I. Lettre de Chantérac à Tabbé de Beaumont, 18 avril
toutes ses démarches. Ses lettres furent interceptées et enfin la correspondance entre le duc de Bourgogne et le maître fat interrompue. L'âme aimante de Fénelon fat brisée par cette déchirante séparation. Et puis le silence ! plus de nouvelles de ce cher « petit prince » ! ne plus voir ce doux regard, transfiguré par le rayonnement de son âme ! ne plus entendre le son de sa voix ! L'archevêque n'assista même pas au mariage du duc de Bourgogne avec la jeune Adélaïde de Savoie (1698). Ce fat cruel, et nous ne comprenons pas la raison d'une telle rigueur.
L'aflection et la reconnaissance du prince accompagnèrent l'illustre exilé. Fortis ut mors dikctio : sentiment touchant en lui-même, glorieux pour le maître, honorable pour l'élève, et qui en dit plus peut-être que tous les éloges sur les mérites de Fénelon et sur le cœur du prince.
Après un silence de quatre ans, le 22 décembre 1701, le jeune prince prit courage, et mit une lettre de sa main dans le paquet que les amis de Versailles trouvaient moyen de faire passer secrètement à Cambrai.
« Enfin, mon cher archevêque, je trouve une occasion favorable de rompre le silence où j'ai demeuré depuis quatre ans. J'ai souflfert bien des maux depuis; mais un des plus grands a été celui de ne pouvoir point vous témoigner ce que je sentais pour vous pendant ce temps, et que mon amitié augmentait par vos malheurs au lieu d'en être refiroidie. Je pense, avec un vrai plaisir, au temps où je pourrai vous revoir, mais je crains que ce temps ne soit
encore bien loin. Il faut s'en remettre â la volonté de Dieu, de la miséricorde duquel je reçois toujours de nouvelles grâces. Je lui ai été plusieurs fois bien infidèle depuis que je ne vous ai vu; mais il m'a fait toujours la grâce de me rappeler à Lui, et je n*ai^ Dieu mercij point été sourd à sa voix. Depuis quelque tempSj il me paraît que je me soutiens mieux dans le themin de la vertu : Demandez-lui la grâce de me confirmer dans mes bonnes résolutions, et de ne pas permettre que je redevienne son ennemi, mais de m'enseigner lui-même à suivre en tout sa sainte voloQté.,. Je ne vous dirai point ici combien je suis révolté moi-même contre tout ce qu'on a fait à votre égardj mais il faut se soumettre à la volonté de Dieu et croire que tout cela est arrivé pour notre bien... Adieu^ mon cher archevêque^ je vous embrasse de tout mon cœur, et ne trouverai peut-être de bien longtemps Toccasion de vous écrire. Je vous demande vos prières et votre bénédiction '.
« Louis, »
Ces beaux sentiments furent comme une nuée bienfaisante, venant rafraîchir une terre longtemps desséchée par le vent cruel de l'ingratitiade et de Tiiijustice des hommes. Fénelon répondit par une longue lettre toute spirituelle dont voici quelques extraits. Remarquons, une fois pour toutes, qu'il n'est question, dans les lettres de Fénelon^ que de ce qui regarde le jeune prince; il oubliait tout pour ne pen- ^r qu'à l'intérêt de celui qui se confiait avec tant
3l6 FÈNELON DIRECTEUR DE CONSOENCE
d'abandon : « Jamais rien ne m'a tant consolé que la lettre que j*ai reçue. J*en rends grâce à celui qiû peut seul faire dans les cœurs tout ce qu'il lui phit pour sa gloire. Il faut qu'il vous aime beaucoup, puisqu'il vous donne son amour, au milieu de tout ce qui est capable de Téteindre dans votre cœur... Je ne vous parle que de Dieu et de vous : il n'est pas question de moi. Dieu merci, j'ai le cœur en pabt : ma plus rude croix est de ne point vous voir ; mais je vous porte sans cesse devant Dieu dans une présence plus intime que celle des sens. Je donnerais mille vies comme une goutte d'eau> pour vous voir tel que Dieu vous veut *. »
Fénelon n'oubliait pas son disciple bien-aimé. D correspondait secrètement avec ses amis les ducs de Beauvilliers et de Chevreuse qui, d'après ses conseiLs ne cessaient de travailler avec le duc de Bourgogne* écrivaient pour lui des mémoires, s'entretenaient de leurs espérances j de leurs projets, de Fénelon absent par le corps, mais présent par l'âme et Tesprit. Dans ces longues lettres entre Cambrai et Versailles. on remarque une sincérité, une liberté, une élévation de sentiments rares ; pas un mot qui détonne, pas mt expression, indice d*un sentiment vulgaire. Noys vivons dans un ciel serein^ où Técho d^ passîom humaines arrive parfois encore^ sans jamais le tto^' bler.
Fénelon ne s'est jamais désintéressé des affaires I. Œ, C, VII, p. 231.
LE DUC DE BOURGOGNE Jiy
publiques. C'était un bon Français ; il agit avec un vrai dévouement au roi et à TÉtat. S'il juge avec sévérité, parfois avec rigueur, jamais le ressentiment personnel ne se fait jour. Il écrivait au duc de Beauvil- Uers, aumoisd*aoùt 1697, au milieu de la controverse sur le quiétisme, alors que le roi témoignait le plus ouvertement sa colère contre lui : <ï Je ne puis m 'empêcher , mon bon duc, de vous dire ce que j ai sur le cceur. Je fus hier, fête de saint Louis, en dévotion de prier pour le roi. Si mes prières étaient bonnes, il ie ressentirait; car j'ai prié de bon cœur... J'ai demandé non seulement qu^il continuât à craindre Dieu et à respecter la religion, mais encore qu'il aimât Dieu et qu'il sentît combien son joug est doux et léger à cetix qui le portent moins par crainte que par amour; Jamais, je ne me suis senti plus de zèle, nij si j'ose le dire^ de tendresse pour sa personne. Quoique je sois plein de reconnaissance, ce n'était pas le bien qu'il m'a fait dont j'étais alors touché. Loin de ressentir quelque peine de ma situation présente j je me serais offert avec joie à Dieu pour mériter la sanctification do roi. Je regardais même son zèle contre mon livre comme un effet louable de sa religion et de sa juste horreur pour tout ce qui lui paraît nouveauté ^ . n
On comprend à peine qu'on accuse Fénelon, « d'un fort esprit de réaction contre Louis XTV qu'il a vraiment haï^ ». Pendant toute sa vie, il n'a pas