Œ. C, t. IV, p
M. Cagnac. — Fénelon. o
et il signa le XIIP article qui enseigne « que dans la vie et l'oraison la plus parfaite, tous les actes des vertus chrétiennes sont unis dans la seule charité, en tant qu'elle anime ces vertus et qu'elle en commande l'exercice '. »
A la vérité, l'évèque de Meaux en signant cet article ne voulait pas renoncer à son opinion sur la nature de la charité; mais tout en soutenant sa théorie, il reconnaissait la valeur de l'opinion générale des théologiens et il s efforçait de la concilier avec son opinion particulière.
Dans le Soîiiiiiaire de la doctrine du livre des Maximes, publié en 1697, Bossuet avoue que la bonté absolue de Dieu, sans aucun rapport à nous, est le motif principal de la charité, et que la béatitude est un motif secondaire de la charité, quoique essentiel à ses actes et inséparable du motif principal.
Mais Fénelon répondait avec raison : si la béatitude est un motif essentiel, quoique secondaire de Tacte de charité, comment peut-on dire que la charité est un amour de Dieu pour lui-même, indépendamment de la béatitude qu'on trouve en lui ?
Bossuet paraît s'être rapproché encore davantage de Fénelon, dans l'opuscule Schola in tuto : le motif de la béatitude n'est pas toujours actuel et explicite ; mais il peut être seulement virtuel ou implicite. — Mais, répondait encore Fénelon, comment peut-on regarder le motif, même virtuel ou implicite, de la béatitude comme essentiel à l'acte de charité, puisqu'il est permis d'en faire abstraction dans les suppositions impossibles?
I. Le xxxine article d'Issy autorisait plus encore l'amour désintéressé. Vovez leçon précédente, p. ir^.
Bossuet n'allait-il pas jusqu'à écrire dans Mystici in luto que selon la doctrine du plus grand nombre des tHéologiens, l'homme devrait aimer Dieu, quand même il n'espérerait aucune béatitude. Comme la controverse entre Bossuet et Fénelon eût vite pris fin, si l'évêque de Meaux avait parlé dès le début comme il parla plus tard dans Mystici in tiito !
L'évêque de Meaux modifia-t-il encore son opinion jusqu'à reconnaître que le motif secondaire de la béatitude, quoiqu'il entre ordinairement dans l'acte de charité, ne lui est pas essentiel, et est même exclu dans les actes du plus parfait amour? Quoi qu'il en soit, l'opinion de Fénelon sur la nature de la charité est celle du plus grand nombre des théologiens et des écoles catholiques ' .
La doctrine du pur amour demeure un enseignement de l'Eglise. Il est donc permis de parler encore du « pur amour », n'en déplaise à Crousié, qui en veut à Fénelon d'avoir écrit sa dissertation « de Amore puro ».
Il est donc permis de soutenir la possibilité et Tobligation des actes de pur amour, mais encore la possibilité d'un état habituel d'amour pur dans lequel on aime habituellement Dieu pour lui-même, quoiqu'on y produise de temps en temps des actes d'espérance. Cet état habituel n'est que l'habitude de la charité que les théologiens
I. Le P. Massoulié, adversaire déclaré de Fénelon et un de ses juges, dans son Traité de l'amour de Dieu, ne se montre pas moins affirmatif que Fénelon sur la doctrine du pur amour : « Nous devons aimer notre béatitude infiniment moins que la gloire de Dieu en lui-même... Elles (lésâmes parfaites) lui disent (à Dieu) que le connaissant aussi aimable qu'il est, elles l'aiment et le veulent aimer pendant toute l'éternité, quand même il ne leur aurait jamais fait aucun bien... »
reconnaissent comme possible et réel dans tous les fidèles en état de grâce. On peut même admettre en cette vie, un état habituel de pur amour dans lequel tous les actes des autres vertus, même les actes d'espérance, sont produits par le commandement et par le motif de la charité ou de la plus grande gloire de Dieu.
L'erreur commencerait si l'on croyait qu'il fût permis de faire des actes de pur amour dans lesquels on renonce formellement au désir de la béatitude, ou qu'il y eut en cette vie un élat habituel de pur amour dans lequel la crainte des châtiments et le désir des récompenses n'ont plus de part, ce qui exclut de l'état de la perfection les actes d'espérance et le désir du salut.
Et c'est cela qu'on a reproché à Fénelon. Etait-ce la pensée profonde de l'auteur des Maximes des saints ? Comment le croire et comment accorder cette doctrine avec le V^ article d'Iss)^ que lui Fénelon avait signé ? '( Tout chrétien, en tout état, quoique non â tout moment, est obligé de vouloir, désirer et demander explicitement son salut éternel. » Les explications de Fénelon prouvent qu'il n'avait jamais pensé autrement ; mais la proposition des Maximes : « dans l'état de la vie contemplative... on perd tout motif intéressé de crainte et d'espérance » pouvait paraître fausse, et elle l'est dans le sens naturel qu'elle présente.
