‹ Fénelon directeur de conscience: directeur de conscienceChapitre 195 sur 254 · Lanson, Histoire de la Littérature française, p · texte numérisé non relu

Lanson, Histoire de la Littérature française, p

2. P. Albert, La Littérature française au XVIh siècle, 2« éd., Paris, Hachette, 1875.

pieiiies de sens de la vie, adressées à Chevreuse, au tidame d'Amiens^ à M™*^ de Gramont ; ils ne connaissaient pas la largeur d'esprit, la conscience droite, les vues élevées de Tabbé ; la seule querelle du Quiétisme servait de base à leur jugement. Nous pouvons mieux apprécier k formation du duc de Bourgogne, et rendre à chacun sa part de responsabilité.

Fénelon voulut former un roi sage, pieux, actif, courageux, un mélange de saint Louis et de Henri IV, On sait comment il changea cette nature terrible, déployant une ardeur et une fécondité d'invention dont on est émerveillé. Douceur et force, louanges et critiques sanglantes, tendresses prodiguées, humiliations, intérêt toujours renouvelé, appel incessant à toutes les passions nobles pour tuer les autres, il n'est pas possible de pousser plus loin la circonvolution d'une âme.

Ces sages intentions furent déjouées par la force du naturel du jeune prince, privé de son aimable tuteur^ et surtout par la direction étroite du duc de Beauvilliers.

Fénelon ne pensa jamais à faire du duc de Bourgogne un dévot mesquin, un esprit timoré ; il avait pour lui des ambitions plus hautes. Lou ville nous rapporte « que Téducation religieuse des princes était « répandue sur le tout m et qu'on songeait bien plus à les rendre chrétiens par les sentiments vertueux qu'on leur inspirait que par des pratiques extérieures et pénibles », Le marquis de Lou ville avait saisi à merveille les principes et la méthode de Téminent directeur.

Ennemi de la superstition, dédaignant la dévotion méticuleuse, craignant le rétrécissement d'esprit et la sécheresse qu'amènent les pratiques minutieuses où le sentiment n'entre pour rien, n'estimant pour un culte véritable et salutaire que l'amour de Dieu et l'application à se le rendre présent, Fénelon ne voulut pas plier l'esprit de son disciple à une forme de religion timide, mécanique et trompeuse. C'était le cœur même qu'il cherchait à gagner à la piété, qu'il aurait voulu remplir, pénétrer, inonder de cet amour dont son propre cœur était transporté. Au moyen de cet amour, il se flattait d'élargir le cœur, de le dilater et de communiquer à l'esprit la sérénité et la joie dans la dévotion la plus profonde. Le principal exercice de piété qu'il recommande, c'est l'oraison : « Au nom de Dieu, que l'oraison nourrisse votre cœur, comme les repas nourrissent votre corps... Cette vue courte et amoureuse de Dieu ranime tout l'homme, calme ses passions, porte avec soi la lumière et le conseil dans les occasions importantes... Ne faites point de longue oraison; mais £dtes-en un peu, au nom de Dieu, tous les matins, en quelque temps dérobé. Ce moment de provision vous nourrira toute la journée. Faites cette oraison plus du cœur que de l'esprit, moins par raisonnement que par simple aflFectîon : peu de considérations arrangées, beaucoup de foi et d'amour ^ »

Comment une telle discipline pouvait-elle rabais-

I. Œ, C, VII, p. 23a. — Voyez encore cette belle lettrcdéjâ citée ailleurs sur V Amour de Dieu. Œ, C, VII, p. 2}a.

ser et étouffer l'esprit du prince ? Cette pensée ne peut venir à Tespritciu lecteur qui a déjà entendu les conseils de Fénelon dans les chapitres précédents. Cependant nous savons ce qui arriva.

La timidité, la défiance de soi-même, qui vinrent remplacer les explosions de colère d'autrefois, n'étaient pas faites pour un fils de roi destiné à commander aux hommes. Se défiant trop de lui-même, gêné, contraint en public, le jeune prince se renferma de bonne heure dans une attitude silencieuse qui n'était pas exempte de gaucherie, et avait, comme dit Saint-Simon, un je ne sais quoi de pincé qu'on ne comprenait pas. Dans son intérieur, il était d'une gaieté un peu enfantine, qui n'était pas mieux jugée que sa réserve au milieu de la cour. Passionné et extrême en tout, il poussa l'esprit de religion jusqu'au scrupule. Ces inclinations se développèrent surtout après le départ de Fénelon. Le duc de Beauvilliers, sans le savoir et avec les meilleures intentions, favorisa ces travers d'esprit qui, chez un roi, deviennent funestes en tout. Les défauts, que Fénelon reprochent sans cesse dans la correspondance pendant la guerre de succession d'Espagne, sont précisément œux que les historiens remarquent dans Beauvilliers : timidité, attitude silencieuse et solitaire, naturel scrupuleux et timoré, faiblesse, manque d'initiative, piété sombre. Quoi d'étonnant que le duc de Bourgogne, privé de l'appui de son précepteur, ait succombé là où d'instinct il penchait déjà.

Nous ne dirons rien des qualités du duc de Beauvilliers; nous avons vanté en lui la simplicité, la

droiture, la raison. Saint-Simon, qui Fa connu, fait son éloge en maint endroit, tout en notant d'un trait vif, dans les fameux portraits qu'il a laissés de lui, I ce qui manquait à cet homme de caractère et de haute

valeur.

D'abord, c'est cet air fort sérieux et « concentré » f qui frappe le plus; puis la « crainte du roi », sa

timidité, son amour de la « solitude ». — « Le ministère, la politique, la crainte trop grande du roi, augmentèrent encore cette attention continuelle sur I lui-même, d'où naissait un contraint, un concentré,

; dirai-je même un pincé, qui éloignait de lui, et un

! goût de particulier très resserré, et de solitude qui

convenait peu à ses emplois... Sa crainte du roi, celle de se commettre, ses précisions, engourdissaient trop son désir sincère de servir ses amis... Étant à Tarmée, à une promenade du roi, dans laquelle il servait, il marchait seul un jour un peu en avant ; quelqu'un le remarquant se prit à dire qu'il faisait sa médiation '. » Sa piété était angélique, sa dévotion grande (il communiait deux fois par semaine), ce qui ne l'empêcha pas, quoi que puissent dire les esprits forts de ces habitudes « monacales », d'être à la hauteur de toutes les tâches qu'il a successivement acceptées sans les avoir recherchées.

Fénelon connaissait bien Beauvilliers ; sa correspondance est remplie de la critique bienveillante de ses défauts de caractère, qui déteignaient sur le naturel du duc de Bourgogne : « Le bon duc sur-

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