‹ Fénelon, apologiste de la foi. Leçons données à l'Université catholique de Paris. Second centenaire de Fénelon, 1715-1915Chapitre 92 sur 122 · I. TéUmaquc, p · texte numérisé non relu

I. TéUmaquc, p

POLITIQ.UE TIRÉE DE l' ÉVANGILE 283

Que disait-il à son élève? « Dégagez-vous de vos passions. — Vous êtes pour le peuple, et non le peuple pour vous. — ■ Il faut détester la guerre qui est un fléau ; éviter le luxe qui ruine le pays. »

Ces maximes ne sont pas des lieux communs de morale; mais des avertissements précis. Le successeur de Louis XIV devait éviter les défauts de Louis XIV, et c'étaient, je crois bien, l'engouement, l'égoïsme, le goût de la guerre et le goût du luxe. Mais, dira-t-on, ces conseils sont des traits de satire ? Et que faire ?

Si Fénelon ne serre point de près la réalité, c'est un esprit chimérique; et s'il veut être précis, il doit cependant recommander à l'héritier du trône d'éviter les vices qui menacent le trône. Et pour savoir si ces défauts que Fénelon dénonçait étaient ceux de la monarchie française en 1690, il convient d'en appeler à Louis XIV mourant, à cette heure où les voiles tombent et les yeux se dessillent : « J'ai trop aimé la guerre, le faste, les bâtiments, dit-il ^ au petit Louis XV, ne m'imitez pas en cela. »

Pour avoir dit cela vingt ans plus tôt, Fénelon ne peut être accusé d'avoir manqué de sens pratique.

L'Évangile, code de Justice, impose aux hommes de se respecter entre eux. L'Évangile, code d'amour, impose aux hommes de s'aimer entre eux. Et Si nous avons été étonnés des conséquences que Fénelon tire du premier principe, que direz-vous des conséquences qu'il . tire du second ?

Dès le jeune âge, Fénelon s'est penché vers le peuple.

284 rÉNELON APOLOGISTE DE LA l-OI

Si la justice était pour lui la première de toutes les bienséances, la charité était aussi pour lui le premier de tous les devoirs.

Il écrivait le 15 janvier 1694 à sa cousine M'"^ de Laval : « Je suis sur le point de congédier presque tous mes domestiques, si je ne reçois promptenient quelque secours... Faites en sorte qu'on m'envoie tout l'argent qu'on pourra de Carenac, après avoir pourvu aux aumônes pressées, car j'aimerais mieux, à la lettre, vivre de pain sec que d'en laisser manquer jusqu'à l'extrémité les pauvres de mon bénéfice, »

Est-il étonnant qu'il ait parlé au roi des misères du peuple ? « Cependant vos peuples que vous devriez aimer comme vos enfants, et qui ont été jusqu'ici si -passionnés pouç vous, meurent de faim. La culture des terres est presque abandonnée; les villes et la campagne se dépeuplent ; tous les métiers languissent, et ne nourrissent plus les ouvriers. Tout commerce est anéanti. . . Au lieu de tirer de l'argent de ce pauvre peuple, il faudrait lui faire l'aumône et le nourrir. La France entière n'est plus qu'un grand hôpital désolé et sans provision ...»

Ainsi parlait en 1695 Fénelon à Louis XIV, sous le voile de l'anonymat. Que la lettre ait été niise sous les yeux du roi ou non, il n'importe, il suffit qu'elle soit authentique, et cela personne ne le conteste. Le cœur de Fénelon éclate en un sanglot étouff"é devant cette France mutilée et sanglante. Il ne peut plus se contenir.

Sous l'appareil brillant de Versailles, il entrevoit la blessure de la France. Mais qui parlera aux rois si les hommes de Dieu se taisent ?

POLlTiaUE TIREE DE l'ÉVANGILE 285

Les gloires passées éblouissent encore. Les courtisans, soucieux de leur propre avancement, détournent les yeux des visions importunes. L'étoile de Louis brille au firmament de la renommée. L'Europe, plusieurs fois vaincue, n'est pas encore remise de son étonnement.

Cependant, à la cour même, dans le décor merveilleux d'un palais féerique, un prêtre, le précepteur d'un pri;ice royal, depuis cinq ans vit en silence, tout entier à son sublime métier de façonner une âme de roi. Il a regardé loin de Versailles. Il a entendu les sourdes plaintes des peuples. Avec Vauban et La Bruyère il s'est entretenu des misères présentes; mais les fêtes. continuent brillantes et tapageuses, cachant aux yeux dis-V traits la fragilité d'un trône qui paraissait solide, tandis que la terre craquait sous les pas de ces danseurs de menuet.

