l'exception du pur amour ; M. de Meaux ne voulant pas admettre l'amour de Dieu pour lui-même, sans aucun rapport à notre béatitude. Ici Bossuet errait par excès de prudence. La doctrine du pur amour est admise par tous les théologiens ; tous enseignent que chaque fidèle est obligé de produire, plusieurs fois pendant sa vie, des actes d'amour pur et désintéressé. L'erreur, nous l'avons vu et nous y reviendrons, consisterait à croire qu'il peut y avoir en cette vie un état habituel de pur amour, excluant les actes explicites des autres vertus.

Cependant la spiritualité que M™'^^ Guyon avait enseignée <à Saint-Cyr et qui avait scandalisé Godet des Marais, remit en discussion les principes du mysticisme. }j[me Guyon s'était soumise à Bossuet ; mais elle avait trouvé dans Fénelon un défenseur de ce pur amour que l'évêque de Meaux avait peine à accepter. Tout à coup M"'^ Guyon écrivit à M"'^ de Maintenon lui demandant des commissaires pour juger sa doctrine. Elle obtint qu'on joignît à Bossuet, comme trop prévenu contre ses idées, Noailles, évêque de Châlons, etTronson, supérieur de Saint-Sulpice. M'"'^ de Maintenon accorda tout ce que désirait M™^ Guyon. Fénelon encore abbé n'intervenait pas au débat directement ; mais c'est bien lui qui avait guidé M""^ Guyon dans cette attitude présente. M"""' de Maintenon décrivait ainsi le rôle de Fénelon

I08 l-ÉNELON! APOLOGISTE Dl- LA FOI

dans une lettre à M"'' de Saint-Géran : « Il (Fénelon) m'a protesté qu'il ne se mêlait de cette aftaire que pour empêcher qu'on ne condamnât par inattention les sentiments des vrais dévots... Il est le défenseur de la piété et de la perfectioit chrétienne. »

Fénelon voulait qu'on épargnât la part de vérité qui se trouvait dans les erreurs de M'"^ Guyon. Aussi allaitil s'employer d'une manière -indirecte à faire triompher cette vérité. Il avait d'ailleurs écrit qu'il souscrirait sans restriction à tout ce que les examinateurs décideraient sur les matières de spiritualité.

Bossuet, Noailles et Tronson se réunirent à Issy, maison de campagne du séminaire de Saint-Sulpice, par déférence pour le vénérable supérieur, âgé de 74 ans, et souffrant.

Nous connaissons tous les détails des conférences d'Issy par un manuscrit, le Journal de M. Bourbon, le secrétaire de M. Tronson. Les pages de l'année 1695 sont complètes. Le bon M. Bourbon notait avec soin les visites des deux évêques de Meaux et de Châlons.

Les examinateurs se réunirent souvent. Dans l'intervalle des séances, ils étudiaient les questions qu'on avait soumises à leur examen. Connaissant la science de Fénelon sur les auteurs mystiques, ils lisaient les extraits qu'il leur envoyait. Ils pouvaient ainsi contrôler les écrits de M""" Guyon d'après des exemplaires autorisés.

Fénelon a rapporté dans sa Réponse à la Relaticni, et Bossuet ne l'a point contesté : « que ce prélat con\ W au commencement des conférences, qu'il n'avait jani.' -. lu ni saint François de Sales, ni le bienheureux Jean de la Croix, ni l.i plupart des auteurs mvstiques, et qu'il vou-

lut que Fénelon lui en donnât des recueils ; il fit en conséquence des extraits de saint Clément d'Alexandrie, dé saint Grégoire de Nazianze, de Cassien et du Trésor ascétique, pour montrer que les anciens n'avaient pas moins exagéré que les m3'stiques des derniers siècles ; qu'il ne fallait prendre en rigueur ni les uns ni les autres; qu'on en rabattit tout ce qu'on voudrait et qu'il en resterait encore plus qu'il n'en fallait pour contenter les vrais mystiques ennemis de l'illusion. »

Bossuet accoutumé au la.ngage exact et rigoureux de l'École, et peu familiarisé avec cette doctrine, assez nouvelle pour lui, laissa sans doute percer son étonnement de toutes ces suppositions impossibles,de tous cqs transports exagérés, qu'il traita dans la suite de pieux excès et d'amoureuses extravagances. Il parut craindre que Fénelon ne partageât véritablement des illusions dangereuses, et dès ce moment l'on commença de remarquer en lui une méfiance naissante.