Que disait en effet Fénelon pour justifier la proposition incriminée? Il entendait par intérêt propre dont les parfaits sont exempts, non pas l'attachement surnaturel aux donsdeDieu, maisun attachement mercenaire, fondésur l'amour naturel de soi, attachement qui fait qu'on ne désire pas le salut par le pur motif de la gloire de Dieu,
l>OHK I.K MYSTICISMK 13 3
mais aussi par un amour naturel de notre bien particulier '.
Tout cela est clair. L'intention de Fénelon est sauve; mais Bossuet n'était pas obligé de lire dans les cœurs pour juger de l'orthodoxie d'une doctrine. Quand même l'évêque de Meaux n'aurait pas ignoré que le terme d'intérêt propre signifiait un attachement mercenaire aux dons de Dieu, n'aurait-il pas été inquiet du sens naturel du mot intérêt propre dans le passage où Fénelon décrit le cinquième état d'amour de Dieu ? Après avoir dit qu'il y a en cette vie un état habituel de pur amour sans aucun mélange du motif de ïiiitérét propre, Fénelon ajoute : ni la crainte des châtiments, ni le désir des récompenses n'ont plus de part à cet amour, c'està-dire à cet état d'amour. Il ne se borne donc pas à exclure de cet état le désir mercenaire des récompenses, mais en général le désir des récompenses et par conséquent l'attachement même surnaturel aux récompenses éternelles.
Bossuet était porté à croire que tel était le sens du mot intérêt propre, partout où il le rencontrerait.
Fénelon expliquait avec la même clarté les autres
; . « Plus vous lirez ce livre (Lfi Maximes des Saints), disait-il dans l'Instruction pastorale du 15 septembre 1697, plus vous verrez que mon système dépend du terme à' intérêt propre. S\ ce terme n'est point expliqué dans le livre, c'est que nous avons supposé que tout le monde le prendrait comme nous, pour signifier un attachement mercenaire aux dons de Dieu, par un amour naturel de soi-même. Nous avions supposé ce sens, comme établi par tous les meilleurs auteurs de la vie spirituelle qui ont écrit en français... Si vous prenez le texte du livre dans le sens que nous venons d'expliquer, vous en trouverez toulela suite simple et naturelle ! » Œ. C, II, 286.
expressions suspectes et les explications étaient d'autant plus franches qu'elles concordaient avec les articles d'Issy reconnus et signés par lui-même.
Les erreurs des Maximes n'étaient donc que des inexactitudes de langage dont les meilleures intentions ne préservent pas les auteurs les plus instruits. Mais dans un ouvrage théologique, répétons-le, le juge ecclésiastique doit poursuivre et condamner tout sens ambigu.
Bossuet attaqua les Maximes des saints, malgré les embarras qu'il suscitait à Noailles, qui avait permis la publication du livre. L'archevêque de Cambrai aurait désiré une explication intime entre gens intéressés à la question; mais l'évêque de Meaux n'accepta pas les conditions proposées. Il avait naguère promis à Fénelon des Remarques qui auraient pu terminer le différend dans le silence d'un cabinet. Ces Remarques ne parvinrent jamais à Cambrai. L'évêque de Meaux voulait-il un débat public ?
« Prenez le parti qu'il vous plaira, s'écria Bossuet, je vous déclarerai que j'élèverai ma voix jusqu'au ciel contre des erreurs que vous ne pouvez plus ignorer. J'en porterai mes plaintes jusqu'à Rome et par toute la terre, et il ne sera pas dit que la cause de Dieu sera ainsi lâchement abandonnée, fussé-je seul, j'entreprendrai la chose. »
Évidemment pour Bossuet " il y allait de toute l'Église » et Fénelon avait tort avant toute discussion. Si l'affaire était si claire, comment .se fait-il que demain à Rome les examinateurs se partageront en nombre égal dans le jugement de la doctrine de Fénelon ?
Fénelon porta donc son livre à Rome ; mais il n'obtient pas du roi la permission d'aller le défendre luimême. Louis XIV lui enjoignit le i" août 1697 de se rendre dans son diocèse et lui défendit d'en sortir. Il pouvait envoyer à Rome ses défenses par écrit.
Le 2 août, Fenelon quittait Versailles qu'il ne devait plus revoir ; il confiait au vertueux et tîdèle Chantérac le soin de le remplacer à Rome. L'abbé Bossuet, le triste neveu d'un grand homme, fut le mandataire de l'évêque de Meaux.
Alors commença pour Fénelon cette lutte de plume en partie double : à Rome et en France, à Rome pour expliquer ses sentiments intimes, en France pour répondre aux écrits de Noailles, de Godet des Marais et surtout de Bossuet.
L'évêque de Meaux pensait- il écraser son adversaire sous une avalanche d'écrits latins et français ? On le penserait à parcourir ses nombreux opuscules qui remplissent plusieurs volumes de ses Œuvres Complètes. Fénelon ne voulut pas se laisser écraser. Il écrivit d'abord ses Quatre Lettres à Bossuet, où la précision le dispute à la clarté, Lettres qui inspiraient pour sa cause un intérêt général.