Fénelon, qui aimait le roi et la France, voulait attirer l'attention sur l'état lamentable du pays. « La vérité est libre et forte. » « La lettre à Louis XIV » retentit comme un éclat de tonnerre dans un ciel serein. Cela ressemble à quelque foudroyante apostrophe'de saint Ambroise à Théodose.

C'est que Fénelon était Un très bon prêtre et un être profondément humain. Sans doute, Bossuet s'apitoyait aussi sur le pauvre peuple. Qui ne sait par cœur cette page du sermon sur YEmiuente dignité des Pauvres : « Quelle injustice, mes frères, que les pauvres portent tout le fardeau et que tout le poids des misères aille fondre sur leurs épaules ! S'ils s'en plaignent et s'ils en murmurent contre la Providence divine, Seigneur, permettez-moi de le dire, c'est avec quelque couleur de

justice; car étant tous pétris d'une même masse, et ne pouvant pas y avoir grande différence entre de la boue et de la boue, pourquoi verrons-nous d'un côté la joie, la faveur, l'affluence ; et de l'autre, la tristesse et le désespoir et l'extrême nécessité, et encore le mépris et la servitude ?.. . » Et le reste. Il y a des larmes dans ces paroles !

Mais, disons-le franchement, Bossuet, qui lui aussi aimait le roi comme un père, n'a rien dit contre le luxe de Versailles qu'il croyait nécessaire au prestige du prince. Il voulait le peuple plus heureux sans toucher à "^ la munificence royale. Ignorait-il donc que la gloire de la cour, celle des bâtiments, celle des arts et surtout celle des guerres, était la rançon des misères du peuple r

Sans doute tout être constitué en dignité a droit à une tenue convenable. Les peuples ne s'y trompent pas. Ils paient l'impôt non pas seulement pour fabriquer les canons qui sont leur sécurité, mais pour avoir encore des représentants dignes du pays et de la grandeur nationale.

Or jadis, le roi était vraiment l'homme représentatiL A l'étranger, on ne disait pas le roi de France, c'était .« le Roi ». Qui blâmerait le luxe des cours travaillerait à l'abaissement de l'autorité royale. Louis XIV, qui se connaissait en hoiïime, n'ignorait pas que le prestige du roi servait à la France. Les ambassadeurs, admis aux audiences du roi, dans l'appareil unique d'un faste extraordinaire, sortaient éblouis et flattés de tant de magnicence. Étonnés de tout ce qu'ils voyaient à Versailles et surtout « de s'y trouver » ils portaient dans leurs pays le souvenir de cette majesté empruntée qu'ils prenaient

POLITIQUE TIRÉE DE l'ÉVANGILE 287

pour une puissance véritable. Tant les apparences sont fortes sur le cœur humain !

Le premier roi fut le plus fort, dit-on ; et l'on peut dire que Louis XIV n'aimait le luxe et la grandeur que pour mieux servir son pays.

Fénelon lui-même, le critique sanglant des abus de la richesse, tenait sa maison sur un pied de simplicité et de grandeur.

Utopie, dira-t-on, de vouloir enlever le luxe des cours ! chimériques ces « lois somptuaires » qui n'ont eu jamais qu'une médiocre influence pour la réforme des mœurs ! Mais qu'on relise le premier volume de lAncien Régime de Taine, et l'on comprendra que les fêtes de '' Versailles étaient un défi malheureux lancé aux souffrances humaines. Fénelon devinait que le peuple ne souffrirait pas longtemps qu'on insultât à ses misères .

Il est facile de relever dans l'organisation de Salente' les fantaisies d'une imaginatioQ éveillée et les attaques immodérées contre le luxe. Et les économistes de s'écrier : \^ c'est un prêtre qui parle. Salente est une cité organisée par un homme d'Église. Cette argumentation contre le luxe est plus juste en morale qu'en politique .

Fénelon n'ignorait pas que le luxe contenu dans de justes limites ajoute par les arts à l'éclat de la société et qu'il multiplie les ressources du travail. Mais aussi parce qu'il était prêtre et qu'il jugeait les choses du point de vue de l'Évangile, il condamnait les excès du luxe, excès , que réprouve la plus élémentaire morale.

Dans un pays riclie, où le peuple est heureux, jusqu'où peut aller le luxe? surtout le luxe des riches? il est délicat de fixer ces limites. Mais ce qui est inadmissible dans

288 FÉNELON APOLOGISTli: Di; LA FOI

Line société chrétienne — • et vous voudrez bien m'accorder que Fénelon ne pensait qu'à promouvoir le bonheur d'une société chrétienne — c'est de voir quelques citoyens dépenser pour des besoins factices des sommes ^Jnormes, tandis que tout près d"eux, l'on meurt de faim ; étaler aux yeux d'un public, qui travaille et qui peine, un luxe insolent et scandaleux.

