I. Fénelon, Œ. C, V, p
lui : il connaîtra leurs pensées, leurs goûts, leurs desseins, leurs secrètes aspirations ; les sources vives de leur vie morale, leurs peines, leurs espérances, leurs craintes. Sa connaissance ne se borne pas à des catégories : « Il appelle ses brebis par leur nom » ; il connaît chacune en particulier.
La piété, cette inclination du cœur vers Dieu, qui nous le fiiit aimer comme notre père, est nécessaire au directeur. Comment conduire les âmes dans des voies que nous ignorons ? Comment parler le langage de l'amour, si nous ne connaissons que celui de la crainte ? Sans la piété, on n'a pas l'intelligence des attraits, des besoins, des désirs qui tourmentent les âmes ; elles languissent comme des plantes privées de rosée.
Le zèle est le résultat de la piété. Celui qui aime Dieu veut sa gloire, et la gloire de Dieu c'est la perfection des êtres .
Que ce zèle soit pur : il laut aimer les âmes non pour jouir d'elles, mais pour les conduire au Ciel ; éclairé, le directeur ne doit pas exagérer les préceptes de l'Église et les conseils de l'Évangile ; l'esprit humain, désespérant d'arriver à une perfection impossible, se retire triste et découragé. Serait-ce d'un zèle éclairé de conseiller les mêmes pratiques de dévotion aux prêtres et aux soldats, aux enfants et aux hommes ? Il faut être patient, savoir écouter, sans s'étonner ni s'irriter, les confidences les plus pénibles. Sans doute ce qui nous touche prend des proportions inattendues ; mais qu'importe l'exagération d'une sensibilité maladive ? Cette femme souffre et toute douleur est pitoyable. Coups de poignard ou coups d'épingles, qu'importe si on en
meurt. Ces âmes désolées attendent une parole consolatrice, elles espèrent un rayon d'espérance.
Voilà le Directeur, « sage, éclairé, mortifié, expérimenté, détaché de tout, incapable de nous flatter ».
« Où sont donc, ô mon Dieu, s'écrie Fénelon, ces lampes luisantes et ardentes, posées dans votre maison pour éclairer et pour embraser vos enfants ? »
Le pieux archevêque ne manqua jamais à personne. Au milieu de ses occupations, de ses discussions, de ses tristesses, il éclaira les âmes, fortifiant les unes, consolant les autres. Il ne connut point le découragement. C'est par ces qualités éminentes qu'il sut gagner le cœur des personnes qui s'adressèrent à lui. Cette confiance n'était pas une abdication de la volonté. Fénelon connaissait son sublime métier. Sous quelque prétexte que ce soit, l'âme n'a pas le droit de se démettre de sa responsabilité propre ; elle n'a pas le droit de « renoncer à la noble fatigue de vivre ».
Le Directeur ne commande pas, n'ordonne pas (exception faite du scrupule, qui est un cas pathologique), il agit sur la volonté par des motifs et des mobiles ; le dirigé ne doit pas même agir nécessairement sous cette impulsion, il délibère, compare, raisonne. L'âme reste toujours maîtresse d'elle-même.
Fénelon respecte les magnifiques splendeurs de l'esprit humain. L'homme est roi de l'univers par cette merveilleuse faculté de « vouloir » ; c'est le dégrader que de le conduire sans raisons ; il a le droit de savoir le pourquoi et les causes. Sa volonté ne peut suivre que sa pensée. « Pour la personne dont vous me parlez, écrit-il, vous n'avez qu'à faire ce que j'imagine que vous
Elites, qui est de l'attendre, de ne la pousser jamais, de la laisser presser intérieurement à Dieu seul, de lui dire ce que Dieu vous donne, quand elle vient à vous ; de le lui dire doucement, avec amitié, support, patience et consolation. » C'est ainsi que Fénelon suit les voies de Dieu ; il ne presse jamais l'àme ; il parle, il conseille et il attend.
Les correspondants spirituels de Fénelon sont pour la plupart des personnes du monde : c'est le duc de Bourgogne et M""' de Maintenon ; c'est Beauvilliers, Chevreuse et son tils, le duc de Chaulnes ; ce sont les duchesses, filles de Colbert, et leurs frères, Sefgnelay et Blainvilie ; c'est la comtesse de Gramont, née Hamilton, la comtesse de Montberon ; ce sont des jeunes gens, des jeunes filles, des femmes illustres par leur piété, dont l'anonymat garde quelque chose de mystérieux.
