‹ Fénelon, apologiste de la foi. Leçons données à l'Université catholique de Paris. Second centenaire de Fénelon, 1715-1915Chapitre 34 sur 122 · V' LEÇON · texte numérisé non relu

V' LEÇON

Contre les Jansénistes. 1. Le cas de conscience ET LA Bulle Vineam.

Mesdames, Messieurs,

« Le droit demeure entier à ceux qui sont tombés dans Terreur de la redresser chez les autres aussi souvent qu'ils la rencontreront. » C'est une phrase de Brunetière, qui n'aimait pas Fénelon. Ne nous étonnons pas que Fénelon, à peine sorti de l'émouvante question du Quiétisme, ait repris la plume pour combattre, jusqu'à sa mort, l'hérésie cauteleuse et multiforme du jansénisme.

Vaincu dans la lutte de doctrine — et vaincu dans quelles conditions, vous le savez — Fénelon ne sortait pas diminué de la lutte de personnes où l'avait conduit Bossuet. Il pouvait parler haut. Aurait-il pu se taire, lui V qui«*tiimait tant Rome, tandis qu'on mettait en question l'inf^iillibilité de l'Église ? Il se jeta dans la mêlée, lui Romain, heureux de montrer à tous ce que pouvait faire pour la défense de l'Église un fils dévoué etsoumis.v

Un peu de théologie, si vous voulez bien. Vous connaissez le gros ouvrage de Jansenius sur la grâce

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(oh ! le titre seulement) : Y Augiisùnus (1640). Il est nécessaire de savoir pourquoi les théories de l'évêque d'Ypres sur la grâce ont été condamnées. C'est autour de ce livre que se livreront les combats d'écrits et de personnes auxquels va se mêler Fénelon de 1702 a 171 5.

Avant le péché, Adam vivait dans un état d'innocence parfaite et d'entière sainteté ; innocence et sainteté qu'il n'avait pas méritées, étant un pur don de Dieu, une grâce.

En vertu de cette grcàce, toutes les puissances de l'âme humaine se tournaient spontanément vers le bien.

Le péché rompit, pour ainsi dire, cette société de l'homme avec Dieu.

Adam a voulu le mal, dès lors sa volonté désorientée ne sait plus où se prendre. Il lui faudra à lui et à ses descendants, pour faire le bien, un secours particulier venu du ciel.

C'est le Christ qui l'apporte aux hommes. Il paraît pour racheter et pour sauver le monde; et il répand sur le monde sa grâce libératrice. C'est cette grâce dont il s'agit en théologie. On l'appelle grâce actuelle, pour la distinguer de la grâce d'avant le péché, et aussi grâce médicinale en tant qu'elle a pour objet de guérir les blessures faites à l'âme par le péché.

Elle se définit : « Un don interne et surnaturel fait par Dieu à la créature raisonnable, en vertu des mérites de Jésus-Christ. »

Cette grâce est absolument nécessaire à l'homme.

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Sans elle, il ne peut ni faire, ni vouloir, ni niénie souhailer.

L'hon^ime n'est pas toutefois absolument destitué detoute activité morale. Ce même homme, qui sans la grâce ne peut rien, doit coopérer à la grâce et joindre à ' l'impulsion divine son propre effort. Au reste, le ChristV étant mort pour tous les hommes, sa grâce ne saurait faire défaut à personne. Mais elle appartient surtout au fidèle et au juste. V

Il faut, pour être exact, ajouter que la coopération de la volonté humaine à la grâce a lieu sous deux' formes opposées : tantôt la volonté s'emploie à suivre l'impulsion divine, tantôt elle s'emploie à y résister. C'est ce qui explique les bonnes et les mauvaises actions des hommes. Mais dans les deux cas, la volonté a coopéré, c'est-à-dire qu'elle a agi avec la grâce, soit pour elle, soit contre elle, toujours avec elle.

Telle est la pure doctrine de la grâce. L'homme estv doué d'une volonté : mais cette volonté toute seule est impuissante. Il faut qu'il s'y ajoute un pouvoir surnaturel. Ce pouvoir meut la volonté humaine sans la supprimer et même sans la contraindre, puisque l'on voit souvent la volonté se retourner contre la grâce et se porter au mal. V

Comment expliquer cette action commune de deux principes différents ? L'histoire de l'Eglise atteste par le nombre des hérésies, qui se sont produites sur la grâce, la difficulté de la question.