Fénelon ne fut donc pas associé en personne aux conférences. Il venait dans les premiers temps à Issy avec quelques-uns de ses amis, M. de Beauvillierset M. de Chevreuse ; mais dans aucune autre circonstance, si ce n'est le jour de la signature des articles (lo mars 1695), Fénelon ne vint à Issy en même temps que Bossuet et Noailles; jamais, même après sa nomination à l'archevêché de Cambrai (^ février 1695), il n'assista aux réunions des examinateurs.

Et cependant son influence fut considérable dans la rédaction des articles. Comment cela se fit ?

Les conférenciers, disons Bossuet qui dirigeait les débats, Bossuet donc rédigea un projet en 30 articles.

no FENELON APOLOGISTE DE LA FOI

Fénelon n'en tut pas satistait, non pas qu'il improuvât les propositions exprimées ; mais il trouvait l'exposition de la doctrine insuffisante. Et que disent ces 30 articles?

Les premiers exigent du chrétien, en tout état quoique non à tout moment, de produire des actes de foi, d'espérance et de charité ; de faire des actes de foi en un Dieu tout puissant, créateur du ciel et de la terre ; en Dieu, Père, Fils et Saint-Esprit ; en Jésus-Christ Dieu et homme, médiateur, sans lequel on ne peut approcher de Dieu (1-4).

Tout chrétien doit désirer son salut éternel comme chose que Dieu veut. Ce désir n'est pas seulement un désir ou appétit indélibéré, mais une bonne volonté que nous devons former et opérer librement en nous avec le secours de la grâce. L'indifférence pour son salut est défendue. La sainte indifférence chrétienne regarde les événements de la vie (à la réserve du péché) et la dispensation des consolations ou sécheresses spirituelles

Dieu veut que tout chrétien lui demande la rémission

de ses péchés et la grâce de n'en plus commettre ; la

persévérance dans le bien et l'augmentation des vertus;

ainsi que la force contre les tentations, puisque la

concupiscence ne s'en va qu'avec la vie.

Les conférenciers remarquent que ces propositions sont de la foi catholique (6, 7, 8).

Tous ces actes ne dérogent point à la plus grande perfection du christianisme, et ne cessent pas d'être parfaits pour être aperçus (10).

Le chrétien n'a pas à attendre l'inspiration particulière de Dieu pour produire ces actes. Les commandements de

Dieu et les exemples des saints suffisent pour connaître la volonté de Dieu. Cela est vrai, dans la conduite de la vie, tant au spirituel qu'au temporel ; le chrétien, sous prétexte d'oraison extraordinaire, n'a pas à attendre que Dieu le détermine à chaque action ; le contraire conduit à l'illusion et à la nonchalance. Il est possible qu'il y ait eu quelques âmes d'élite que Dieu ait mues à chaque instant à tous les actes essentiels au christianisme et aux bonnes œuvres ; mais dans la pratique il est dangereux de conduire les âmes comme si elles étaient dans cet état (il, 25, 29).

C'est agir conformément à la volonté de Dieu que de vouloir ne pécher point (15).

Les fidèles môme les plus parfaits peuvent, à l'exemple des prophètes et des apôtres, réfléchir sur eux-mêmes et sur les dons qu'ils ont reçus, pour rendre grâces à Dieu de ses bienfaits. Seules ces réflexions sont dangereuses qui portent à des retours sur ses actions et sur les dons reçus pour repaître son amour-propre (i 6, 17).

Les mortifications conviennent à tout état du christianisme et il ne faut pas en éloigner les fidèles sous pré texte de perfection (18).

