I. S. Matt., XX
Et seule la religion de Jésus a eu la puissance de retenir le peuple dans le respect. « Tu peux tout et tu n'oseras rien ! tu demeureras soumis, non pas à cause de la nécessité, mais à cause de la conscience, propter conscientiain, même au prince méchant, etiatii discoUs. » Chimérique comme Platon, qui voyait Tidéal du gou- \'erncment dans la raison, Fénelon proclame que la V politique doit être étroitement unie à la vertu. ''
Fénelon appartient à cette école de politique qui fait passer les principes avant les intérêts et qui rendrait à jamais impossibles, parmi les hommes, les révolutions violentes, en les prévenant sans cesse par des réformes ^ pacifiques et glorieuses qui font avancer les sociétés dans le progrès, par la seule puissance de la vérité mieux connue et de la justice évangélique plus abondamment pratiquée. Et ceux-ci, et ceux-là de s'écrier : Fén^loa confond le dom.iine delà politique avec celui de la morale. Où serait le danger? Fénelon rappelle les règles qui dominent les individus et les sociétés/; k'respect de ' la justice et de la religion pour le bonheur durable des individus et des sociétés.
Et ces théories ne sont pas des rêves pour notre humanité. Saint Louis a fait goûter à la France ce gouvernement fondé sur l'Evangile. C'est à cet ancêtre que voulait remonter Fénelon quand il cherchait un modèle pour le duc de Bourgogne. La paix régnait dans l'État, p.u'ce que l'ordre moral était dans les consciences.
En énonçant d'un trait cette théorie fénelonienne
•y-sur le rapport de la politique et de la religion, presque à chaque phrase on a dans l'esprit et sous les yeux la nouvelle théorie transcendante, qui, d'après ses auteurs, serait le fruit d'une civilisation supérieure à la nôtre. Que dit cette théorie ?
Qu'un engagement qu'on a soi-même signé n'est ■qu'un chiffon de papier ; que les lois juridiques ou morales ne comptent pas, quand elles nous gênent et que nous sommes les plus forts ; que le but suprême et final d^un grand peuple doit être l'asservissement du monde par le déchaînement méthodique et sans frein des forces brutes, de la méchanceté, de la barbarie.
Et pour s'enhardir dans cette voie, ils se disent les envoyés de Dieu, ils se vantent d'être de nouveaux Attila — ils en ont les mœurs — et ils construisent une philosophie de cette supra-civilisation. Et vous savez comment ils entendent la guerre. Ils suppriment tout ce qu'on appelle sensibilité, pitié, humanité. La guerre a pour but de tuer et de détruire... Elle ignore nécessairement les lois morales. Le respect des lois, des ^j traités, des conventions; la loyauté, la bonne foi, le sentiment de l'honneur, des scrupules, la noblesse d'âme, la générosité sont des entraves, le soi-disant peuple-dieu n'en admet pas. Il violera donc sans hésiter le droit des neutres s'il y a intérêt ; il usera du mensonge, de la perfidie, de la trahison ; il s'autorisera de prétextes futiles ou inventés pour commettre les actes les plus atroces : massacres de prêtres, de vieillards, de femmes, d'enfants, incendies scientifiquement organisés, ■et le reste.
Un petit peuple les gênait qui avait droit à la paix.
droit recon nu par eux. Vous ne passerez pas, a-t-il dit à l'envahisseur, ou bien vous nous étranglerez. Et comme ils étaient la force, ils sont passés après avoir égorgé le petit peuple... et le droit.
Que nous sommes loin de Fénelon et de sa théorie évangélique : avec son Bienheureux les doux et son Bon Samaritain et son Misereor super iurbam et son Aime^vons les uns les autres et la Fraternité humaine sous l'égide du Père qui est aux Cieux ! Le « vieux Dieu allemand » est une création de l'orgueil colossal de ces nouveaux Lucifers. Le doux Jésus de l'Évangile n'est pas le Dieu de la violence et de la barbarie.