Ces hérésies sont de deux sortes : les unes exagèrent le rôle de la volonté jusqu'à rendre la grâce inutile, les autres anéantissent la volonté devant la grâce.

M. Cagnac. — Fénelon. ii

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Ce sont les deux grands courants que l'on peut suivre depuis les premiers siècles jusqu'à nos jours.

Pelage soutint dès le v'^ siècle que la tâche originelle ne s'était pas étendue à tous les hommes. Adam a commis le mal pour lui seul : ses descendants n'en portent pas la peine. La conséquence naturelle de cette doctrine, c'est que la volonté humaine n'est ni amoindrie, ni déchue. Elle n'a donc pas besoin, pour agir, d'un secours étranger. C'était nier la nécessité de la grâce. Et si l'humanité n'est pas tombée, pourquoi Jésus-Christ est-il venu ?

L'hérésie Pélagienue tut vivement combattue par l'Église, et saint Augustin écrivit un certain nombre de traités, où il établissait selon lui la pure doctrine chrétienne. Mais comme il luttait contre les partisans fanatiques de la liberté, il exposa surtout les raisons qui militaient en faveur de la grâce : c'est pourquoi ce grand docteur de l'Église latine fut accaparé par les jansénistes, fils et successeurs des calvinistes, qui dans le mystère de la grâce n'accordent pas assez de force à la liberté.

La doctrine de Pelage était trop évidemment en contradiction avec le dogme. Ses partisans songèrent à la tempérer.

Le semi-pélagianisme accepte la grâce. Il restreint seulement la part qui lui appartient dans le phénomène où elle se rencontre avec la volonté humiine. Pour les semi-pélagiens, la foi peut naître sans la grâce. L'action peut commencer sans elle. Seul l'achèvement de l'œuvre suppose l'intervention de la grâce. C'était encore l'hérésie, et l'Eglise condamna le semi-pélagianisme.

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Les hérésies qui sacrifient la volonté humaine à la grâce sont plus nombreuses et en même temps plus redoutables que les hérésies opposées. Là où Dieu est tout et fait tout, comment peut-on exagérer son rôle ? Quelque grand qu'on- le fasse, il ne dépassera jamais ce qu'en peut concevoir une âme vraiment touchée de la grandeur de Dieu. Cependant l'Eglise n'a pas été moins sévère pour ces hérésies que pour les autres.

Contemporains des pélagiens et des semi-pélagiens, mais dans le camp opposé, les Prédestinatiens et les semi-Prédestinatiens sacrifiaient absolument la liberté humaine. Ils soutenaient que le Christ est mort pour les seuls élus. Le reste des hommes se trouvait ainsi prédestiné à une damnation certaine. Mais élu ou non, l'homme ne peut rien sans la grâce ni contre elle. Dieu est l'auteur de tous les mouvements qui se produisent dans l'âme humaine.

Cette doctrine se retrouve au fond des grandes hérésies de Wiclef, dé Luther et de Calvin. Tous trois soutiennent que Dieu opère tout en l'homme et chacun d'eux renchérit sur celui qui le précède. Baïus porte à ses dernières conséquences la doctrine de Luther et de Calvin : il anéantit absolument la créature humaine devant Dieu. Baïus futcondamnépar Urbain VIII (i 641).

Le Jansénisme se rattache à ces systèmes qui sacrifient la liberté, tout au moins aux semi-Prédestinatiens, qui' accordaient quelque influence à la liberté, mais à un degré par trop insuffisant.

Un mot sur l'erreur janséniste, si nous voulons nous intéresser aux discussions de Fénelon, puisque c'est cela même qu'il combattit.

Voici les principes qui fondent le système de Jansénius :

1. La volonté humaine, par le péché d'Adam, a perdu son libre arbitre, c'est-à-dire, la force de se déterminer à son gré au bien ou au mal.

2. Le libre arbitre, perdu par le péché d'Adam, a été remplacé par deux délectations, l'une terrestre qui porte au mal, l'autre céleste qui porte au bien.

3. Ces deux délectations agissent l'une sur l'autre par degrés, de sorte que la délectation supérieure en degrés l'emporte nécessairement sur l'autre, comme le plus fort poids d'une balance enlève nécessairement le plus léger.

