‹ Fénelon, apologiste de la foi. Leçons données à l'Université catholique de Paris. Second centenaire de Fénelon, 1715-1915Chapitre 98 sur 122 · Bausset, Histoire de Fenclon, L. I · texte numérisé non relu

Bausset, Histoire de Fenclon, L. I

M. Cagnac. — Fcnelon. 20

Rien ne fut négligé pour mener à bien cette éducation si importante à l'Etat. Le gouverneur Beauvilliers et le précepteur, l'abbé de Fénelon, s'y donnèrent tout entiers, et ceux qu'ils s'étaient adjoints pour les aider dans cette tâche, l'abbé Fleury, MM. de Langeron, de Heaumont, Dupuy et de l'Echelle, ne ménagèrent ni leur temps, ni leurs peines. On vint à bout de ce qu'il y avait de physique dans les colères de l'enfant, par un régime dur, presque austère. Lorsque le jeune prince se livre à ses trop fréquents accès de colère, le gouverneur, le précepteur, tous les officiers et tous les domestiques de la maison se concertent sans affectation pour observer avec lui le plus profond silence. On évite de répondre à ses questions, on le sert en détournant les regards, on lui retire ses livres, on l'abandonne à lui-même. Bientôt il est frappé de cet isolement, il se reproche sa conduite et il vient se jeter aux pieds de Fénelon qui ne demande pas mieux que de le consoler.

Parfois le duc de Bourgogne semble se défier de luimême et il appelle l'honneur en garantie de ses promesses. On possède encore les originaux de deux engagements solennels qu'à l'âge de huit ans il déposait entre les mains de son précepteur :

« Je promets, foi de prince, à M. l'abbé de Fénelon de faire sur-le-champ ce qu'il m'ordonnera, et de lui obéir, dans le moment qu'il me défendra quelque chose, et si j'y manque, je me soumets à toutes sortes de punitions et de déshonneur. »

Fait à Versailles, le 29 novembre 1689. Louis. » Il fallait surtout gagner l'affection du jeune prince. « Une âme menée par la, crainte en est toujours plus

faible. » Le mot est de Fénelon. Ce qui manquait au duc de Bourgogne impétueux et tendre, c'était l'expansion. Elevé au milieu de la froide étiquette de la cour, il ne rencontrait autour de lui aucune de ces chaudes affections, dont l'enfance a toujours un besoin si impérieux. Sans mère pour le comprendre, à peine aimé par un père engourdi et peu intelligent, caressé de temps en temps par un grand-père entouré d'une auréole qui tenait chacun à distance, le pauvre enfant royal eût vécu sans trouver un appui véritable, si Fénelon n'eût compris que le vrai moyen de le vaincre était de l'aimer. D'un autre côté, il ne fallait pas laisser mettre son autorité en question surtout avec un caractère d'une pareille violence : aussi Fénelon mit une singulière et intelUgente énergie dans la volonté de se faire respecter. Le plus sûr moyen de maîtriser l'enfance est de l'aimer et de ne la craindre point, de se dévouer sans s'asservir. Les enfints ont une stratégie pleine d'artifices que le sang-froid peut seul déjouer : céder avec mollesse ou résister avec emportement, c'est se trahir également à ces petits regards pénétrants et impitoyables. Il faut avec eux du caractère et de l'âme, de Tâme pour les attirer, du caractère pour les dominer.

Toutes ces qualités, Fénelon les possédait dans un rapport harmonieux. Fi s'en servit pour prendre sur son élève l'ascendant nécessaire. C'est merveille de voir comme il arrive ainsi à conduire le duc de Bourgogne par raff"ection et par la raison, à étouffer les germes de ses vices, à développer les facultés heureuses de son cœur, à mêler les deux existences du maître et du disciple au point de n'en plus faire qu'une, d'habituer

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l'enfant à ne sentir et à ne vivre que dans son précepteur.

Fénelon forma l'àme du duc de Bourgogne avec aniJiir. Le remarquable professeur qu'il fut venait à l'aide du précepteur. Il est facile de suivre dans les ouvrages composés pour l'mstruction du prince, la pensée secrète du maître. La culture de l'esprit ne prépare que la formation du cœur.

