LA DIRECTION AU XVI^ SIECLE %J
non. Tous deux arrivèrent en même temps au même I butj menés par la même grâce dont ils se disaient ' les plus indignes instruments.
Les Jésuites furent, au xvii* siècle, les grands directeurs de conscience. Toutes les dames de la Cour eurent leur Jésuite, et au fameux P. LeTellier revint la charge redoutable d'entendre les confidences royales. Dans leurs directions, ils s'appuyaient surtout sur la liberté, tandis que les Jansénistes laissaient tout à la grâce. Nous connaissons le résultat de c^s luttes. H faut avouer que, dans cette longue et terrible bataille contre Port-Royal, les Jésuites furent mal servis par le talent : personne d'eux n'eut la verve de Pascal, la science d'Arnauld. Sans leurs influences à Versailles et la force de cohésion qui les soutient, sans les erreurs doarinales qui devaient perdre nécessairement les Jansénistes, les Jésuites auraient été vaincus par les armes de Port-Royal.
Ce qui porta le plus grand coup à la Compagnie de Jésus, ce fut la morale de quelques-uns de leurs membres, les casuistes,
La casuistique est utile^ nous le savons, mais il est évident que certains Jésuites ne tinrent pas toujours le juste milieu entre la morale rigoriste des Jansénistes et la morale relâchée. Bossuet, qu'il est difficile de ne pas reconnaître pour un homme de bon sens, n'aimait ni la doarine, ni l'esprit de la Compagnie de Jésus, mais il était trop grand pour s'occuper des personnes. Le Dieu rapporte, dans son
journal, le nom de plusieurs Pères, amis de Tévêque de Meaux; il faut avouer que, même en ceux-là, il avait peu de confiance, à cause de leur dévouement à l'esprit de leur Société. En 1700, à rassemblée du clergé, Bossuet fut le promoteur de la censure votée contre la morale relâchée des casuistes, dont il avait fait faire des extraits dans les ouvrages mêmes. Il écrivit lui-même plusieurs opuscules contre le probabilisme, défendu par les Jésuites.
Cependant l'influence des Jésuites sur les con-sciences n'est pas seulement, comme on se plaît à le dire, le résultat de la douce morale de quelques-uns, mais aussi de leur connaissance de la science ascétique.
Nous aurions voulu parler du P. Rodriguez ; son traité de la Perfection chrétienne est un modèle de raisonnement et de bon sens ; mais c'est un auteur espagnol, et les cinq éditions françaises qui se succèdent pendant le siècle ne suffisent pas à le rendre Français. Le plus renommé des Jésuites, auteurs spirituels, est le P. Guilloré. Ses nombreux ouvrages, maintes fois édités, nous sont un garant, et du succès de ses conseils, et de la valeur de son enseignement. Ce n'est pas un partisan de la morale relâchée, on le prendrait plutôt pour un rigoriste. C'est une réponse frappante à ceux qui accusent en bloc tous les membres de la Compagnie de Jésus d'être des casuistes à morale relâchée.
Nous avons lu les deux principaux ouvrages du Père Guilloré : les Maximes spirituelles et les Conférences spirituelles. Le style est sec, archaïque, sans images : la pensée est reprise plusieurs fois avec des
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expressions différentes, et il faut un peu de courage paur aller jusqu'au bout. Sous cette écorce un peu nide^ il y a des conseils excellents. Il essaie de nous dcmontrer^ un peu lentement , il est vrai, la nécessité absolue d'un directeur de conscience '. II pousse le rigorisme jusqu'à condamner Tamitié, (es mystiques exagérés ne parlaient pas autrement : w II faut renoncer à toute amitié tendre et naturelle.,., parce qu'ordinairement le cœur se repose dans la personne qu'on aime, et non pas dans Dieu, qui doit cire Tunique repos du cœur humain, j> Ce n'est pas ainsi qu'ont parlé les saints; une distinction n'eût pas été inutile. Fénelon nous Tapprendra, Il y a bien aussi quelquefois des excès de langage qu'une théologie rigoureuse condamnerait, et nous ne nous étonnons pas que le P. Guilloré ait passé pour quiétiste. Dans les Conférences spirilmUes^ sa théorie « de la mort de Tentendement sous Tobéissance * b n'eût pas été désavouée par M""* Guy on. Enfin, il parle quelque part d'une cenaine union substantielle avec Dieu qui nous choque un peu : « Il y a une union, à qui nous ne pouvons donner un nom plus propre que celui d'union comme de substance à substance ; car ici l'âme ne se sent pas unie par aucun accident, ni par aucune opération ; mais il se peut dire que c'est toute la substance de l'âme, qui se sent ellemême tout^e unie 4 Dieu sans aucun milieu, en ce
I, Maximes spirttudlts^i vol. Paris, Estiecne Mîcballet,liv. I,
1, Conférences spirituelles, 2 voL Paris, Esdenne Micballet, 1%, t, n, liv. Il, p, 310.
qu'elle se sent toute prise et toute saisie d'une manière qu'il lui semble qu'elle est, pour ainsi dire, comme toute Dieu V. »
Cette petite critique faite, nous pouvons admirer le sens profond du P. Guilloré, les sages conseils qu'il donne aux directeurs^ sa connaissance du cœur humain. Après avoir expliqué qu'il ne faut pas toujours mener une Ame à la perfection la plus élevée, n tous ne peuvent pas arriver à la haute contemplation ^ ïï, il montre avec raison qu*il faut toujours conduire une personne à la perfection de son emploi et de son état, a parce que l'état d'un chacun a une perfection qui lui est propre et particulière. Le prêtrt: a la sienne comme le religieux : la perfection d'une femme n'est pas celle d'une fille ^ )), et il ajoute avec raison que « de ce dérèglement de conduite^ il arrive deux grands inconvénients. Le premier est ie renversement et la confusion dans les conditions et les états : lorsqu'une femme dans sa famille y voudra faire la contemplative... Le deuxième inconvénient est l'illusion de l'intérieur et la fausseté de la dévotion, parce que travaillant à une perfection étrangère et écartée, Ton se flatte facilement que l'on va bien, pendant que Ton marche par des égarements ^ ». C'est pourquoi le P. Guilloré désapprouve ces directeurs qui parlent de la plus haute spiritualité aux commençants : il faut suivre le pénitent pas à pas et mener chacun
I, Conférences spirituelles, t. II, liv. IV, p. 437.
:2. Maximes spirituelles, t. I, liv. I, p. 40.