Ne voyez-vous pas qu'avec des sentiments aussi personnels sur la question, la dispute devait prendre une ampleur inaccoutumée, activée et entretenue qu'elle était par les deux plus grands hommes d'Église du xvii^ siècle ?
Fénelon était convaincu que sa doctrine n'était que la doctrine de saint François de Sales et de sainte Thérèse^ Bossuet n'était pas moins convaincu que l'Eglise courait un grand danger, que le Molinosisme renaissait. ( Vous
VOUS plaignez, lui disait Bossuet, de la force de mes expressions : il s'agit de dogmes nouveaux qu'on voit introduire dans l'Eglise, sous prétexte de piété. Si, en effet, il est vrai que ces dogmes renouvellent les erreurs de Molinos, sera-t-il permis de se taire? » L'évêque de Meaux voulait combattre ces nouvelles doctrines et ne relâcher rien « des rigueurs du langage théologique ».
Mais Bossuet comprenait qu'il ne pouvait vaincre son adversaire sur le terrain des idées. Il semblait même redouter que les sentiments du public se retournassent contre lui, à cause de l'éloquence insinuante de Fénelon. Il terminait cette première partie de la lutte par cette phrase qui trahissait son désenchantement : « Pour des lettres, composez-en tant qu'il vous plaira ; divertissez la cour et la ville ; faites admirer votre esprit et votre éloquence, et ramenez les grâces des Lettres pnwinciales, je ne veux plus avoir de part au spectacle que vous semblez devoir donner au public. »
Et Fénelon aussi semblait vouloir terminer cette discussion ; mais il tenait à parler le dernier, comme un accusé. Aux lettres de Bossuet il opposait ses lettres : « Vous m'attribuez les impiétés les plus abominables, cachées sous des subterfuges déguisés en correctifs. Malheur à moi ! si je me taisais. Mes livres seraient souillés par ce lâche silence, qui serait un aveu tacite de l'impiété... Que le Pape condamne mon livre, j'espère que Dieu me fera la grâce de me taire... Mais tant que le Saint-Siège me permettra de montrer mon fnnocence et qu'il me restera un souffle de vie, je ne cesserai de prendre le ciel et la terre â témoin de l'injustice de vos accusations. »
Bossuet se flattait-il d'obtenir une rétractation par ces procédés violents ? Fénelon montra combien cette méthode « des poings baissés et des points levés » est inféconde : « mes idées ne sont ici, écrit-il ironiquement, « qu'un éblouissement de peu de durée », et ailleurs, comme pour alarmer l'Église : « ce court éblouissement est un malheureux mystère et un prodige de séduction. »
Bossuet, étonné et surpris de ces ripostes, trouvait en face de lui un homme pour lui répondre avec un « esprit à faire peur ». Il se plaignait du mordant de sa phrase. Vraiment un jeune évêque aurait pu mesurer ses termes en s'adressant à l'oracle de l'Église gallicane ! Mais répliquait encore Fénelon, « défiez-vous de votre délicatesse. Après m'avoir donné si souvent des injures pour des raisons, n'avez-vous point pris mes raisons pour des injures?... Peut-être ai-je un peu trop élevé la voix ; mais le lecteur pourra observer que j'ai évité beaucoup de termes durs qui vous sont le plus familiers. — Et il finissait par ces* lignes qui, par le mouvement oratoire, la noblesse de l'idée, jointe à la simplicité de l'expression, forment une des plus belles phrases françaises.
" Nous sommes, vous et moi, l'objet de la dérision des impies et nous faisons gémir tous les gens de bien ; que tous les autres hommes soient hommes, c'est ce qui ne doit pas surprendre; mais que les ministres de f.-C, ces anges des Églises, donnent au monde profane et incrédule de telles scènes, c'est ce qui demande des larmes de sang. Trop heureux si, au lieu de ces guerres d'écrits, nous avions toujours fait notre catéchisme dans nos diocèses pour apprendre aux pauvres villageois à craindre et à aimer Dieu. »
A Home cependant se continuait l'examen du livre de Fénelon. Les explications de l'auteur avaient éclairci ce que la doctrine pouvait contenir d'équivoque et de hasardé dans l'expression de la pensée. Aussi cinq examinateurs sur dix votèrent constamment en faveur du livre des Maximes. L'abbé Bossuet attribuait ce succès aux intrigues des partisans de l'archevêque de Cambrai et à l'influence de notre ambassadeur, le cardinal de Bouillon.