Le goût du prince pour les fables de La Fontaine engagea Fénelon à lui en faire traduire plusieurs en latin. Il se mit à composer lui-même en prose des fables qu'on lit encore volontiers après celles de l'immortelle fabuliste. Mais si le bonhomme La Fontaine a des prétentions littéraires en écrivant, Fénelon n'a aucune arrière-pensée de publicité. Son seul dessein est d'instruire, de corriger ou d'amuser son très jeune élève.

Les Contes qui par eux-mêmes ne comportent point de leçons ont chez Fénelon une intention moralisatrice. Pourquoi ces vieilles reines hideuses de laideur et d'infirmités ? Sans doute pour rappeler à un petit piince très orgueilleux que les rois sont de la même argile que le commun des hommes.

Les Fables — comme seront les Dialogues des morts — ne conviennent qu'à un prince et à un prince destiné à régner. Tout se rapporte à cet objet presque exclusif. Fénelon ne veut que faire comprendre à son élève quelques-unes de ces vérités que les princes ont de la peine à se mettre dans l'esprit. Si le récit dans lequel il enveloppe la vérité est gracieux et piquant, c'est pour attirer l'attention de l'enfant.

Pour prémunir le duc de Bourgogne contre l'orgueil

et la colère, Fénelon invente h querelle entre l'abeille et la mouche : « Nous vivons comme nous pouvons, répondit la mouche. La pauvreté n'est pas un vice, mais la colère en est un grand. Vous faites du miel qui est doux, mais votre cœur est toujours amer. »

Le jeune mouton sans expérience qui se laisse attirer hors de la bergerie par les flatteuses paroles d'un loup, et devient la proie de cet hypocrite, apprend au duc de Bourgogne à se défier des gens qui se vantent d'être vertueux, et à les juger par leurs actions, non par leurs discours.

Voici que le ton s"élève. Le Nil et le Gange se présentent à Neptune et disputent devant lui le premier rang. Le dieu de la mer donne la préférence au Gange parce qu'une tendre compassion pour l'humanité vexée et souftrante éclate dans ses paroles :

« Je ne veux, dit le Gange, ni les honneurs, ni la gloire de la préférence tant que je ne contribuerai pas plus au bonheur de la multitude, tant que je ne servirai qu'à entretenir la mollesse ou l'avidité de quelques tyrans fastueux et inappliqués. Il n'y a rien de grand, rien d'estimable, que ce qui est utile au genre humain. »

Fénelon est déjà tout entier dans ce petit poème ; et le fond de l'enseignement donné par la suite au petit prince ne sera que le développement de cette leçon morale. Servir au bonheur du peuple tel est le devoir des rois.

A mesure que le duc de Bourgogne avance dans la connaissance des auteurs et des faits historiques^ Fénelon compose les Dialogues des Morts destinés à mettre sous les yeux du royal élève les principaux personnages

de l'histoire, à fixer l'opinion du prince sur leur mérite réel, à empêcher que son jugement ne se laisse surprendre par cette sorte d'éclat qu'une grande célébrité répand sur la mémoire des hommes fameux.

Si les Dialogues des Morts, « fantaisies presque toujours aimables et souvent substantielles' », valent au point de vue littéraire par l'intérêt et le naturel, ils nous intéressent comme « instrument d'éducation et d'éducation royale ».

Fénelon n'avait qu'une pensée,, celle de tout ramener à l'éducation de son élève et d'un roi qu'il voulait profondément humain et père de son peuple, comme Dieu est la Providence du monde. La gloire des princes sages et amis de la paix est supérieure à la gloire des conquérants. Le bouillant Achille est placé au-dessous du prudent Ulysse et Romulus au-dessous de Numa. « Si je n'ai pas fait la guerre comme vous, j'ai su l'éviter, dit Numa. J'ai donné aux Romains des lois qui, en les rendant justes, laborieux, sobres, les rendront toujours assez redoutables à ceux qui voudraient les attaquer. »

Et voyez avec quelle liberté de pensée Fénelon juge les ancêtres de son élève. La leçon devenait plus vivante à faire ainsi comparaître les rois de sa famille.

A Louis XI Fénelon reconnaît de la pénétration, du courage, des talents pour gagner les hommes et pour accroître son autorité, mais il fait ressortir ses emportements, ses fourberies et ses ruses. La Balue à qui Louis XI reproche ses trahisons, répond vertement qu'un prince hypocrite et méchant rend ses sujets

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