Les seules traditions apostoliques sont celles qui sont reconnues par toute l'Église (20).

Quant à l'oraison, c'est se tromper que de faire consister l'oraison perpétuelle dans un acte unique qu'on suppose sans interruption et irréitérable ; l'orarson perpétuelle consiste dans la disposition habituelle de ne rien faire qui déplaise à Dieu et à faire tout pour lui plaire . Les commissaires approuvaient les orais'ons de simplicité, de quiétude et autres oraisons extraofdinrfîres ; mais

les fidèles même les plus parfaits demeurent toujours disposés à produire les actes de foi et d'espérance. Ils admettaient que la sainteté est possible sans ces oraisons et qu'il ne fallait pas réduire la purification de l'âme à ces oraisons. Enfin, ils enseignaient que les trois personnes divines et les mystères du Fils de Dieu incarné ne pouvaient être exclus de la contemplation (19, 21,22, 23, 2^).

Sans méconnaître Tinspiration prophétique, les commissaires enseignaient que toute âme chrétienne vraiment soumise à Dieu doit se servir des lumières naturelles et surnaturelles qu'elle en reçoit, et des règles de la prudence chrétienne (26) ; et de plus qu'il ne faut point attacher le don de prophétie à un certain état de perfection et d'oraison (27) ; d'ailleurs les voies extraordinaires sont très rares et sont sujettes à l'examen des évoques (28).

Deux articles parlent des dernières épreuves. Les âmes que Dieu tient dans les épreuves ne doivent pas acquiescer à leur désespoir et damnation apparente, mais croire avec saint François de Sales que Dieu ne les abandonnera jamais. L'abandon du chrétien est de rejeter en Dieu toute son inquiétude et mettre en sa bonté l'espérance de son salut (31, 32). ,

Enfin Bossuet entendait ne vouloir pas parler ^^de la très sainte Vierge' Marie, en ce qui regarde les imperfections et le péché (30).

Tel était le projet que Fénelon trouva insuffisant parce qu'on ne s'expliquait pas suffisamment sur deux points: l'amour désintéressé et l'abandon parfait. Déjà il avait fait modifier le 29"^ article. Nous le savons par

deux lettres de Fénelon à Bossuet du 6 et 8 mars 1695. « Bossuet V supposait que les auteurs mystiques n'avaient jamais parlé de certains états où les âmes se trouvent quelquefois. Fénelon rappelle un passage formel de saint François de Sales sur ces sortes d'États « et le supplie humblement de considérer qu'il ne pouvait dans sa situation présente, souscrire par persuasion à cette assertion ». Bossuet parut sentir la justesse de cette remarque et rédigea l'article en la forme actuelle '. »

Fénelon demandait plus encore et il fit un contreprojet en 33 propositions que Bossuet rejeta. Cependant on avait senti qu'il fallait ajouter aux 30 premiers articles quelques articles lui donnant jusqu'à un certain point satisfaction.

D'après la relation de Dupuy, gentilhomme de la Manche auprès du duc de Bourgogne, « M. de Châlons pressa fortetnent M. de Meaux sur ces choses qui lui paraissaient justes et nécessaires. Ceci paraît exact. Bossuet a écrit de sa main à la suite du projet de Fénelon deux articles avec cette note : « Les deux propositions suivantes me furent données par M. l'Évêque de Châ-

I. S'il y a, ou s'il y a eu en quelque endroit de la terre un très petit nombre d'âmes d'élite que Dieu par des préventions extraordinaires et particulières qui lui sont connues, meuve à chaque instant, de telle manière à tous actes essentiels au christianisme et aux autres bonnes œuvres, qu'il ne soit pas nécessaire de leur rien prescrire pour s'y exciter, nous le laissons au jugement de Dieu ; et sans avouer de pareils états, nous disons seulement dans la pratique, qu'il n'y a rien de si dangereux, ni de si sujet à illusion, que de conduire les âmes comme si elles y étaient arrivées, et qu'eu tout cas ce n'est point dans ces préventions que consiste la perfection du christianisme. Art. xxix. '.

