I. Examen de conscience, Œ. C, VII, p
Qui le conteste ?La guerre est une chose horrible et une guerre injuste est un crime contre rhumanité. Mais c'est un tel crime parce qu'elle est injuste, non parce que c'est la guerre. Le choix doit toujours être en faveur du droit, que l'alternative soit la paix ou la guerre. La question ne doit pas être simplement : va-t-il y avoir la paix ou la guerre ? Mais le bon droit doit-il prévaloir ? les grandes lois de la justice seront-elles une fois de plus observées? Et la réponse d'un peuple fort et viril sera : « Oui, quel que soit le risque »... Aucune nation qui se respecte ne doit se soumettre à linjustice.
Ce que Fénelon a voulu combattre surtout, ce sont les guerres somptueuses : celles que les rois pouvaient entreprendre pour conquérir une gloire personnelle, et le cas avait pu se présenter. Il cite, en particulier, dans sa lettre
\f anonyme à Louis XIV, la guerre de Hollande en 1672, entreprise « pour punir les Hollandais qui avaient fait qtîielqLie raillerie, dans le chagrin où on les avait mis en troublant les règles du commerce établies par le cardinal de Richelieu ».
Que ces railleries aient été l'occasion pUuôt que la raison de la guerre, les historiens le croient ; mais il est intéressant de remarquer ce que veut dire Fénelon quand il parle de guerre entreprise pour le seul « motif de gloire et de vengeance », et il revient souvent sur cette futilité des motits pour condamner la plupart des guerres. « Un homme qui cherche la gloire ne la trouve-t-il pas
^ assez en conduisant avec sagesse ce que les-»diéiix ont mis dans ses mains ? Croit-il ne pouvoir n-fériter des louanges qu'en devenant injuste, violent, hautain, usurpateur et tvrannique sur tous ses voisins ? // ne faut jamais songer à la guerre que pour défendre sa liberté. »
Enfin, si ce pacifisme même avec ces tempéraments nous paraît une chimère, il faut admettre qu'en ellesmêmes» ces doctrines sont des songes généreux. Reportons-nous aux tristes temps de la ligue d'Augsbourg et je crois que nous aurions été alors avec ceux qui faisaient ces songes.
La paix ! la paix ! C'est encore le cri que répétait Fénelon sans cesse pendant lestristi^ «nnées de la guerre de Succession d'Espagne. Cette âme généreuse et humaine s'apitoyait sur ces troupes qu'on menait à la bataille en haillons et afi"amées. C'était une politique pratique, trop pratique, on serait tenté de le dire : dans les moments désespérés, il veut la paix et la paix à tout prix. Il pensait au peuple qui payait cher la gloire militaire du roi. A cette heure cependant, la France luttait pour sa propre liberté.
Fénelon écrivait Mémoires sur Mémoires aux ducs de Chevreuse et de Beauvilliers. Ce sont des peintures navrantes de l'état des troupes et des malheurs du pays. Son désir de la paix le mène vraiment trop loin. Il demande que Philippe V abdique le trône d'Espagne, pour le bien de la France ; il va jusqu'à dire que Louis XIV aurait le droit d'user de menaces envers son petit-fils pour le forcer à déposer sa couronne. Perdant même, par la vue des misères actuelles étalées sous ses yeux, la juste appréciation des affaires, il va jusqu'à redouter un succès militaire qui ne ferait que redonner de vaines espérances à la France...; ici Fénelon perd cette modération dans le jugement qui l'abandonne si rarement. Fénelon savait qu'il parlait en vain. Alors il s'en prend à Louis XIV même et commeemportépar une
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inspiration subite il change de ton : sa pensée s'élève ;
• le prêtre, l'envové de Celui qui est le juge des rois comme des peuples, se réveille en lui... « Vous me direz que Dieu soutiendra la France : mîfrs^i;.. vous demande où en est la pronfesse. Ave/.-vous i.p.ielque garant pour des miracles ?... Les méritez-voùs dans un temps où votre ruine prochaine et totale ne peut vous corriger, où vous êtes en'^^re dur, hautain, fastueux, incommunicable, insensible et toujours prêta vous flatter ?... Dieu se contentera-t-il d'une dévotion qui consiste à dorer une chapelle, à dire un chapelet, à se scandaliser facilement et à chasser quelque janséniste ? Non seulement il s'agit de finir la guerre au dehors, mais il s'agit
"vi encore de rendre au dedans du pain aux peuples moribonds, de rétablir l'agriculture et le commerce, de réformer le luxe qui gangrène toutes les mœurs de la nation, de se ressouvenir de la vraie forme du royaume, et de tempérer le despotisme, cause de tous nos maux... J'espère que Dieu sauvera la France, parce que Dieu aura pitiédela maison de saint Louis, et que, dans la conjoncture présente, la France est un grand appui de la catholicité. Mais après tout, ne nous flattons pas. Dieu n'a besoin de personne, il saura bien soutenir son Eglise sans ce bras de chair. .. »
Ici c'est Louis XIV qui avait raison : c'est Louis XIV qui a été chimérique en voulant tenir tête à l'Europe avec des armées décimées et démoralisées. La fortune a favorisé l'audace. Il a sauvé la France sans la laisser humilier. Vous connaissez cette belle page de l'histoire de France. Le roi n'avait pas voulu détrôner lui-même son petit-fils roi d'Espagne. « Puisqu'il faut faire la guerre,
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j'aime mieux la faire à mes ennemis qu'à mes enfants. » Le prince Eugène arrivait sur Paris, Louis XIV mande Villars à Marly. Il lui confie les débris des armées. Il lui ordonna de li-vrer bataille. Et si l'armée est vaincue? — Il ira lui-même faire un dernier effort, périr ou sauver l'Etat. Le vieux lion blessé fit reculer les chasseurs. La victoire de ûenain sauva la France.