Il n'y a pas deux Évangiles, et, malgré moi, disant ces choses, je pense aux paroles de saint Paul : « Quand même un ange annoncerait un autre évangile que celui de Jésus, qu'il soit anathème. »
Les principes de justice, de fraternité, d'amour demeurent comme les paroles de Jésus. L'orgueil a perdu les mauvais anges. Que les nouveaux démons tremblent. Dieu parle par l'épée de l'Europe. Et puisque le droit ne meurt pas, restons avec Fénelon défenseur du droit.
Fénelon a défendu la Justice qui est avec la Religion le fondement des États. Et c'est pourquoi il a combattu l'absolutisme. Le pouvoir absolu ne serait pas un dan-v ger si les rois étaient des saints. Absolu n'est pas synonyme d'arbitraire ; mais dans notre hiimanité, hélas ! le pouvoir absolu conduit au pouvoir arbitraire, la tyrannie de l'homme remplace la tyrannie de la loi. Alors la «^
justice n'est plus qu'un mot, « la volonté du roi tient lieu de raison ». Stat pro ratione voJuntas.
Fénelon redoute donc pour les rois l'autorité absolue, ce que précisément les princes sont le plus portés à envier. Il parle toujours à son élève de « règles certaines », de « maximes de gouvernement », d'un peuple qui souffre et non d'esclaves et de flatteurs.
Lorsque les rois sont encensés comme des idoles, ils « ne sauraient être honnêtes gens, ni connaître la vérité, rhumanité ne peut soutenir avec modération une puissance aussi désordonnée que la leur. Ils s'imaginent que tout est fait pour eux : ils se jouent du bien, de l'honneur et de la vie des autres hommes. Kien ne marque tant de barbarie dans une nation que cette forme de gouvernement : car il n'y a plus de lois, et la volonté d'un seul homme, dont on flatte les passions, est la loi unique ».
Fénelon comprend mieux que personne que tous les gouvernements portent « au dedans d'eux-mêmes les semences d'une corruption inévitable et de leur chute» '. S'il attaque l'absolutisme royal, il reconnaît que les abus de l'autorité souveraine ne se rencontrent pas seulement dans le gouvernement d'un seul. « Les Ephores de Sparte, dit-il, les Décemvirs à Rome, les Suffètes de Carthage n'étaient pas moins cruels et barbares que Néron et Caligula. La démocratie d'Athènes, après le temps de Lysandre, quand les trente tyrans qu'il établit associèrent à leur conseil trois mille autres, est une tyrannie qui révolte l'humanité, et un massacre perpé-
i. Essai sur le gouvernement civil, Œ. C, VII, p. 141.
POLITIQUE TIRÉE DE l'ÉVANGILE 28 1
tuel des meilleurs citoyens. Le traitement que la même république fit à Miltiade, à Aristide, à Thémistocle, à Périclès, leurs meilleurs généraux et les plus fidèles citoyens, marque combien le peuple, furieux et aveugle, peut être tyrannique '. » Notre histoire de France peut illustrer ces réflexions.
Et d'ailleurs une république de droit se résout toujours en une monarchie de fait : « Qu'on lise l'Histoire de la République romaine, on verra que ce n'est jamais le peuple qui parle, c'est presque toujours quelque tribun ambitieux qui fait parler la multitude et qui abuse de la crédulité -. »
L'arbitraire et Tabsolutisme ont existé dans tous les régimes. « La tyrannie ne change pas, on ne fiiit que changer de maître >. >>
Quoi qu'il en soit, vivant à une époque d'absolutisme, Fénelon avait à combattre dans son royal élève v le penchant néfaste à se considérer comme le maître omnipQtent du royaume. La France ^'anémiait de l'égoccntrisme pratiqué par Louis XIV.'
Tout allait bien vu du dehors : on osait à peine faire entendre une plainte. Le roi mort, on s'aperçut vite de l'immense fossé qu'avait creusé entre le peuple et le roi cette autorité qui ne voulait pas être discutée. Toute la Révolution est là, puisque ceux qui l'ont préparée dans les esprits, Rousseau et les Encyclopédistes, ne sont que la réaction contre le siècle précédent. Ne faisons pas de