Ces nouvelles déconcertaient Bossuet. N'avait-il pas annoncé au roi, à M'"^ de Maintenon, au public, à toute l'Église, que les erreurs monstrueuses qu'il avait notées, lui Bossuet, dans la doctrine de Fénelon, seraient foudroyées par le Saint-Siège, aussitôt qu'elles auraient frappé l'oreille du Pape. Et voyez le résultat ! Son neveu lui écrivait même : « Le Pape, ces jours passés, a dit que l'affaire n'était pas si claire. »
Pouvait-on se résoudre à cette demi-défaite ? L'abbé Bossuet expédia à son oncle un plan de campagne : enlever à M. de Cambrai le préceptorat ; frapper les parents et les amis de Fénelon, pour intimider tous ceux qui auraient été portés à lui accorder son appui ; annoncer à toute l'Furope la disgrâce de l'archevêque; mieux encore, faire connaître l'attachement de M. de Cambrai pour M'"'' Guyon et pour le P. Lacombe ; atteindre la doctrine en flétrissant la personne.
Et Bossuet suivit ce programme, et cette attitude n'est pas héroïque. Ces coups d'autorité ne firent pas à Rome l'effet qu'on attendait. On y fut même scandalisé
de l'abus du crédit de Bossuet, au moment où la cause était pendante, où rien ne pouvait encore faire préjuger si la doctrine des Maximes serait approuvée ou condamnée. Les examinateurs favorables à Fénelon, loin de se laisser intimider, vantèrent plus hautement sa piété et la pureté de sa doctrine.
C'est alors que Bossuet éleva encore plus haut la voix. Il publia sa Relation sur le Ouiétisme, le monument le plus affligeant de cette controverse. Laissant les disputes doctrinales, Bossuet changeait la nature de la discussion en apportant des faits personnels. Rien ici. Messieurs, ne peut excuser Bossuet. Ce grand homme s'est laissé entraîner par l'emportement de son neveu, lequel neveu lui répétait sans cesse que tout était perdu, si l'on n'achevait pas de perdre Fénelon. Je demeure convaincu que le nouveau plan d'attaque répugna d'abord à la noblesse de sa grande âme. Il n'avait jamais traité de cette façon les protestants, ni Jurieu, ni Ferry.
Qu'était cette Relation, en dehors des qualités de style et d'art, je devrais dire, d'artifice dans l'exposition, qualités qui font de cet écrit un modèle de pamphlet ? C'était la vie de M.""" Guyon que Bossuet n'avait connue que par des confidences ; la correspondance de Fénelon quand celui-ci, jeune encore, entourait l'évêque de Meaux de respect et de déférence. Bossuet s'était fait remettre par l'évêque de Chartres une lettre de Fénelon à M'"^ de Maintenon, dans laquelle il s'était ouvert à elle avec tout l'abandon de la confiance et de l'estime. Cette lettre, Bossuet la commentait avec ironie.
Voilà le fond de la Relation, et pour couvrir tout ce... déballage quelques faits historiques plus ou moins importants.
La Relation sur le Quiétisme eut un énorme succès. « Le livre de M. de Meaux, écrit M""^ de Maintenon à Noailles, fait un grand fracas ici... les foits sont à la portée de tout le monde : les folies de M""-' Guyon divertissent ; le livre est court, vif et bien fait. On se le prête, on se l'arrache, on le dévore. »
Les amis de Fénelon furent atterrés. Lui se taisait et il aurait continué de se taire, si Chantérac ne lui avait pas écrit de Rome : «... Le jugement de votre livre dépend absolument de la vérité ou de la fausseté des faits qu'on vous suppose. Si vos mœurs sont suspectes, on ne doit plus douter que vous n'ayez abusé des expressions des . saints et bons mystiques, et que vous n'ayez cherché à cacher sous leurs paroles un sens tout contraire au leur, pour autoriser les plus damnables maximes des quiétistes... Votre silence dans cette occasion serait regardé ici comme une pleine et entière conviction de tout ce qu'on vous impute. »
Fénelon répondit à Bossuet. En trois semaines il composa sa Réponse à la Relation sur le Quiétisme, chefd'œuvre de discussion et d'éloquence par la clarté dans l'exposition des faits, par le soin de mettre dans la justification plus de précision que n'en offraient les accusations ; parla simplicité, la noblesse, l'élégance du style ; ajoutez la profonde indignation d'une âme vertueuse qui résonnait juste et prêtait à sa parole un accent inconnu.
Fénelon s'étonne d'abord que Bossuet ait transporté ; sur les faits une discussion qui n'avait été jusqu'alors agitée que sur des points dogmatiques. " Pourquoi sortir du livre, si le texte suffisait pour le faire censurer?
Mais M. de Meaux commençait à s'embarrasser et à être embarrassé sur la dispute dogmatique... Il attaque ma personne, quand il est dans l'impuissance de répondre sur la doctrine... alors il a recours à tout ce qui est le plus odieux dans la société humaine. Le secret des lettres missives, qui dans les choses d'une confiance si religieuse, si intime, est le plus sacré après celui de la confession, n'a plus rien d'inviolable pour lui. »
Puis il relève tous les endroits faibles de la Relation. Bossuet était loin d'avoir toujours visé juste. Il sourit, je ne sais où, il se moque même parce que M"'* Guyon s'est appelée « la mère » du P. Lacombe. Mais, dit l'abbé Huvelin ', sainte Catherine de Sienne, souffrant dans son cœur toutes les douleurs du Christ, participait par sa souffrance à la fécondité de N.-S. Elle était entourée de disciples qu'elle appelait « ses enfants », « les fils de sa douleur ». Il y a là de ces relations de maternité spirituelle que l'Église a approuvées.
