I. D'AgLiesseau, jWwtj/rt'.f, XIII
Les parlements s'émurent : il était contraire aux Maximes reçues en France de donner un caractère d'autorité aux bulles et aux rescrits de Rome, avant qu'ils eussent été revêtus de la sanction de l'autorité royale, et de toutes les formes prescrites par les lois et les usages du royaume. Plusieurs magistrats soutinrent même que la forme de ce rescrit et plusieurs de ses clauses ne permettaient pas d'y apposer le sceau de l'autorité royale.
Fénelon,dans un mémoire adressé, croit-on, aux ducs de Beauvilliers et de Clievreuse, réfute toutes ces objections. On n'avait fait aucune difficulté pour recevoir le bref d'Innocent XII contre les Maxhnes des Saints, conçu de la même façon .
Fénelon commença donc d'écrire. Quel labeur ! Les ordonnances, opuscules, lettres, ne remplissent pas moins de treize cents pages à deux colonnes des Œuvres de Fénelon de l'édition Gaume ; et je ne compte pas les nombreuses pages de la correspondance. Ce fut une vraie bataille qui se livra autour du Cas de conscience.
Vieille histoire, dira-t-on, que cette querelle du jansénisme ! Il n'y a plus de doctrine janséniste. Et puis ces écrits de Fénelon ont perdu de leur intérêt depuis le Concile du Vatican qui proclama l'infaillibilité du Pape.
D'abord il n'est point vrai que, le dogme une fois proclamé, son histoire ne nous intéresse plus. Notre siècle est enclin à chercher l'origine de tout ce qu'il sait. Le peuple se contente des conclusions; l'élite, c'est-à-dire, ceux qui pensent veulent savoir le processus de la pensée
chrétienne. Comment les dogmes naissent, direz-vous ? Non, cela n'est pas juste : un dogme a toujours existé, il ne commence pas d'être, comme vérité chrétienne, quand il est proclamé, il commence d'être comme article de foi. La divinité du Christ était un dogme avant que le Concile de Nicée ait proclamé contre Arius la consubstantialité du Fils et du Père. De même pour l'infaillibilité de l'Eglise. Ce dogme a toujours existé, mais l'Eglise a voulu attendre le moment favorable pour le proclamer. Qui ne sait que les docteurs en Sorbonne devaient affirmer au xvii'^ siècle leur croyance en Vlmmaculee Conception de Marie ? dogme proclamé seulement en 1854. Le moment favorable, c'est l'apparition d'une hérésie, c'est l'état d'âme du monde. Pour protester contre le culte de la matière et l'amour effréné de la jouissance, l'Église proclama l'Immaculée Conception ; et l'Église proclama l'infaillibilité du pape pour protester contre l'orgueil de l'esprit se vantant de l'autonomie de la raison humaine.
L'histoire des dogmes est digne du plus haut intérêt et toute une littérature est née de ces recherches historiques : lisez, quand vous aurez des loisirs, la Bibliothèque de Théologie historique^ La plupart des volumes sont consacrés à l'histoire des dogmes. iVI. Lebreton a composé son livre sur Les origines du dogme de la Trinité.
Quand on voudra écrire l'histoire du dogme de l'infaillibilité de l'Église et même du pape — car Fénelon semble avoir cru à l'infaillibilité du pape — on aura peu
I . Publiée à la librairie Beauchesne, sous la direction des Professeurs de Théologie de l'Institut catholique de Paris.
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de choses à ajouter aux idées féneloniennes ; toutes les ^ questions sont traitées du point de vue de la raison et de la tradition, du point de vhe dogmatique et du point de vue historique.
Ces luttes de plume sont tout à l'honneur de Féne-V Ion. Il consacra les dernières années de sa vie à défendre la doctrine de l'Efejlise contre les nouveautés dangereuses, qui se propageaient alors avec une si effrayante rapidité et qu'il regardait comme une source féconde de divisions également funestes à la religion et à la tranquillité des États.