François de Salignac-Fénelon, duc et archevêque de Cambrai, a aimé le peuple. Il aurait sacrifié toute sa littérature pour un acte deborité. En 1697, le feu consuma en quelques heures l'archevêché de Cambrai avec les livres et tous les papiers. L'abbé de Langeron courut en prévenir Fénelon : « Je le savais, mon cher abbé, il vaut mieux que le feu ait pris à ma maison qu'à la chaumière d'un pauvre laboureur. »
Cette commisération pour les misères humaines qui resplendit dans ses écrits et que sa vie a confirmée, il l'a poussée très loin. Il a sacrifié son avenir au devoir sévère de dire la vérité à un roi que les courtisans avaient comparé au soleil. Fénelon n'a jamais flatté le pouvoir. 11 a passé sa vie à'^éfendre le peuple, et il est mort en exil pour avoir osé dire cette parole" qui nous paraît si naturelle maintenant, mais qui tombait comme unétonnement dans Versailles en fête : « Les rois sont faits pour les peuples et non les peuples pour les rois. » Que la France ne l'oublie jamais. Que le peuple sache qu'il n'a pas de plus grands amis que ceuxqui vivent de l'Evangile.
IX^ LEÇON Le duc de Bourgogne
Mesdames, Messieurs,
La politique de Fénelon ne fut point appliquée à la France. L'archevêque de Cambrai- avait voulu former un Roi d'après les principes évangéliques. Cette doctrine politique, fondée sur la justice et la charité, qu'il avait exposée dans ses Lettres, dans ses Mémoires, dans ses Entretiens avec Ranisay, il l'avait expliquée à son élève Louis de France, duc de Bourgogne. Et le prince avait compris la leçon. Héritier du trône de saint Louis, après la mort de son père;- le grand Dauphin iils de Louis XIV, ce jeune homme la piété même portait dans ses mains et dans son cœur les destinées chrétiennes de la France. Et l'on crut un moment que Fénelon deviendrait le successeur de Richelieu.
La destinée fut cruelle. L'enfant royal mourut.
Qu'il nous soit permis — ce faisant nous apprécierons .mieux le rôle de Fénelon dans la défense de la Foi chrétienne : vous devinez déjà ce que la France serait devenue avec un second saint Louis sur le trône ! —
Qu'il nous soit permis de nous reposer sur cette âme royale et chrétienne, par qui l'âme française eût été renouvelée, qui nous eût épargné le régent et Louis XV, >^ qui eût sauvé la monarchie si la monarchie avait pu être sauvée et évité à l'Église de France la catastrophe sanglante de la fin du siècle.
Cet enfant est le chef-d'œuvre de Fénelon.
Tous les historiens reproduisent le portrait du royal élève peint par Saint-Simon. M. le duc de Bourgogne « naquit terrible, et sa première jeunesse fit trembler. Dur et colère jusqu'aux derniers emportements, et jusque contre les choses inanimées, impétueux avec fureur, incapable de souffrir la moindre résistance, même des choses et des éléments, sans entrer dans des fougues à faire craindre que tout ne se rompît dans son corps (c'est ce dont j'ai été souvent témoin). Opiniâtre à lexcès, passionné pour tous les plaisirs, la bonne chère, la chasse avec fureur, la musique avec une sorte de ravissement et le jeu encore, où il ne pouvait supporter d'être vaincu et où le danger avec lui était extrême; enfin livré à toutes les passions et transporté de tous les plaisirs, souvent farouche, naturellement porté à la cruauté, barbare en railleries, saisissant les ridicules avec une justesse qui assommait. De la hauteur des cieux, il ne regardait les hommes que comme des atomes avec qui il n'av^ait aucune ressemblance, quels qu'ils fussent... » Et voici l'autre côté de la médaille : « L'esprit, la pénétration brillaient en lui de toutes parts. Jusque dans ses
fureurs, ses réponses étonnaient ; ses raisonnements tendaient toujours au juste et au profond, même dans ses emportements '. » Nous respirons librement. Le premier côté de la médaille nous avait fut frémir : c'était le portrait de Néron lui-même. Saint-Simon nous paraît avoir exagéré les défauts du prince pour mieux marquer le travail de sa conversion : « De cet abîme sortit un prince atfable, doux, humain, modéré, patient, modeste, pénitent. »
Fénelon a fait lui aussi le portrait de son élève. Ne visant pas à l'effet dramatique il paraît plus juste. Le Fantasque nous montre un jeune homme orgueilleux, violent ; mais bientôt viennent les traits qui nous rassurent. La lumière du tableau paraît mieux auprès des ombres.
Fénelon aborda son redoutable et séduisant élève, armé d'une méthode qu'il avait longtemps méditée. Il se prescrivit comme une règle capitale « d'observer à chaque moment le caractère du jeune prince ; de suivre, avec une attention calme et patiente, toutes les variations et tous les écarts de ce tempérament fougueux, et de faire toujours ressortir la leçon de la faute même. Une pareille éducation devait être en action bien plus qu'en instruction. L'élève ne pouvait jamais prévoir la leçon qui l'attendait, parce qu'il ne pouvait prévoir luimême les torts dont il se rendrait coupable par l'emportement de son humeur. Aussi, les avis et les reproches étaient toujours le résultat nécessaire et naturel des excès auxquels il s'était abandonné ^ »