M. Cagnac. — Fcneloii. S

Ions, après les trente premières auxquelles ces cieux-cy furent adjoutées pour tempérer les autres. »

Ces deux articles figurent à peu près dans les mêmes termes aux numéros 13 et 33 de la rédaction définitive. Ils concernent précisément deux points sur lesquels Fénelon insistait dans son projet : rahandûii parfait et la charité qui domine et règle tous les actes des vertus chrétiennes '.

Après l'addition de ces deux articles, d'un autre qui devint le 12^ = et la correction du 29% l'archevêque de Cambrai ne fit plus de difficultés et il se déclara prêt à signer.

1. Art. XIII. — Dans la vie et dans l'oraison la plus parfaite, tous ces actes sont unis dans la seule charité en tant qu'elle anime toutes les vertus, et en commande l'exercice, selon ce que dit saint Paul: « La charité souffre tout, elle croit tout, elle espère tout, elle soutient tout. » Or, on en peut dire autant des autres actes du chrétien, dont elle régie et prescrit les exercices distincts, quoiqu'ils ne soient pas toujours sensiblement et distinctement aperçus. «

Art. -xxxHL — On peut aussi inspirer aux âmes pieuses et vraiment humbles, une soumission et consentement à la volonté de Dieu, quand même, par une très fausse supposition, au lieu des biens éternels qu'il a promis aux âmes justes, il les tiendrait, par son bon plaisir, dans les tourments éternels, sans néanmoins qu'elles soient privées de sa grâce et de son amour, qui est un acte d'abandon parfait et d'un amour pur, pratiqué par des saints, et qui le peut être utilement, avec une grâce très particulière de Dieu par les âmes vraiment parfaites, sans déroger à l'obligation des autres actes cidessus marqués, qui sont essentiels au christianisme.

2. Par les actes d'obligations ci-dessus marqués, on ne doit pas entendre toujours des actes méthodiques et arrangés ; encore moins des actes réduits en formule et sous certaines paroles, ou des actes inquiets et empressés; mais des actes sincèrement formés dans le cœur, avec toute ia sainte douceur et tranquillité qu'inspire l'esprit de Dieu. Art. xii.

POUR LE MYSTICISMr. II5

Le secrétaire de M. Tronson, Bourbon, rédigea quatre copies de 33 articles. N'ayant pas assisté à la dernière séance, il ne sut pas qu'un 34'' article avait été ajouté. La Relation de Diipuy rapporte que « ce dernier article fut dressé au moment même où l'on allait signer ». De fait, sur les deux copies remises à Fénelon et à M. Tronson, où les 33 premiers articles sont transcrits de la main de M. Bourbon, le 34' a été ajouté d'une autre écriture, celle de M . de Noailles ' .

En résumé, les 34 articles d'Issy furent rédigés par Bossuet; mais Fénelon, parles additions qu'il suggéra, a pu dire qu'il avait arrêté les 34 articles de concert avec les commissaires. Il n'y a pas de mauvaise foi à dire qu'il les a dressés avec eux, comme il n'y a pas de mauvaise foi dans ces paroles de Bossuet : « Nous présentâmes les 34 articles tout dressés au nouveau prélat ».I1 est prouvé que 30 articles et non 34 furent présentés et mal accueillis, que 33 furent présentés, après les additions faites dans le sens réclamé par Fénelon, et qu'ils furent bien reçus, et que le 34*^ fut ajouté le jour de la signature. Mais Bossuet veut dire qu'aucun des 34 articles ne fut rédigé par Fénelon lui-même. Chacun tire un peu trop le sens des termes de son côté, voilà tout'.