« Il est vrai, écrivait-il en 17 12 au P. Le Tellier, que la grande autorité du roi est comme une digue, qui arrête ce torrent au dehors ; mais elle ne l'arrête pas au dedans des cœurs, au contraire, elle irrite les esprits prévenus. Plus ils sont contraints, plus ils se croient -^ opprimés. Que n'aurait-on pas à craindre de ce torrent si par un excès de malheur la digue qui est notre unique ressource venait à se rompre ?. . . J'ose dire que rien ne doit plus alarmer qu'une séduction presque universelle, qui semble préparer une guerre civile de religion, sem-v blable à celle des Huguenots du temps de nos pères. Qjiy a-t-il de plus dangereux que de laisser prévaloir, dans toute la nation, une secte artificieuse et turbulente que les serments mêmes ne peuvent arrêter ? » Et c'est ce qui arriva. Le roi mort, le régent congédia le P. dé la Chaise et rendit aux jansénistes les faveurs. Le xtiii' siècle fut infecté de l'hérésie janséniste. Toutes ces discussions énervèrent la discipline ecclésiastique et la force d'Etat jusqu'au jour où tout craqua.
Ces ouvrages théologiques jettent un trait de plus
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sur la physionomie de Fénelon. Fagiiet a dit quelque part que l'archevêque de Cambrai avait agi dans sa soumission comme un homme qui devait écrire le De
■y^ancioriiate Summi Poulificis. C'est dire que Fénelon se montra respectueux de la sentence pontificale, reconnaissant la valeur de l'autorité qui parlait, c'est dire encore
>jque Fénelon était un « romain » et non un « gallican ». I Certes dans cette discussion sur « le silence respectueux », nul autre évêque n'a défendu l'Eglise Romaine d'une aussi nette façon. A-t-il été jusqu'à soutenir l'infaillibihté personnelle du pape ? Il écrit sans doute à l'évêque de Saint-Pons qu'il n'a « songé en aucune luanière à établir l'infaillibilité du pape, mais seulement l'infaillibilité de l'Eglise universelle sur les textes dogmatiques ». Fénelon ne voulait pas compliquer la question^ il voulait combattre sur un terrain solide que les adversaires ne pourraient éviter. La question de l'infaillibilité personnelle du pape n'était pas élucidée. Bossuet n'y croyait pas du tout ; mais il paraît bien que Fénelon en .son for intérieur tenait pour certaine l'infaillibilité du pape, et la preuve c'est qu'il écrivit en latin tout un petit traité sur la question. C'est la Dissertatio de summi Ponlijicis auctoritate.
Dans cet écrit, Fénelon examine l'opinion commune des théologiens qui, à l'encontre des évêques français, attribuent l'infaillibilité au pape. L'auteur adopte cette opinion avec quelque modification. Il n'attribue pas dans tous les cas l'infaillibilité au pape, considéré comme chef de rÉglise, mais seulement dans le cas où il adresse à toute l'Eglise une définition de foi, avec le consentement du siège apostolique, c'est-à-dire, comme il l'ex-
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plique, avec le consentement de l'Eglise romaine qui reconnaît le successeur de saint Pierre pour son évèque particulier.
Quoi qu'il en soit de l'infaillibilité personnelle du pape dont le dogme ira s'éclaircissant jusqu'au Concile du- Vatican, Fénelon a magistralement démontré l'infailli-^ bilité de FÉgUse, et personne n'a mieux prouvé la thèse catholique que voici: « L'infaillibilité du magistère ecclé- " siastique n'est pas restreinte aux vérités qui sont contenues dans la révélation, mais aux autres vérités requises" pour garder intact le dépôt de la révélation '.» Grave ques- tion, base et rempart de toutes lesdécisions de l'Église. V'
En effet, il n'est p.oint de controverse théologique « à laquelle on ne puisse ramener l'examen et la discussion de la nature, de l'étendue et des bornes de l'infaillibilité de rÉglise - ». Et pour emprunter le langage de Fénelon lui-même : « IJ ne s'a^t pas seulement, dans cette contestation, de la doctrme condamnée dans le livre de jansénius,... il s'agit encore d'un dogme qui sape les fondements de toute l'autorité de l'Eglise dans ■ la pratique, et qui ne laisse nuUe ressource réelle contre aucune des hérésies qui pourraient s'élever jusqu'à la fin des siècles. On soutient, par des écrits innombrables, que l'Eglise, malgré les prornesses, peut être abandonnée du Saint-Esprit, jusqu'au point de se tromper et de tromper tous ses enfants, quand elle leur déclare, en lisant un texte, qu'il exprime naturellement un sens hérétique, c'est-à-dire contradictoire à la Révélation.