I. E. de Broglie, Fénelon à Cambrai, p
LE DUC DE BOURGOGNE Jll
foier ministre ? Uarchevèque de Cambrai dans le gouveraernent de son diocèse montre œmbien il possédaitj avec les vertus du pontife, les qualités et les talents de l'administrateur : « Après avoir lu de près ses écrits politiques, dit M. Brunetière, il est impossible de méconnaître qu'il y eut positivement en lui des parties de T homme d'État et il n*eùt pas été un ministre médiocre. »
De la part dun écrivain qui n'aime pas Fénelon, ces paroles doivent répondre à quelque réalité ^ Chimérique : c'est le mot de Louis XIV qu'on répète, sans quelquefois le comprendre. Dire à un roi toutpuissant, fier de ses conquêtes^ adulé par les flatteurs, trompé par les courtisans, isolé du peuple dont il n entend pas les plaintes sourdes, confiant dans son étoile, entouré de toutes les gloires, chanté par les poètes, exalté par les prédicateurs de sa chapelle; dire à ce roi^ devenu Fidole de la France et Teffrot de l'Europe, que la patrie penche vers sa chute et qu'il est temps de veiller à la sécurité de la nation : qui que vous soyez, vous ne serez jamais qu'un chimérique. Fénelon le fut pour Louis XTV; il ne saurait l'être pour nous. Bossuet est mort sans avoir eu le moindre doute sur la perpétuité de la monarchie absolue, dont il s'était fait d'instinct le théoricien.
I . Le même écrivain, rendant compte dans la Revtte des Deux- Mondes {i^^ sept. 1S84) à\i beau livre de M. Emmanuel de Bfoglie, félicite l'autenr d'avoir réfuté victorieusement l'accusation de chimérii^ue, si souvent reproduite contre Fénelon : «Les écrits politiques de Fénelon, dit-il, témoignent d*un remarquable sens prati^^ue, »
Fénelon, plus perspicace, a vu la machine se détraquer. Voulant en réparer les ressorts, ou tout au moins en signaler les parties feibles, il s'est attiré les foudres royales.
Pour mieux juger, il faut remonter à ce fameux projet de « Lettre à Louis XTV », écrit avant 1695. Nous hésitons à parler de cette lettre, car les critiques étant d'accord qu'elle ne fut pas envoyée, elle demeure un projet que Fénelon eût revu et corrigé, s'il eût voulu lui donner la publicité : il avait trop le sens de la délicatesse pour être blessant à ce point, même sous le voile de l'anonymat. Il est étonnant qu'on veuille juger le caractère de l'auteur par ces quelques pages, écrites à l'écart, sans ordre, sur un carnet intime. Un soir, exaspéré par toutes les fautes de cette cour frivole, enivrée d'une gloire factice, il se retira dans sa chambre, triste et pensif; il rêvait une France belle, fière, chrétienne, maîtresse des nations, et voilà qu'elle commence à descendre, sous des dehors brillants, des hauteurs qu'elle avait gravies avec Charlemagne, saint 'Louis, Henri IV, Louis Xni ; il écrivit ces pages, d'une vérité eflFrayante et d'une réalité terrible, sans haine ni colère, avec une douleur et une tristesse profondes : « Tous vos ministres ont renversé toutes les anciennes maximes de l'État pour faire monter jusqu'au comble votre autorité. On n'a plus parlé de l'Etat, ni des règles : on n'a parlé que du roi et de son bon plaisir; on vous a élevé jusqu'au ciel... Vos peuples meurent de faim ; la culture des terres est presque abandonnée, tous les métiers languissent, tout commerce est
anéanti. La France n'est qu'un grand hôpital \ Les magistrats sont avilis et épuisés. . , C'est vous-même qui vous êtes attiré tous ces embarras ; car, tout le royaume ayant été ruiné, vous avez tout entre vos mains ; et personne ne peut plus vivre que de vos dons. . , Le peuple, qui vous a tant aimé, commence à perdre l'amitié et la confiance, et même le respect. Vos victoires ne le réjouissent plus; il est plein d'aigreur et de désespoir. La sédition s'allume peu à peu de toutes parts ^ »
L'écrivain renferma ces feuilles dans son tiroir, décidé à ne pas s'en servir. Plus tard, un ami trop fidèle à cette belle mémoire, crut devoir livrer au public C€s notes secrètes, et les modernes critiques s'en servent pour juger le maître, comme si les dix volumes in*folio des œuvres de Fénelon ne suffisaient pas, Si Fénelon n'a pas publié cette lettre, cest qu'il la considérait comme une expression incomplète ou exagérée, au moins dans la forme, de sa pensée; il n'avait pas mis la dernière main à son écrit.
Quoi qu'il en soit, l'homme qui écrivait ainsi voyait les choses, comme on les vit à la fin du régime et surtout du siècle suivant. Il devançait la terrible leçon que l'histoire allait donner aux rois. Peut-être de telles vérités, entendues à temps, eussent pu conjurer la destinée. Si tous les évêques et directeurs de conscience avaient fait entendre au roi ces dures et
1. Bossuet (Sermon sur Véminente dignité des pauvres), La Bruyère (Z^ V homme) ont des expressions aussi fortes que Fénelon sur l'état des campagnes et sur les misères humaines au xviie siècle.