I. Saint-Simon, Mémoires, V
inattendue étonna le public. Comment une ordonnance qui avait eu évidemment pour objet de proscrire avec sévérité tout ce qui ressemblait à la doctrine de Baius et de Jansénius pouvait-elle être infectée de ces erreurs?
Le roi, disposé d'abord à rendre justice au Cardinal, fut blessé vivement, et il lui lit écrire « que puisqu'il s'était rendu justice à lui-même, il pouvait se dispenser de venir à Marly ».
Atteint dans ses sentiments les plus chers, dans sa fierté aristocratique et dans son dévouement au roi, il écrit à Louis XIV et à M""' de Maintenon : au roi, il remontre où s'arrête l'autorité du pouvoir civil, où commence le domaine de la libre conscience épiscopale; à M"'^ de Maintenon — alors il aggrave son cas, injuriant ses collègues — : « Est-il juste, dit- il, que tandis que les plus vils de tous les prélats font des mandements, un archevêque de Paris n'ait pas le droit d'en faire ? » Enfin il déclare tout net combien l'intrusion du confesseur du roi dans la politique lui semble périlleuse, et il accuse les Jésuites de mener campagne contre lui '.
Un incident imprévu prouve à Noailles l'ingérence du P. Tel lier dans les discordes des évêques. Une lettre que l'abbé Bochard de Saron, trésorier de la Sainte-Chapelle de Vincennes, adressait par la poste à son oncle levêque de Clermont (15 juillet 171 1) est apportée ouverte au cardinal de Noailles. L'abbé mandait à l'évêque de Clermont^ de la part du P. Tellier, de
I . Juste idée de Fénelon sur cette question. Cf. Lettre à Chevreuse (VII, 567).
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défendre les évêques de Luçon et de La Rochelle. Il envoyait un modèle de lettre à adresser à Louis XIV.
Noailles envoie cette lettre au roi et au duc de Bourgogne, puis il prend le parti de ne pas renouveler aux Jésuites les plus compromis le pouvoir de prêcher et de confesser dans son diocèse (août 171 1).
Le II août il adresse au roi un avertissement solennel sous forme de lettre, où l'on sent frémir une émotion vraiment épiscopale : « Il ne m'est pas permis de différer davantage de déclarer à Votre Majesté que le P. Tellier ne mérite pas la confiance dont elle l'honore. » Ce fut un coup de foudre. M"'^ de Maintenon exprima au Cardinal tout le mécontentement du roi (13 août 1711).
Louis XIV essaya néanmoins de régler pacifiquement la querelle soulevée entre Noailles et les évêques. Il constitua un tribunal d'arbitrage, présidé par le duc de Bourgogne, assisté de l'archevêque de Bordeaux, de Tévêque de Meaux et de trois ministres.
La sentence arbitrale fut d'abord acceptée avec respect par les deux parties. Mais un des articles portait que le cardinal s'expliquerait sur le livre de Quesnel pour en improuver la doctrine. Cette disposition était dure.
Entre temps Quesnel avait publié (1710) une « Justification des Réflexions ». C'était l'écrit que Bossuet avait jadis composé en réponse au Problème, et pour servir de préambule à une édition nouvelle du livre de Quesnel .
Comment Quesnel possédait-il cet écrit que Bossuet avait dénié, sur le refus de l'auteur de faire les correc-
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lions exigées ? Toutes les hypothèses sont possibles, mais la Justification était bien l'œuvre de Bossuet. Le piège tendu réussit à merveille. Noailles se prononça pour Quesnel contre Versailles'.
Le II novembre 171 1, le roi abolit le privilège des Réflexions morales. Le duc de Bourgogne mourut le 18 février 17 12. Le roi voulut que Noailles se décidât: il lui remit un mémoire, en ne lui laissant que l'alternative de satisfaire aux conditions prescrites par le duc de Bourgogne, ou de se soumettre au Jugement du Pape.
Le cardinal répondit que le roi était l'instrument inconscient d'un parti : et il déclara qu'il préférait s'en rapporter au jugement du Pape.
Pour mettre fin à cette pénible querelle, Louis XIV demanda au Pape un jugement solennel.
C'était l'avis des meilleurs chrétiens qui gémissaient sur ces tristes discussions. Fénelon avait dès l'année précédente clairement deviné que c'était l&seul moyen de terminer l'affaire. Il l'avait écrit à Chevreuse (14 septembre 171 1). Hélas! il comptait sans la susceptibilité des personnes.
Le livre de Quesnel fut examiné de nouveau pendant 18 mois. Dès le mois de juin 1712, une commission de deux cardinaux et de onze théologiens se réunit. Il n'y eut pas moins de 17 conférences.
Que Fénelon ne s'intéressât passionnément à ces préparatifs, si je le niais, vous ne me croiriez pas. La Bulle qu'on
I. Voyez un article très documenté de l'abbé Urbain dans la Revue du clergé français (i«'' août 1899) : Du Jansénisme de Bossuet.
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préparait était la suite de la Bulle Vincam'- c'était la continuation de la lutte pour la vraie doctrine de la grâce contre le Jansénisme. La personnalité de Noailles engagé dans la lutte lui importait peu. Il voulait d'abord sauvegarder l'orthodoxie, gravement menacée depuis la naissance du Jansénisme qu'on aurait voulu faire passer pour un « fantôme » et qui n'était, au demeurant, qu'un Baianisme déguisé mais facilement reconnaissable.
Fénelon craignait que la mort du roi ne laissât inopinément la question sans issue, à cause de l'acharnement des partis.
Il écrit au P. Tellier (9 octobre 171 2) pour lui suggérer des mesures rigoureuses contre Noailles. Il connaît le cardinal qui escompte la mort du roi et laisse traîner l'affaire à dessein.
« Il coulera, écrit encore Fénelon à Chevreuse, paiera d'équivoque et croira gagner tout en gagnant du temps. En effet, il n'a qu'à gagner un peu. Il se voit tout auprès d'un avenir où il pourra lever la tête, faire trembler Rome et prévaloir à la Cour'. »
« Les défenseurs de la bonne cause, dit-il à Beauvilliers, n'ont de ressources que par leur seul crédit auprès de la personne du Roi. Dès que cette personne leur manquera, il ne leur laissera plus aucun soutien^. »
A Rome, l'examen du livre de Quesnel avançait lentement. Quand le travail achevé eut été remis au Pape, neuf cardinaux furent nommés qui s'occupèrent de la forme de la condamnation. Il n'y eut pas moins de