‹ Fénelon, apologiste de la foi. Leçons données à l'Université catholique de Paris. Second centenaire de Fénelon, 1715-1915Chapitre 88 sur 122 · I. Tclêviaqiic, édition Bclin, p · texte numérisé non relu

I. Tclêviaqiic, édition Bclin, p

surance où sont vos voisins que vous êtes incapable d'usurper leurs terres. Les plus fortes murailles peuvent tomber par divers accidents... mais l'amour et la con- "^ fiance de vos voisins, quand ils ont senti votre modération, font que votre Etat n'est jamais attaqué. »

La Force crée le Droit! Direz-vous. Eh! oui; mais cela est païen. Et ceux qui se scandalisent de la théorie de Fénelon, qui unit la morale et la politique, nous ramènent aux inhumanités du paganisme.

Qui ne connaît le mot de l'austère Caton aux yeux de qui tout acte mile aux intérêts de l'Etat est licite ? L'humanité était un sentiment si étranger au peuple romain que le mot même qui l'exprime manque dans sa langue, « Humanitas » ne signifie dans - les anciens auteurs que politesse, douceur, aménité.

Le droit des gens n'a-- commencé qu'avec Jésus. Le christianisnte établit la paix en faisant disparaître les causes de discorde : les ambitions et l'orgueil. Et quand le soin de leur conservation contraint les peuples de recourir aux armes, il fait de l'humanité la grande loi des combats. La Religion pénètre jusque dans les camps pour en bannir la haïTle et l'inexorable cupidité, pour .^■ arrêter l'abus de la force, pour attendrir la victoire et pour couvrir le faible de- son inviolable protection. Ne pouvant retenit le glaive, elle en émousse la pointe et verse encore du baume sur les blessures qu'il a faites.

Ceux qui sont durs et cruels cessent d'être chrétiens. Entendez la voix de l'Evangile dânsX Exaniett de conscience : « N'avez-vous point fait quelque injustice aux nations étrangères ? On pend un pauvre malheureux pour avoir volé une pistole sur le grand chemin et on

M. Cagnac. — rénelon. iS

traite de héros un homme qui fait les conquêtes, c'està-dire qui subjugue injustement les pays d'un État voisin !... Où sont donc les idées de justice ? Dieu jugerat-il ainsi ? Doit-on moins être juste en grand qu'en petit? La justice n'est-elle plus justice quand il s'agit des plus grands intérêts ? Des millions d'hommes qui composent une nation sont-ils moins nos frères qu'un seul homme ?

« Pour les traités de paix, il faut les compter nuls non seulement dans les choses injustes que la violence a fait passer, mais encore dans celles où vous pourriez avoir mêlé quelque artifice et quelque terme ambigu, pour vous en prévaloir dans les occasions favorables. Votre ennemi est votre frère ; vous ne pouvez l'oublier sans oublier riiumanité... Dans les traités, il ne s'agit "^plus d'armes, ni de guerre ; il ne s'agit que de paix, de justice, d'humanité et de bonne foi.

« Avez-vous été fidèle à tenir parole à vos ennemis pour la capitulation ? Il y a les lois de la guerre qu'il ne faut pas garder moins religieusement que celles de la; paix. Lors même qu'on est en guerre, il reste un certain droit des gens qui est le fond de l'humanité même c'est un lien sacré et inviolable entre les peuples que nulle guerre ne peut rompre... Vous ne devez faire à vos ennemis que ce que vous croyez qu'ils ont droit de vous faire... Pendant la guerre n'avez-vous point fait des maux inutiles à vos ennemis ? Ces ennemis sont toujours vos frères si vous êtes vrai homme vous-même... N'avez-vous point autorisé des ravages, des incendies, des sacrilèges, des massacres qui n'ont décidé de rien, sans lesquels vous pouviez défendre votre cause? Vous

POLITiaUE TIREE DE L'EVANGILE 275

devez rendre compte à Dieu et réparer, selon toute l'étendue de votre pouvoir, tous les maux que vous avez autorisés et qui ont été faits sans nécessité '. »

Si le Télémaque avait blessé au vif l'orgueil du roi, que n'eût point fait cet Examen de conscience où le blâme le plus sévère est parfois ouvertement exprimé sur l'état de la cour et les procédés de gouvernement, ou la conduite même du roi est jugée avec une liberté qui ne se déguise pas toujours sous les dehors du respect !

Louis XVI, que l'expérience avait instruit, fit réimprimer en 1774 ce petit ouvrage : « Coiume je suis résolu de remplir tous mes devoiVs, dit-il à l'abbé Soldini, son confesseur, je n'ai pas d'intérêt à en faire un mystère au public : il serait fâcheux d'ailleurs pour mes successeurs, qu'un aussi bon livre vînt à se perdre. »

Il y a des utopies dans les ouvrages pédagogiques de Fénelon, soit, mais les utopies ne doivent pas faire oublier la réalité et la vérité des principes. Qui ne sait que le Télémaque est un roman, où la leçon sévère se cache scfhs le manteau d'une imagination toujours riante et jeune. Evidemment Fénelon met une trop grande confiance dans les lois pour la réforme des mœurs et il ne se défie pas assez de son imagination. Il y a de l'idylle dans le Télémaque. Le régime de Salente est un rêve : c'est une sorte de « conte philosophique » où il faut sous le symbole saisir le vrai sens.

Page 1