Avertissement
2. Albert Chérel, Fciicloii. lîxpUcatiûii des nhj.xiiws des saints sur la vie intérieure. Paris, Bloud, 191 1.
ses juges de Rome. Quoi qu'on fît, Rome ne souffrit pas qu'on les condamnât.
Qu'est-ce à dire ? C'est que l'énclon avait pu se tromper dans l'expression ; mais qu'il n'avait pas dans le cœur les erreurs que Bossuet lui reprochait.
Si les explications de Fénelon parurent satisfaisantes à Rome, pourquoi n'aurait-on pas demandé à l'auteur des Maximes de corriger son livre, dans le sens des explications qu'il allait donner. Tout aurait été fini; mais Bossuet croyait le livre foncièrement mauvais. Fénelon eut l'idée de faire ce que je souhaite en ce moment. Noailles approuvait ce projet de correction. L'évêque de Meaux exigeait une rétractation complète.
Si la doctrine de M. de Cambrai était à ce point subversive de la reHgion, comment se fait-il que cinq examinateurs sur dix, après 64 séances d'examen, déclarèrent que le livre des Maximes des Saints ne méritait aucune censure ? Les cinq examinateurs favorables avaient accepté les explications de l'auteur sur les formules critiquées et ils avaient raison d'absoudre l'expression à cause des intentions ; les cinq autres se renfermaient dans le sens obvie des expressions, ils condamnaient le texte qui leur était présenté, et ils avaient encore raison. Fénelon avait eu le dessein d'énoncer les formules orthodoxes du mysticisme dans toute la rigueur théologique. Les cinq théologiens de Rome entendaient donc juger le texte avec toute la rigueur théologique. On était en droit d'exiger de Fénelon un langage exact, eu égard aux circonstances favorables aux erreurs quiétistes.
Fénelon, il faut le dire, fut induit en erreur même
par les vrais mystiques, ceux que l'Eglise a canonisés. Je m'explique. Fénelon avait lu les auteurs mystiques et il avait pu faire approuver les grandes et belles règles de la théologie mystique dans les 34 articles d'Issy. Personne ne doutera que Fénelon n'ait voulu conformer sa doctrine à la doctrine de sainte Thérèse et de saint François de Sales. Il avait cru pouvoir parler le langage mystique, et il fut tout étonné quand lui, l'amant des mystiques orthodoxes et canonisés, fut averti que son langage était incorrect.
Cependant rien n'était plus juste que cette critique.
Saint François de Sales et sainte Thérèse avaient pu s'exprimer sans danger et avec toute la candeur et la simplicité de leur âme, dans un temps où rien ne les avait encore avertis des fausses interprétations que l'on pouvait donner à la sainte innocence de leurs pensées ; mais le temps était venu où l'Église, instruite par urîe triste expérience, devait dans sa sagesse, tracer, avec toute la rigueur théologique, la ligne exacte et précise où la véritable piété doit s'arrêter, si elle ne veut pas s'exposer au danger de s'égarer dans des voies corrompues, ou de se nourrir d'inutiles et extravagantes illusions.
Il serait facile — et cela a été fait — de mettre en parallèle la doctrine mystique de Fénelon et la doctrine mystique des saints, et vous vous demanderiez pourquoi les Maximes des Saints ont été condamnées. Fénelon n'a fait que transcrire les pensées de saint François de Sales sur l'indifférence, sur les souhaits impossibles, sur l'amour pur. Et telle pensée de sainte Chantai, dégagée de son contexte, comme les propositions de Fénelon
séparées de ses explications, est du pur quiétisme. Pourquoi donc Fénelon a-t-il été condamné ? Fénelon répond lui-même. " Il est vrai, disait-il à Ramsay, que les propositions et les expressions dont je m'étais servi, et d'autres bien plus fortes dont je m'étais servi avec bien moins de correctifs, se trouvent dans les auteurs canonisés; mais elles n'étaient point propres pour un ouvrage dogmatique. Il y a une différence de style qui convient aux matières et aux personnes différentes . Il y a un style de cœur, et un autre de l'esprit; un langage de sentiment et un autre de raisonnement. Ce qui est souvent une beauté dans l'un est une imperfection dans l'autre. L'Eglise, avec une sagesse infinie, permet l'un à ses enfiints simples; mais elle exige l'autre de ses docteurs. Elle peut donc, selon les différentes circonstances, sans condamner la doctrine des saints, rejeter leurs expressions fautives, dont on abuse'. »
Et il est impossible de ne pas admirer ici la clairvoyance de Bossuet. Quand même l'évêque de Meaux n'aurait pas compris jusqu'où pouvait aller le langage mystique dans lequel il ne voyait d'abord que de pieuses extravagances, il faut reconnaître qu'il sut dénoncer des propositions et des expressions dont la rigueur théologique laissait à désirer.
Quel mérite, direz-vous, à dénoncer une expression incorrecte! Nous ne connaissons la pensée que par la parole. Quand même la pensée de Fénelon était exacte, il fallait combattre l'expression. Les faux mystiques s'en seraient servi comme d'une arme.