Ces articles d'Issy répondaient dans l'ensemble et dans chaque proposition à des erreurs de quiétistes. Et

1. Art. XXXIV. — « Au surplus, il est certain que les commençants et les parfaits doivent être conduits, chacun selon sa voie, par des règles différentes, et que les derniers entendent plus hautement et plus à fond les vérités chrétiennes. »

2. Cf. mon ouvrage : Fciielon Directeur de Conscience. Paris, de Gigord, 2c éd.

Il6 FÉNELON APOLOGISTE DE LA FOI

ce serait un travail intéressant d'opposer à chaque' article la proposition condamnée extraite des œuvres quiétistes ; mais à quoi bon, il suffit de connaître le code de la spiritualité, et ce serait pure science livresque de faire revivre les obscurs quiétistes.

Ces 34 articles d'Issy constituaient-ils tout le code de a vie spirituelle ? Le bon sens de Bossuet, qui ne voulait pas trop s'éloigner de la théologie de l'École, et la hardiesse mesurée et raisonnée de Fénelon, faisant inscrire de nouveaux articles, ont-ils découvert toute la région éclairée de la théologie mystique ? Ni Bossuet, ni Fénelon ne le crurent . Ils se réservaient l'un et l'autre pour illuminer ces questions, et déjà ils pensaient à écrire.

IV<^ LEÇON Pour le mysticisme. II. Fénelon et Bossuet.

Mesdames, Messieurs,

Bossuer, Noailles, Tronson et Fénelon avaient signé les 34 articles d'Issy. L'évêque de Meaux et l'évêque de Châlons convinrent de publier, de retour dans leurs diocèses, ces articles d'Issy, dans une ordonnance qui condamnerait en même temps les ouvrages de M"'' Guyon. Bossuet fit paraître cette ordonnance le i6 'avril 1695 ; Noailles, la sienne, le 25 du même mois.

Tout paraissait fini, quand tout recommença.

Bossuet s'était 'intéressé à la théologie mystique pendant les conférences d'Issy. Il résolut d'écrire un ouvrage qui expliquerait les 34 articles. De cette pensée est sortie ï Instruction sur les Etats d'Oraison.

Fénelon refusa d'approuver le livre de Bossuet. Il ne voulait pas d'abord paraître, en faisant siennes les idées de l'évêque de Meaux, rétracter des sentiments qu'on

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supposait inexacts et qu'il estimait justes. Il s'expliqua même aussitôt sur la chanté et sur l'oraison passive dans un mémoire qu'il soumit à Noailles et à Tronson et que tous les deux approuvèrent. Il ne voulait pas en outre, condamnant les expressions fâcheuses de M"'' Guyon, flétrir une femme dont il jugeait les intentions pures et innocentes. Fénelon se souvint ce jour-là qu'il était gentilhomme et français. Au surplus il prenait l'engagement de rendre compte de sa doctrine sur les matières contestées. C'était l'annonce du livre les Maximes des maints sur la Vie intérieure.

Avant d'envoyer son livre à l'imprimeur, Fénelon remit le manuscrit au cardinal de Noailles qui le garda trois semaines. Fénelon retoucha tous les passages que le Cardinal avait marqués d'un coup de crayon.

Sur le désir de Noailles Fénelon porta son ouvrage à M. Pirot, docteur de Sorbonne, homme aussi savant que judicieux, examinateur habituel de tous les livres et de toutes les thèses de théologie.

Tous deux examinèrent le petit volume des Maxitms des Saints en trois séances de quatre ou cinq heures chacune. Ils lisaient. M. Pirot arrêtait Fénelon à la moindre difficulté. Fénelon corrigeait. Pirot finit par déclarer que ce livre était tout d'or.

Tronson qui avait aussi examiné ^ouvrage et fait les remarques nécessaires, pensa également que le livre était correct et utile. Noailles, tranquille désormais sur Torthodoxie des Maximes ne posa qu'une condition : que le livre ne parut qu'après VInstruction de Bossuet.

Des amis trop zélés publièrent, à la fin de janvier 1697, l'ouvrage de Fénelon : Explication des Maximes

des Saints sur la vie intérieure. Bossuet était décidé à combattre le livre avant même son apparition : Il croyait que M. de Cambrai n'écrivait que pour soutenir « des livres dont la doctrine est le renversement de la piété », entendez : les livres de M"'^ Guyon.