Si Fénelon a été trompé par M™^ Guyon, il l'a été très innocemment sur les témoignages que l'évêque de Genève, d'Arenthon, a rendus à sa piété et à ses mœurs.
Bossuet lui-même, qui accuse Fénelon d'avoir soutenu M""^ Guyon, a examiné six mois de suite cette même M"'^ Guyon, et après avoir pris une connaissance approfondie de tous ses manuscrits les plus secrets, il l'a autorisée à approcher habituellement des sacrements, et tout en condamnant les erreurs de sa doctrine, il a permis qu'elle exprimât dans une déclaration : qu'elle avait toujours eu l'mtention d'écrire dans un sens très
1. Huvelin, Quelques directeurs d'âmes ati XVIh siècle, 2^ vol.
catholique, ne comprenant pas alors qu'elle en pût donner un autre.
« Si M. de Meaux, écrivait Fénelon, qui avait une connaissance détaillée des manuscrits les plus secrets de M""^ Guyon, de ces manuscrits dont il a rapporté dans sa Relation des fragments si remarquables, pour la représenter comme infectée des principes les plus dangereux et les plus extravagants, a cru cependant qu'on pouvait excuser ses intentions, comment moi, à qui tous ces manuscrits, toutes ces visions... étaient entièrement inconnues, n'aurais-je pas le droit de présumer intérieurement en faveur des intentions de M""^ Guyon, comme M. de Meaux en présumait dans des actes publics. »
Fénelon terminait par ce défi remarquable : « S'il reste à M^ de Meaux quelque écrit ou quelque autre preuve à alléguer contre ma personne, je le conjure de n'en point faire un demi-secret pire qu'une publication absolue ; je le conjure d'envoyer tout à Rome, afin qu'il me soit promptement communiqué par les ordres du Pape. Je ne crains rien, Dieu merci, de tout ce qui me sera communiqué et examiné juridiquement; je ne puis être en peine que des bruits vagues et des allégations qui ne seraient pas approfondies. S'il me croit impie... il doit employer non dans des libelles, mais dans une procédure juridique, toutes les preuves qu'il aura. Pour moi, je ne puis m'empêcher de prendre ici à témoin celui dont les yeux éclairent les plus profondes ténèbres et devant qui nous paraîtrons bientôt : il sait, lui qui lit dans mon cœur, que je ne tiens à aucune personne ni à aucun livre ; que je ne suis attaché qu'à lui et à son Église ; que je gémis sans cesse en sa présence pour
lui demander qu'il ramène la paix et qu'il abrège les jours de scandale ; qu'il rende les pasteurs aux troupeaux, qu'il les réunisse dans sa maison et qu'il donne autant de bénédictions à M. de Meaux qu'il m'a donné de croix. «
La Relatio)i de Bossuet avait frappé de stupeur les amis de Fénelon, la Réponse rendit le bonheur et la sérénité à ceux qui n'avaient pas cessé de croire à la vertu. Le public devenait favorable à l'archevêque de Cambrai tant à Paris qu'à Rome.
Bossuet crut son honneur intéressé à changer cette disposition et il publia ses Remarques sur la Réponse à M. de Cambrai. Le nouvel écrit plus long que le premier n'offrait plus le même intérêt. Tout avait été dit qui pouvait exciter la curiosité ; mais les accusations se faisaient plus véhémentes.
Fénelon répondit. Quinze jours suffirent pour écrire la Réponse aux Remarques. « Monseigneur, jamais rien ne m'a tant coûté que ce que je vais faire ; vous ne me laissez plus aucun moyen pour vous excuser en me justifiant. La vérité opprimée ne peut plus se délivrer qu'en dévoilant le fond de votre conduite. Ce n'est plus ni pour attaquer ma conduite, ni pour soutenir la vôtre que vous écrivez, c'est pour me diffamer. »
Il faut avouer que Bossuet eut quelquefois la main lourde.
Il osa comparer Fénelon et M""" Guyon à Montan et <à Priscille I Parole impardonnable, Messieurs. Je veux bien que l'odieuse comparaison lui ait échappé. Elle a jailli de sa plume ardente. « Exaspéré par l'invulnérable souplesse de Fénelon, il ne se possède plus. Il jette
brusquement sa bonne épée des anciens jours contre Claude. Il prend le premier stylet venu. Il frappe, et sans plus songer à l'arme empoisonnée qu'ont touchée ses mains honnêtes il ne voit plus que l'hérésie pantelante et son ennemi par terre ' . »
Oui, par terre. Mais il s'est relevé, avec cette splendeur de fierté qui lui était propre, les yeux brûlants d'un mépris hautain, les narines frémissantes de dégoût, l'esprit et le cœur trop gonflés peut-être par la certitude de la revanche. Pour se représenter Fénelon, à cette minute solennelle, il faut aller voir à Florence le David de Donatello. Il s'est relevé sans blessure.
