‹ Fénelon directeur de conscience: directeur de conscienceChapitre 11 sur 254 · INTRODUCTION XIX · texte numérisé non relu

INTRODUCTION XIX

Quand k philosophie stoïcienne prit, au premier siècle de Père chréttennCj une grande influence sur les plus nobles esprits de Rome, les patriciennes eurent leur philosophe, vrai directeur avec lequel elles entretenaient correspondance, qui leur enseignait le moyen de supporter la souffrance et de mépriser la mort.

Sénèque est le plus connu de tous. Il n*a pas un dogme bien arrêté, il avait bu^ dans sa jeunesse^ à toutes les sources de la. philosophie ; mais il connaît le cccur humain. Le prédicateur de morale est bien supérieur au philosophe stoïcien. Il ne veut donner que des conseils; il ne dogmatise pas; il n'ignore pas la force des principes pour la direction de la vie, mais contre les adversaires de la direction, il défend refficacîté des conseils. Fénelon et Séuéquc répondent aux mêmes objections : « On me dira peut-être, dit Tarchevêque de Cambrai, quelle nécessité de prendre un directeur, puisque la régie est un directeur par écrit. Il est capital de ne vous conduire pas vous-même ; vous serez aveugle sur votre intérêt on sur une pression déguisée qui trouble %^otre vue ^ s

Sénéque demande lui aussi un directeur* Il admet Tntiiité, la nécessité même de la régie écrite, mais il estime encore plus cette direction particulière qui réveille les âmes et applique directement le remède à chaque maladie morale ^.

Sénéque ne fut donc pas un chef d*école avec une doctrine fise et uniforme. Ccst un sage qui veut se rendre utile par sa parole et ses conseils. Aussi ses ouvrages sont des œuvres de circonstance. Les consolations à sa mère Helvia et à Marcia s'expliquent par le seul titre. Le traité de la CUfnmcû^ adressé à Néron, prouve que le philosophe avait eu la noble pensée de diriger le terrible empe-

2i Sénéque, Ep. xxu.

reur; avant Fénelon, il avait mis sous les yeux de son redoutable élève VExamen de conscience sur les Devoirs de h royauté,

Sénèque montrait un zèle discret pour tourner une âme vers le bien, il accueillait avec bonté ceux qui s'adressaient à lui. Le philosophe avait un ami dissipé, spirituel, qui venait le voir assez souvent : tout à coup le jeune homme cesse ses visites, il a vu qu'on voulait le convertir; puis il revient, mais rarement, et c'est pour prévenir les objections de Sénèque; celui-ci comprend que le moment n'est pas encore venu pour les grandes penséesj il laisse dire, sourit à cette vivacité juvénile et attend une occasion plus favorable : « Qu'il cherche à me faire rire, je finirai par le faire pleurer ' », s'écrie le maître, II réussit trop à le rendre stoïcien, le malheureux Marcellinus, atteint d'une maladie incurable, se laissa, dit-on, mourir de faim sur l'exhortation d'un stoïcien distingué qui l'engageait à se délivrer de la vie.

Sénèque n'a pas manqué d'affection pour ses amis, il éprouve un noble plaisir d'amour-propre philosophique dans le succès de ses conseils; les progrès de son élève Lu cil iu s lui font sentir les joies les plus pures d'un père EpîrîtueL Ayant les joies, il a les angoisses. Il a peur qu'un avis donné à distance n'arrive trop tard ». Comme la tendresse a ses audaces poétiques, il ne craint pas de lui crîer de loin : Tecumsutn 5.

Enfin il lui écrit et lui récrit, le gronde et le caresse. II a dépensé assez de son cœur pour pouvoir dire : a Tu m'appartiens ; meum opus es 4. » Il faut le dire : cette

ï, <ï Moveat ille mihi risum : ego fortasse illi lacrymas movebo. » Ep. xxix.

a, Sénèque, Ep. lxxi.