Dès que l'ouvrage parut, Bossuet instruisit le roi de la diversité d'opinions qui existait entre lui et Fénelon. Il alla jusqu'à demander pardon au roi de ne lui avoir pas révélé plus tôt le fanatisme de son confrère. Bossuet se pressait trop. Un livre n'est pas subversif qui a reçu l'approbation de Pirot, Noailles et Tronson. Et puis Louis XIV n'était pas juge de la foi, mais le roi n'était pas obligé d'avoir une opinion sur une question de la théologie et il crut que le danger était grand : c'est pourquoi Louis XIV sera derrière Bossuet pendant toute cette discussion.

Bossuet publia son Instruction sur les Etals d'Oraison (mars 1697). C'est une œuvre magistrale et digne de Tévêque de Meaux. S'il est vrai que Bossuet n'avait, au temps des conférences d'Issy, qu'une connaissance superficielle des questions de spiritualité, la lecture de Ylnstruction prouve qu'il ne lui avait fallu que dix-huit mois pour se rendre maître dans cette science.

Le dirai-je, moi Fénelonien? L'ouvrage de M. de Meaux l'emporte sur celui de M. de Cambrai comme une œuvre d'art sur une ébauche. Fénelon n'eut le dessin que de formuler des maximes vraies et fausses, en les opposant, sur les points discutés de la théologie mystique, de développer les 34 articles d'Issy, mais en suivant la même méthode sèche, didactique, comme les articles du Code civil.

Fénelon avait d'abord composé un ouvrage plus complet, apportant mainte citation des auteurs : mais Noailles l'avait prié de condenser sa pensée dans quelques formules plus nettes, plus claires, formules que lui Noailles avait approuvées. Fénelon avait obéi; mais son livre n'était qu'un squelette, composé avec cette méthode froide et ennuyeuse d'opposer invariablement l'article faux à l'article vrai. Quoi d'étonnant que le public n'ait pas goûté le livre, à cette époque où les esprits s'étaient accoutumés à voir des œuvres d'art dans tous les genres de littérature, au théâtre et dans la chaire, dans l'histoire et dans la morale, et jusque dans les ouvrages de philosophie et de théologie, depuis Descartes et Pascal.

Bossuet a, dans son Instruction, habilement mêlé l'histoire des idées à leur exposition, jetant par-dessus les règles fixes et certaines du mysticisme le prestige de son style et de son mouvement oratoire.

Il donne des notions claires, justes, rassurantes. Il montre très bien comment la mystique est une fleur qui s'épanouit sur la tige de la théologie dogmatique. Mais le dirai-je ? Si V Instruction sur les Etats d" Oraison est un livre merveilleux, il n'est pas complet. Il ne donne pas une idée suffisante des différents genres de m^ysticité. Bossuet est orthodoxe et son livre est inattaquable. En le suivant on ne peut errer; mais il se tient en deçà des limites de la mystique chrétienne. Il a volontairement passé sous silence certains caractères du vrai mysticisme qui auraient gêné sa polémique. Un exemple : Qui niera que les états contemplatifs ne soient un grand moven de sanctification ? Pour vous convaincre.

lisez le chapitre xiv^ de la vie de sainte Thérèse. La contemplation suscite des actes de charité parfaite, elle allume toutes les générosités et tous les bons désirs. Or Bossuet a laissé tout cela dans l'ombre '.

Quoi qu'il en soit, l'évêque de Meaux se faisait le défenseur des vrais mystiques contre les abus de la fausse mysticité. Appuyé sur sa science théologique, augmentée de ses nouvelles connaissances mystiques, M. de Meaux, guidé par son robuste bon sens, sut respecter dans les auteurs ce qu'ils ont pu dire d'exact et d'édifiant, et foudroyer ceux qui avaient voulu prendre le masque de la piété pour propager des maximes dangereuses et des conséquences révoltantes. Il alla même jusqu'à excuser en quelques-uns « l'irrégularité ou l'exagération des expressions en faveur de leurs intentions ».