Bossuet avait prétendu justifier sa comparaison en disant qu'il ne s'agissait entre Montan et Priscille que d'un commerce d'illusions. Fénelon repousse du pied cette explication : « Ma prétendue illusion ne ressemble point à celle de Montan. Ce fanatique avait détaché de leurs maris deux femmes qui le suivaient : il les livra à une fausse inspiration, qui était une véritable possession de l'esprit malin et qu'il appelait Tesprit de prophétie. Il était possédé lui-même, aussi bien que ces femmes, et ce fut dans un transport de la fureur diabolique, qui l'avait saisi, avec Maximille, qu'ils s'étranglèrent tous deux. Tel est l'homme, l'horreur de tous les siècles auquel vous comparez votre confrère... et vous trouvez mauvais qu'il se plaigne d'une telle comparaison ! Non, Monseigneur, je ne m'en plaindrai plus; je n'en serai affligé que pour vous. Et qui est-ce qui est à plaindre, sinon celui qui se fait tant de mal à soi-même, en accu-
.1. Brémond, Apologie pour Fénelon, p. 259.
sant son confrère sans preuve ? Dites que vous n'êtes point mon accusateur, en me comparant à Montan ! Qui vous croira ? et qu'ai-je besoin de répondre ? »
Bossuet devait se taire. Il se tut. Ce n'est pas la faute de son neveu si la polémique ne continua point. Écoutez un spécimen de sa littérature épistolaire : « C'est une bête féroce (Fénelon une bête féroce !), écrit l'abbé Bossuet, qu'il faut poursuivre pour l'honneur de l'épiscopat et de la vérité, jusqu'à ce qu'on l'ait terrassée et mise hors d'état de ne plus faire aucun mal... Il faut délivrer l'église du plus grand ennemi qu'elle ait jamais eu. Je crois qu'en conscience (cet homme parle de sa conscience !) les évêques, ni le roi ne peuvent laisser M. de Cambrai en repos. »
Bossuet dut regretter alors d'avoir trop écouté son neveu, et d'avoir transporté la discussion sur les questions de fait. Il eut le bon esprit de reconnaître que Fénelon avait « fait une vigoureuse et opiniâtre défense ». Il publia encore quelques écrits dogmatiques pour accélérer la décision du Saint-Siège ; et il continua surtout d'user de l'autorité du roi.
Fénelon perdit alors le titre et la pension de précepteur des enfants de France. Quelle misère ! Quatre ans auparavant l'abbé de Fénelon avait demandé qu'on versât cette pension dans le trésor royal pour les dépenses de guerre.
Innocent XII, pour répondre aux instances de Louis XIV, à qui Bossuet avait représenté la doctrine de
M. Cagnac. — Fénelon. 10
l'archevêque de Cambrai comme subversive de la religion, porta l'examen définitif du livre des Maximes à la congrégation des Cardinaux du Saint-Office.
Louis XIV demandait une condamnation et il s'appuyait sur son titre de « fils aîné de l'Eglise ».
Chantérac prévoyait l'issue du procès. « Quand même la doctrine du livre ne serait pas mauvaise dans le fond, et que les expressions mêmes en pourraient être justifiées par celles des bons et saints auteurs qui s'en sont servis, néanmoins le bon ordre de l'Eglise demanderait dans les circonstances présentes que Rome le condamnât ou le prohibât pour apaiser ces troubles et rétablir la paix. » C'est ce qui arriva.
Le roi de France — je veux dire Bossuct qui tenait la plume — envo3'a une dernière lettre menaçante. Il s'étonnait du ménagement qu'on avait « pour un livre reconnu mauvais ». Evidemment Louis XIV était plus fort en mysticisme que les examinateurs romains qui avaient pendant deux ans approuvé Fénelon. Il terminait par cette menace qui en dit long sur les procédés que suggérait Bossuet : « Si sa Majesté voit prolonger, par des ménagements qu'on ne comprend pas, une affaire qui paraissait être à sa fin, elle saura ce qu'elle aura à faire, et prendra des résolutions convenables. »
Et sans doute il n'y avait qu'à envoyer une armée de 20.000 hommes commandés par Luxembourg et à faire prisonnier le pape récalcitrant !
La lettre comminatoire n'eut d'ailleurs aucune influence. Le pape s'était prononcé quand elle parvint à Rome et dans le sens qu'avait prévu Chantérac. Innocent XII condamnait les Maximes des Saints : « D'au-
tant que par la lecture et l'usage de ce livre les fidèles pourraient être insensiblement conduits dans des erreurs déjà condamnées par l'Église catholique. »
Le décret était rendu sous la simple forme de Bref — et non de Bulle — , procédé atténuant la condamnation. Les propositions condamnées étaient présentées comme téméraires, mal sonnantes^ pernicieuses dans la pratique ; ■mais il n'était pas question de qualifications hérétiques ni approchantes de Vhérésie.