î, St^nèque^ Ep. XXXII.

4* Sénèque, Ep. xxxiv.

IKTKODUCTIOK XXI

direction stoïcienne reste inférieure aux conseils du Christ. Il est un point que nous ne retrouverons plus dans la direction chrétienne. Sénéque s'adresse aux hommes capables de supporter la vérité et qu*on a l'espoir de rendre meilleurs, mais tl conseille d'abandonner ceux dont on désespère, après avoir tout essayée Le philosophe chrétien espère toujours; jamais Fénelon ne pcnsera au découragement.

Jusque dans les témoignages les moins équivoques de sa sympathie, on sent chez Sénéque le philosophe qui veut augmenter sa clientèle et le psychologue auquel ses analyses ne déplaisent point. L'homme n'a pas disparu, «^ Martha, dit Caro % s'est proposé de montrer dans les Lettres à Luciltus le commencement et comme une ébauche de la direction spirituelle. Rien de pîus ingénieux que les preuves qui reposent toutes sur des citations habilement rassemblées et sur des analogies tout à fait curieuses. On est charmé, presque convaincu. Pour s'en mieux convaincre encore^ on a recours au livre, on relit quelques-unes de ces lettres et le charme se dissipe. On se retrouve en face de cet étrange composé de moraliste sublime et de sophiste, du Sénéque que nous connaissons. Au lieu d'un conseil affectueux et suivi, scrutant avec une compassion sévère les souffrances particulières de Time bien-aimée..., on trouve des développements habiles sur un sujet donné, des avis qui s^appli que nt à tout le monde. Sénéque a peut-être pressenti cette amitié particulière pour une âme qui est le principe de la direction spirituelle. A coup sûr, il n'en a pas eu les pressantes tendresses ni l'actif dévouement. » Si Ton ne veut pas compter Sénéque parmi les ancêtres

de Fénelon, nous en trouvons un à quelques années de

U CarOj Nouvelles éUdts morales, p, 162,

Tandis que le peuple romain agonisait et se livrait sans latte aux barbares, miné par toutes les maladies morales, filles du luxe et de la philosophie, Jérôme s'arracha aux plaisirs de la Rome païenne et se retira an désert de Chalcis, encore tout brîsé des luttes de son âme, Impuissant à grandir seul dans l'amour de Dieu, il chercha un appui : a Mon esprit était enflammé de pensées mauvaises. Pour venir à bout de !e dompter, je me suis mis à récole d'un certam moine qui de juif s'était fait chrétien ', 3>

I! se mit bientôt à diriger lui aussi, A RomCj où il revint après sa retraite de Chalets, il vit, dans le désordre de la ville expirante, des servantes du Christ. Dans un palais de rAventin, se réunissaient des femmes éprises de Tidéal évangélique, opposant aux moeurs frivoles de trop de chrétiens le courageux exemple de leur vertu» C'était la maîtresse du logis, Marcel la, qui, une seule fois épouse, voua à Dieu et aux œuvres de charité son irrévocable ^ veuvage, et parmi les autres, trois femmes particulièrement chères à Jérôme, Paula et ses deux filles, filesilia et Eustochium. La littérature épistolaire n*a pas de morceaux plus tendres, plus pieux, plus saintement forts que les lettres à ces femmes.

Blésilla mourut â la fleur de Tâge : a Je confesse ma douleur^ écrit Jérôme à Paula^ la page que j'écris est mouillée de mes larmes. Quoi donc 1 Jésus n*a-t-il pas pleuré Lazare parce qu'il l'aimait?..* j'en atteste, ô Paula, ce Jésus que suit Blésilla,.. je souffre des mêmes douleurs qui te déchirent : elle était ma fille par Tâme =. »

Saint Jérôme, si aimant qu'il nous rappelle Fénelon, est un directeur sévère ; il n'aime pas les demi-mesures*

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