‹ Fénelon, apologiste de la foi. Leçons données à l'Université catholique de Paris. Second centenaire de Fénelon, 1715-1915Chapitre 33 sur 122 · XI · texte numérisé non relu

XI

ter Dieu... Tous les auteurs les plus accrédités dans l'Eglise parlent comme Fénelon ; et Bossuet, qui d'abord ne voyait qu'un vain raffinement dans toute cette admirable littérature mystique, Bossuet en vint à parler comme Fénelon. Il écrit à M""^ d'Albert ; « Vous avez tout dit, ma fille, par ces mots : ce n'est pas le plaisir d'aimer, c'est aimer que je veux... Et enfin, ce n'est point le plaisir que je veux, je veux seulement aimer. » Et encore : « Il faudrait ici — ceci est dans le sermon pour la profession de M""' de la Vallière — vous découvrir la dernière perfection de l'amour de Dieu : il faudrait vous montrer cette âme détachée encore des chastes douceurs qui l'ont attirée à Dieu, et possédée seulement de ce qu'elle découvre en Dieu même, c'est-à-dire, de ses perfections infinies. » Cela est de 1675. Bossuet a donc toujours parlé comme Fénelon.

A lire les Elévations sur les Mystères et les Méditations sur l'Evafiffile, vous reconnaîtrez un Bossuet mystique que Fénelon ne peut plus atteindre. Jamais l'archevêque de Cambrai n'a rien écrit de plus fort.

Et pour vous montrer la parfaite conformité entre la doctrine des deux prélats sur le pur amour, je vous apporte un dernier exemple typique.

M'"'^ de la Maisonfort, obligée de renoncer à la direction de Fénelon, se mit sous la conduite de Bossuet. Disons en passant que l'évêque de Meaux ne changea en rien les principes de direction qu'elle avait reçus. Très indépendante, elle discute avec le grand évêque, et que discute-t-elle ? la doctrine spirituelle qu'elle avait reçue de Fénelon. Les demandes et les réponses, c'est toute la controverse du quiétisme, mais poursuivie

sur un autre ton. La prévention est tombée et voici l'onction qui concilie tout. Une à une, apparaissent les objections de Bossuet contre les Maximes; mais tout s'éclaircit. « Dans un livre du P. Saint-Jure, qu'on lisait il y a quelque temps au réfectoire, écrit La Maisonfort, il est dit que la charité pure n'est touchée ni des menaces, ni des promesses, mais des seuls intérêts de Dieu; qu'une personne qui aime Dieu purement ne le sert point pour la récompense considérée par rapport à son intérêt, mais seulement pour l'amour de Dieu ; que si elle devait être anéantie à sa mort, elle ne l'aimerait pas moins. »

« Ces expressions, répond Bossuet, doivent être entendues avec un grain de sel, c'est-à-dire en expliquant que la charité ou l'amour pur n'est pas touché des promesses en tant qu'elles tournent à notre avantage, mais en tant qu'elles opèrent la gloire de Dieu et l'accomplissement parfait de sa volonté... de sorte que le désir du salut est naturellement un acte de pur amour '.» Comme cela ressemble à du Fénelon !

Combien la discussion entre les deux évêques eût été moins amère et la paix plus tôt faite, s'il eût été possible à Fénelon de faire passer ses éclaircissements par la bouche de M""= de la Maisonfort !

Pourquoi ces discussions si âpres et si tumultueuses, si Bossuet et Fénelon étaient d'accord sur le fond des choses ? C'est l'éternel problème des controverses entre chrétiens. Quand ils se croient le plus éloignés les uns des autres, les vrais croyants ne font qu'un cœur et

I. Cette Correspondance de Bossuet avec M"^^ de La Maisonfort se trouve dans les Œuvres Complètes de Fénelon, éd. Gaume, t. X.

qu'une âme. Ils ne se divisent le plus souvent que sur des mots.

Les inexactitudes de langage que Bossuet a relevées, V avec tant de justesse, ne doivent pas faire oublier que Fén'elon a combattu le bon combat pour le mysticisme. La vérité qu'il défendait était si forte qu'elle a touché Bossuet. Si Fénelon se retire sous la tente avec une blessure il demeure encore ici un grand serviteur et un grand défenseur de l'Eglise.

Les erreurs formelles et condamnées de saint Cyprien sur les rebaptisants ne ternissent pas la mémoire du grand évêque d'Afrique. Ce n'est pas l'erreur qui fait l'hérétique, c'est l'obstination et la révolte contre l'autorité de l'Église. Fénelon, condamné pour une erreur de plume, mais condamné et soumis, garde toute sa gloire. ^

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