Fénelon reçut le Bref de condamnation le 25 mars au moment où il allait monter en chaire pour prêcher sur la solennité de l'Annonciation. Il se recueillit quelques instants pour changer tout le plan du discours qu'il avait préparé. 11 parla sur la parfaite soumission due à l'autorité des supérieurs.
La nouvelle de la condamnation des Maximes avait déjà circulé dans la nombreuse assemblée. « Cette admirable présence d'esprit, ce mouvement sublime, ce calme religieux firent couler des larmes de tendresse, de dévotion, de douleur, de respect et d'admiration. »
Le 9 avril, le lendemain même où il avait reçu la permission du roi, Fénelon publia le mandement qui annonçait le bref de sa condamnation : « Nous adhérons à ce bref, mes chers Frères, tant pour le texte du livre que pour les propositions, simplement, absolument et sans ombre de restriction.
La soumission de l'archevêque de Cambrai ravit l'Europe entière. Lmocent XII et les cardinaux romains turent émus de cette grandeur d'âme. Bossuet lui-même, qui trouvait d'abord « beaucoup d'ambiguïté et de faste » dans le mandement, changea de ton devant
l'approbation générale. L'évêque de Chartres écrivit à Fénelon : " Je suis ravi de la soumission parfaite que vous témoigner », ajoutant « qu'il l'avait toujours attendue de sa piété ». Et Tronson à l'évêque d'Arras : « Il faut avouer, écrivait-il, que la soumission du prélat est édifiante. Elle ne peut être plus entière, plus absolue, avec moins de réserve. »
Nos modernes critiques, les laïques surtout — vous comprenez très bien que dans les questions religieuses les laïques ont des grâces d'état pour voir juste ! — nos critiques modernes, Lanson, Crouslé, ne veulent pas croire à la soumission de Fénelon. Ils flairent quelque restriction mentale. « Ce n'est là qu'une soumission extérieure, clament-ils, son livre, il en fait le sacrifice, mais de la doctrine, point. » Et voilà comment l'on crée, dans l'Université, des réputations.
Ces Messieurs ont un sens critique remarquable.
Ils sont descendus dans la conscience de Fénelon et ils n'y ont trouvé qu'une soumission extérieure, malgré les jugements contemporains, malgré Fénelon lui-même.
Ecoutez ce que disait l'archevêque de Cambrai à l'évêque de Saint-Omer, qui avait critiqué la forme du mandement : « Qui dit adhérer à un jugement, dit former un jugement intérieur par lequel on se conforme à celui auquel on adhère. Qui dit condamner, dit encore plus expressément un jugement intérieur contre le livre condamné, surtout quand on exclut d'une manière simple et absolue toute ombre de restriction. »
Et quelques jours après sa condamnation, Fénelon écrivait à Chanterac : « Je ne prétends pas que la distinction du sens de l'auteur d'avec celui du texte doive
POUR LE MYSTICISME I/|t?
jamais troubler l'Église par une question de fait, parce que mon sens ou intention en écrivant, quelque pur qu'il pût être, n'empêche pas que le sens naturel de mon texte ne soit tel que le Pape Ta jugé, parce que le sens d'un livre est indépendant de celui de l'auteur, et qu'en matière d'expression on doit être soumis au supérieur, à qui le jugement doctrinal est donné de Dieu. » 11 ajoutait « qu'il soumettait au Pape la doctrine de ses Défenses qui était véritablement la sienne. »
Une soumission intérieure est celle de Fénelon acceptant d'avance le jugement sur la doctrine de ses Défenses qui était véritableinent la sienne, et qui n'a pas été condamnée, adhérant sans restriction au décret qui frappait le texte de son livre, reconnaissant que ce livre renfermait des propositions qui, dans le sens des paroles, ainsi qu'il se présente d'abord, sont téméraires et malsonnantes.