Louis XIV le comprit si bien que l'on vit un jour It mobilier d'or de Versailles prendre le chemin de la Monnaie. Il fallait de l'argent pour continuer la guerre contre l'Europe coalisée ; mais le roi sentait d'instinct qu'il ne pouvait pas demander de subsides à ses sujets déjà miséreux, avant que lui-même ait changé en or le luxe inutile de son palais.

Le peuple, depuis le triste hiver de 1709, était très malheureux et les guerres continuelles changèrent le pays en un vaste hôpital. Ces malheurs mettaient en deuil l'âme évangélique de Fénelon.

Cette foule sans pain et sans joie lui j'appelle ces autres multitudes qui suivaient le Christ, et lui aussi avait pitié. Tous ses écrits portent cette empreinte d'une compassion douloureuse. Il ne pense qu'au peuple quoi qu'il écrive : « le pauvre peuple est le soutien et la base de la république : il le faut bien nourrir et le faire bien travailler. » Avant de parler des biens célestes, les vrais biens puisque seuls ils demeurent, l'ouvrier évangélique pense d'abord à apaiser la faim du peuple ; mieux encore, à lui donner le minimum de bien-être, qui convient à

POLlTiaUE TIRÉE DE l'ÉVANGILE 289

la personne huniaine. Tout homme a droit au travail y et au pain quotidien. Et Jésus fit asseoir tous ceux qui le suivaient, il les nourrit, puis il parla .

Et qu'on ne dise pas que l'Évangile nous contredit par cette parole : « Cherchez d'abord le royaume de Dieu et le reste vous sera donné par surcroît. » Sans doute, la culture de l'âme, l'amour de Dieu, la pensée du monde meilleur, doivent compter parmi- nos premières préoccupaiions; mais'^pour parvenir au royaume de Dieu, l'humanité chemine dans une vallée de larmes, accablée par « ce corps de mort » qui tourmentait saint Paul. Et dans ce rude pèlerinage, cette humanité vit de pain, et chaque jour le chrétien, instruit par Jésus même, demande le « pain quotidien » nécessaire à la vie.

Cela n'empêche pas le chrétien de considérer la vie matérielle comme inférieure à la vie de l'àme ; « de chercher d'abord le royaume de Dieu », c'est-à-dire de ^/ ne compter pour rien les choses de ce monde, si ce n'est comme moyen d'arriver au terme du voyage.

Elle est donc fausse l'objection qu'on fait à l'Eglise de ne s'occuper que des choses deOieu et de détourner -^ les hommes des activités terrestres. •^

Le chrétien s'intéresse aux biens de ce monde, il n'v attache pas son cœur, voilà la formule. Il s'en sert, mais il les quittera avec plaisir à la fin de- sa vie. Des biens plus précieux l'attendent, que « ne détruisent ni le temps ni la rouille ». . .

L'Eglise, en un mot, à l'exemple de son fondateur, frémit devant les misères humaines, et elle s'emploie à les soulager. En disciple éclairé de l'Evangile, Fénelon pensait toujours à ce pauvre peuple qu'il entimlait

M, Cagnac. — Fénelon. l'i

jémir tristement et qu'il aurait voulu relever dans sa dignité d'homme, dans son corps et dans son âme.

« Avez-vous cherché les moyens de soulager les peuples et de ne prendre sur eux que ce que les vrais besoins de l'btat vous ont contraint de prendre pour leur propre avantage ? Le bien des peuples ne doit être employé qu'à la vraie utilité du peuple niême '. »

Les campagnes supportaient toutes les charges. Le paysan aimait mieux manger son pain noir que de refu- ^.er son compte aux fermiers d'impôts.

Fénelon ne comprend pas qu'on charge toujours les mêmes parias, et lui privilégié, il se plaint des privilèges de l'ancien régime.

« Les princes avides et sans prévoyance ne songent

Jqu'à charger d'impôts ceux d'ent\'e leurs sujets qui sont les plus vigilants et les plus industrieux pour faire valoir leurs biens... en môme temps ils chargent moins ceux que la paresse rend plus misérables. Renversez ce mauvais ordre... mettez des taxes, des amendes, et même, s'il le faut, d'autres peines rigoureuses sur ceux qui négligeront leurs champs, commej>tm»punissez des soldats qui abandonneraient leurs postes dans la guerre'^V »

Il souhaite à chacun le bonheur à la maison, les joies naturelles et simples de la famille. Emporté par son imagination, il voit les campagnes heureuses et son cœur s'épanouit :

« Cérès se couronnera d'épis dorés ; Bacchus, foulant aux pieds les raisins, fera couler, duipenchant des montagnes, des ruisseaux de vin plus doux que le nectar ;

Page 1