4. La nécessité où se trouve la volonté de suivre la délectation supérieure n'est pas une nécessité absolue ei immuable, mais une nécessité relative aux circonstances, c'est-à-dire, par exemple, que la volonté se trouvant actuellement sollicitée au mal par la délectation supérieure ne peut en ce moment faire le bien, quoiqu'elle le pût en d'autres circonstances où les degrés de la délectation terrestre seraient intérieurs à ceux de la délcctatioii céleste. Cette délectation supérieure en degrés prend le nom de délectation relativement victorieuse.

De ces principes découlent les cinq propositions condamnées par le Pape ' (1653) et qu'avait extraites de VAus'ustinus Nicolas Cornet. Elles étaient « l'âme de

son livre », avait dit Bossuet.

I. K^ proposition. Quelques commandements de 13ieu sont impossibles à des hommes justes qui veulent les accomplir et qui s'efforcent de le faire, selon les forces qu'ils ont actuellenient ; et la grâce qui les leur rendrait possibles leur manque

CONTRI-: LES JANSÉNISTES lé)

Mais direz-vous, où est la vérité ? La vérité, c'est le dogme de la grâce. Il est de foi qiie l'effet nécessaire de la grâce et le libre assentiment à la grâce subsistent ensemble.

Je sais. Il y a des opinions théologiques libres sur cette question. En regard des hérésies, il y a les systèmes Les hérésies suppriment l'un des deux termes au profit de l'autre : la grâce au profit de la liberté ou la liberté au profit de la grâce. Les systèmes essaient de les concilier, tels le Thomisme ' et le Molinisme -.*

L'un et l'autre prétendent répondre aux objections des Prédestinatiens et des Pélagiens. Ce n'est pas le moment d'expliquer ces systèmes. Je les nomme pour compléter cette petite leçon sur la grâce.

Dans l'opinion des thomistes, la grâce prédomine,

2= Dans l'trtat de la nature corrompue (c'est-à-dire depuis la chute d'Adam) on ne résiste jamais à la grâce intérieure.

3e Pour mériter et démériter dans l'état de la nature corrompue, la liberté qui exclut k nécessité n'est pas requise en l'homme ; mais il suffit d'avoir la liberté qui exclut la contrainte.

4« Les semi-Pélagiens admettaient la nécessité de la grâce, intérieure et prévenante, pour chaque action en particulier, même pour le commencement de la foi, et ils étaient hérétiques en ce qu'ils voulaient que cette grâce fût de telle nature que la volonté humaine pût lui résister ou lui obéir.

5e C'est donner dans une erreur des semi-Pélagiens de dire que J.-C. est mort, ou qu'il a répandu son sang pour tous les hommes.

1. On appelle thomisme la doctrine des disciples de saint Thomas, qui prétendent demeurer fidèles à l'esprit de leur maître en proposant cette doctrine de la grâce.

2. Le molinisme est la doctrine du jésuite Molina (1588). Le congruisme n'est qu'un molinisme légèrement modifié, mais dont le fond subsiste.

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unie à un degré suffisant de liberté. Chez les molinistes prédomine la liberté unie à un degré suffisant de la grâce. Et devant ce respect de la grâce et de la liberté, l'Église a déclaré que Topinion de saint Thomas et l'opinion de Molina n'était ni hérétique, ni orthodoxe, mais libre.

Aussi bien ferai-je comme l'Eglise, qui n'a pas suivi dans leurs explications les molinistes, ni les thomistes. Ce qui est de foi, c'est que le libre arbitre coopère avec la grâce.

Que si cette coopération vous paraît difficile h expliquer, faites comme Bossuet ; s'il n'est pas possible de comprendre, il n'en faut pas moins « tenir toujours fortement comme les deux bouts de la chaîne, quoiqu'on ne voie pas toujours le milieu par où l'enchaînement se continue '. »

Les Jansénistes reconnaissaient que les cinq propositions étaient condamnables, mais ils niaient qu'elles fussent dans Jansénius.

Cette distinction du droit et du fait, inventée par Arnauld, devint une source de discussions sans fin, malgré le bref d'Innocent X condamnant « dans les cinq propositions la doctrine de Cornélius Jansénius, contenue dans son livre » (1653).

L'assemblée du clergé de 1657 prescrivit un formulaire qui obligeait tous les ecclésiastiques « à condamner de

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