Ses intentions étaient pures. L'Église ne juge pas de la pensée. Fénelon devait-il déclarer publiquement qu'il avait dans le cœur les erreurs que son texte laissait présumer? Pourquoi faire un acte d'humilité qui eût porté atteinte à son orthodoxie? « Je n'ai jamais pensé les erreurs qu'ils m'imputent, écrit-il à Chantérac, le 3 avril 1699. Je puis bien, par docilité pour le Pape, condamner mon livre, comme exprimant ce que je n'avais pas cru exprimer. Mais je ne puis trahir ma conscience pour me noircir lâchement luoi-même sur les erreurs que je ne pensai jamais. »
Les ennemis de Fénelon — il paraît que Fénelon a encore des ennemis — font grand bruit d'une lettre écrite en 17 10 par Fénelon au P. Le Tellier. « Feu
1^0 Fr.NELON APOLOGISTH DE LA FOI
M. de Meaux a combattu mon livre par prévention pour une doctrine pernicieuse et insoutenable ; on a toléré et laissé triompher cette indigne doctrine... Celui qui errait a prévalu, celui qui était exempt d'erreur a été écrasé. » Et Brunetière, avec vivacité : « Pour aussi longtemps qu'on n'aura pas démontré l'inauthenticité de cette Lettre, pourra-t-on bien parler, sans quelque abus de langage, de la soumission de Fénelon ? »
La Lettre n'est pas inauthentique et elle n'infirme pas la soumission de Fénelon. Il ne s'agit pas ici de /a doctrine condamnée par le Bref du Pape, telle qu'elle apparaissait dans le texte^ mais bien de la nature de la charité, comme il apparaît par le contexte. Fénelon traite de « doctrine indigne, qui dégrade la charité en la réduisant au seul motif de l'espérance l'opinion de Bossuet d'après laquelle « la raison d'aimer Dieu ne s'explique que par le seul désir du bonheur ». Il se dit exempt d'erreur sur la question delà nature de la charité, de son motif formel, et il avait raison, car sa doctrine était généralement approuvée à Rome, même par les théologiens qui se prononcèrent le plus fortement contre le Livre des Maximes. Et c'est encore sur cette question que Fénelon se montre théoloçïien traditionaliste.
Messieurs, Fénelon rappelle dans cette lettre la première pensée de Bossuet sur la nature de la charité ; mais nous avons vu quel'évêque de Meaux se rapprocha de plus en plus de l'opinion commune des théologiens, opinion que soutenait l'archevêque de Cambrai. Serait-ce
trop de dire qu'ils s'entendaient sur les principales questions de ce grand débat théologique ? Les contemporains le pensaient. Le sage abbé Fleury s'avisa un jour d'écrire une douzaine de propositions sur l'amour de Dieu. 11 les porta à M. de Cambrai et M. de Cambrai lui dit après les avoir lues : voilà ce que je pense, et si je suis hérétique, vous l'êtes aussi. Il les porta ensuite à M. de Meaux et M. de Meaux n'y trouva aucune erreur.
Mieux que cela. Le P. de Caussade a composé un catéchisme mystique ', d'après V Instruction sur les Etats (ï Oraison de Bossuet. L'accord des deux grands hommes sur le tond de la vraie spiritualité apparaît si complet que le P. de Caussade présente M. de Meaux comme un disciple de M. de Cambrai. « Bossuet, écrit-il, est un maître à qui nulle des connaissances nécessaires en cette matière n'a pu manquer, puisque un grand archevêque^ aussi savant dans la théologie mystique, tant par pratique que par théorie, lui avait fourni auparavant de longs extraits et de belles remarques sur les auteurs contemplatifs ». Voilà qui suffit à venger Fénelon de l'étrange mépris que professent pour lui certains manuels de théologie mystique.
Et oui, Fénelon a converti Bossuet au mysticisme.
Fénelon a pu errer dans l'expression de sa pensée; mais sa pensée était la pensée de l'Eglise et c'est à cette pensée catholique que le vaincu a ramené le vainqueur. Ouvrez les Lettres de direction de Bossuet, vous aper-
I. Instructions spirituelles en forme de dialogues sur les divers Etats d'Oraison suivant la doctrine de M. de Meaux... Perpignan,
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cevrez clairement les progrès de cette âme qui aspirait au vrai et que la vérité aimait. Il a parlé le langage de Fénelon.
Que n'a-t-on pas dit contre le système dur, affreux, despotique de la direction de Fénelon. C'est du fanatisme, secrie Crouslé : mais Crouslé n'est pas si fort que Bossuet. Écoutez encore quelques instants et vous verrez comment Bossuet en est venu à ce que Crouslé appelle le fanatisme de Fénelon.
Fénelon dit à une de ses dirigées : « Pour moi, souvenez-vous que je ne vous suis donné que pour vous appauvrir et vous dénuer... Je ne vous suis bon qu'à vous faire décroître, qu'à vous rapetisser, qu'à vous accoutumer au vide, au néant, à porter les privations en pure foi '. » Cela est afîreux. Mais Fénelon veut élever le pur amour sur les ruines de l'amour-propre; et cet amour-propre, ce n'est pas seulement la recherche de nos aises ou les exigences de notre orgueil, c'est le goût sensible de Dieu, ce sont les joies, les lumières de la prière, tout ce trésor que Bossuet voulait défendre contre les nouveaux mystiques. « L'oraison est très différente du plaisir sensible qui accompagne souvent l'oraison... La vraie oraison n'est ni dans le sens, ni dans limagination : elle est dans l'esprit et la volonté... le vouloir et l'amour tout nu dans une oraison très sèche, sans conserver le goût et le plaisir de l'oraison ^. » « Qu'est-ce que vous voulez aimer ? Est-ce le plaisir de l'amour ou le bien-aimé ? Si ce n'est que le plai.sir de l'amour