Quelques critiques, et non des moindres, des laïques et des prélats, ont parlé de la religion aristocratique et raffinée de Fénelon. Je ne sais où ils ont vu cela; je ne l'ai pas rencontré dans toutes les œuvres de Fénelon que j'ai relues trois fois depuis quinze ans.
L'archevêque de Cambrai a dirigé beaucoup de personnes de l'aristocratie, déjà avancées pour la plupart dans ia perfection. Il a parlé un langage qui convenait à leur rang social et à leur valeur religieuse (si je puis dire). Cela est vrai : mais un directeur varie sa direction selon le rang et la qualité morale des personnes à qui il s'adresse.
L'Evangile convient à tous, ignorants et savants ;
mais qui ne sent que les âmes délicates et cultivées goûteront les douceurs et apprécieront les grandeurs de Famour de Dieu dans l'Eucharistie, d'une autre façon que le laboureur croyant et pieux, qui demande au Ciel de bénir ses sillons. La religion de ce paysan n'est pas plus roturière que celle du savant n'est aristocratique ; c'est la religion du « Notre Père qui est aux Cieux », douce et fortifiante pour tous « et goûtée selon la délicatesse et les connaissances de chacun ».
Mesdames et Messieurs, que de paysans, que de paysannes auraient des quartiers de noblesse à vendre si on les jugeait d'après leur piété... Jésus est « le plus populaire des êtres », a dit Lacordaire, et chacun l'aime selon ses états de conscience. Comme à la table sainte et comme à la mort, le roi et le berger sont égaux, si leur cœur offre à Dieu la même ardeur et le même amour.
Fénelon s'adressant, la plupart du temps, à des personnes déjà avancées dans la perfection, dégagées des liens du péché, amies de Dieu, parlait le langage de l'amour. A Seignela}^, au contraire, au M'* de Seignelay, Secrétaire d'Etat à la guerre, il parlait de la crainte de Dieu parce qu'il fallait le retirer du péché et le convertir — la crainte de Dieu est le commencement de la sagesse. — Avec le duc de Chaulnes avant son retour à Dieu, il avait des façons communes pour le mener à la pratique de la vertu, et quand Fénelon parcourait son pays des Flandres et qu'il confessait quelque pieuse femme de ces campagnes, il se faisait peuple, rompait le pain de la vérité à tous, prêchant les petites vertus et les grands préceptes de la religion, démontrant à la fois la simplicité et la sublimité de l'Evangile.
Des esprits malins, très malins, ont compté combien de fois Fénelon a encouragé les gens qu'il dirigeait à la communion, combien de fois à la confession, à la prière vocale, combien de fois il a parlé de l'enfer... Et l'on trouve que le directeur ne parlait pas assez souvent de ces choses et donc qu'il avait une religion raffinée, un enseignement ésotérique. Quelle misère ! Le prêtre qui a écrit la belle lettre sur la communion fréquente n'aurait pas encouragé à la communion, quelle contradiction ! « Si vous attendiez à communier, dit-il, que vous fussiez parfaite, vous n'auriez jamais ni la communion, ni la perfection '. »
Comme s'il ignorait que la communion fût la source de la sainteté et un remède aux épreuves de la vie.
« Il y a, dit-il, une parole d'un grand poids dans l'histoire ecclésiastique, au sujet d'une sainte dame, qui fut exposée à de terribles épreuves dans le monde : « Tanto pondère fixit eani spiritus sanctiis, ut iiiunobilis permaneret. Le S' Esprit la frappa si puissamment, que sa rectitude fut permanente. » On n'acquiert guère ce degré de fermeté que par des prières vives, fréquentes, humbles et pures. Il y faut joindre la réception fréquente de ce corps sacré formé par l'Esprit saint qui est lui-même une source inépuisable de l'esprit de sainteté. Je suppose toujours qu'on mène une vie chrétienne. Il ne faut point d'autre préparation pour l'Eucharistie, quand on examine les choses dans le fond. Quiconque est sain ou légèrement infirme doit manger -.
C'est le langage de l'Eglise. A ceux qui mènent une