iMessieurs, pourquoi Bossuet ne fit-il pas pour Fénelon ce qu'il fit pour d'autres auteurs mystiques, excusant « l'irrégularité ou l'exagération des expressions en faveur de ses intendons » ? La querelle que nous déplorons n'aurait pas duré longtemps. Tous ceux qui ont étudié cette lutte des deux grands évêques du xvii'^ siècle n'ont pu s'empêcher de remarquer beaucoup d'humanité dans la conduite de l'évêque de Meaux. Le grand Bossuet fut exaspéré par la résistance de Fénelon^, et la résistance accroît la force qui attaque. Tous deux croyaient avoir raison : il est naturel qu'ils aient exposé leurs raisons de croire; mais tandis que le Saint-Siège était saisi de la question, tandis que le vrai juge de la foi examinait, avec l'impartialité que vous savez, la doc-

I. Cf. Huvelin, Quelques directeurs d\imes au XVIl^ siècle, 2« vol.

trine soumise à son tribunal, pourquoi faire intervenir à chaque instant le roi en personne, empruntant la plume de Bossuet? pourquoi ces persécutions des amis de Fénélon ? le renvoi de Versailles des personnes attachées à l'éducation du duc de Bourgogne? le renvoi de Saint-C3"r de M'"' de la Maisonfort ? pourquoi la révocation de Fénelon comme .précepteur du petit-fils du roi? sans doute pour montrer à Rome que la personne de Fénelon n'était pas plus défendable que sa doctrine. Les procédés demeurent trop humains.

Et si l'on rappelle la censure, demandée par Bossuet, de 60 docteurs de Sorbonne, pendant que se poursuivait à Rome l'examen impartial des Maximes des Saints, l'on conviendra que ces manœuvres manquaient de dignité et qu'il est d'autres façons, et meilleures, de défendre la vérité.

Laissons cela. Que disaient les Maximes des Saints ? Voilà l'intérêt manifeste de la querelle entre Bossuet et Fénelon. Le public préfère le terrain des faits que nous explorerons dans un instant; mais la littérature de polémiste ne vaut pas pour nous la question théologique. Si l'archevêque de Cambrai lutta sur le terrain des faits, avec quel succès, nous le veirons, c'est que Bossuet l'y convia le premier. Dès ce jour la discussion déviait et tombait de cette hauteur sereine de la doctrine où elle aurait toujours dû se tenir.

Donc Fénelon ne pouvait pas approuver le livre de Bossuet sur les Etats d'Oraison « parce qu'il avait deviné que, sous cette approbation, l'évoque de Meaux tentait

une rétractation déguisée, rétractation que Fénelon jugeait inutile et même nuisible à son caractère, puisqu'il n'avait pas dans le cœur les sentiments quiétistes que soupçonnait Bossuet.

Besoin était pour l'archevêque de Cambrai d'expliquer sa doctrine, d'exposer au public ses véritables sentiments. Il s'}^ était engagé et les personnages les plus éminents de l'Église de France avaient approuvé sa décision. Il écrivit ses Maximes des Saints.

Après le fameux préambule où se trouve la description des cinq états différents d'amour de Dieu, depuis l'amour servile jusqu'à la parfaite charité, l'auteur divise s€wi ouvrage en 45 articles.

Ces cinq états ne sont que la gamme nuancée de l'amour de Dieu dans les âmes. Ils se résument à deux dans saint François de Sales : l'amour de bienveillance et l'amour de convoitise : « L'amour de convoitise est celui par lequel nous aimons quelque chose pour le profit que nous en prétendons ; l'amour de bienveillance est celui par lequel nous aimons quelque chose pour le bien d'icelle ' . »

Chacun des 45 articles renferme deux parties : la première, intitulée article vrai, expose la doctrine des vrais mystiques sur le pur amour; la seconde, intitulée article faux, montre l'abus que l'on a fait ou que l'on peut faire de la doctrine des saints sous une fausse apparence de perfection.

Fénelon adopta cette forme didactique, nécessairement froide et sèche, pour mieux distinguer les principes

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