MADAME DE LA MAISON FORT
ti Apprenez, dit-elle, par mon exemple, à ne rien craindre, quand vous vous donnez à Dieu '. »
La Maisonfort pouvait pleurer sur son sacrifice ; ce sont des larmes qui retombent en rosée pour adoucir les tristesses du cœur.
Nous ne la suivrons pas dans ses relations avec Fénelon. Ce fut un commerce délicieux; ces deux âmes belles et héroïques étaient faites pour se comprendre. Cependant Torage amoncelé à Saint-Cyr par les conférences de M""* Guy on avait éclaté. M™^ de La Maisonfort s'était enthousiasmée pour les théories de sa cousine, et Louis XIV> en renvoyant de ta communauté les religieuses qu*on soupçonnait être le plus attachées à la nouvelle mysticité, n'oublia pas la chaooinesse.
Elle demanda et obtint la permission de se retirer à Meaux sous la direction de Bossue t; elle se fixa chez les Visitandines, Le savant évêque la traita avec de grands égards et entretint avec elle une longue correspondance, où l'on ne sait trop ce qu'il faut le plus admirer de la vivacité, du naïf abandon ^ de l'esprit pénétrant de la jeune femme, ou de la coudes* cendance de l'évèque et de sa touchante bonté. Un point qui nous intéresse, c'est que^ dans les pratiques de piété de La Maisonfort et dans la direction de sa conscience, Bossuet ne changea rien absolument à la méthode que Fénelon lui avait prescrite. Voyons-le un peu à l'œuvre *•
1. Œ. C, VIII, p. 461. — Pour le texte de sainte Thérèse, cf. Bouix, Vie de sainte Thérèse ^ p. 32.
2, Œuvres compUtes de Bossuet, VIII, p, 629-667.
Elle hésitait, au début, à distraire Bossuet de ses travaux, pour l'entretenir d'elle-même. D lui semblait qu'elle avait besoin d'excuse, et elle cherchait à s'appuyer sur quelque autorité : « Saint François de Sales, écrit-elle, répondait à ceux qui lui reprochaient le temps qu'il employait à écouter certaines personnes, que, si Ion savait ce que c'est que de mettre la paix dans un cœur, on s'estimerait heureux d'y contribuer. J'espère, Monseigneur, qu'entrant dans les mêmes sentiments, vous ne vous rebuterez point de ce que je vais vous écrire. » — « Oui, répond Bossuet, j'entre de tout mon cœur dans les sentiments de ce digne évêque. Il faudrait écouter jusqu'à des inutilités, pour disposer ceux qui les disent à recevoir la consolation qu'on leur doit. A plus forte raison faut-il entendre vos propositions qui sont sérieuses. »
Alors commence une longue série de questions, de confidences, suivies de décisions et de conseils : « J'ai naturellement l'esprit plus réfléchissant qu'une autre, l'imagination vive, en un mot, une prodigieuse activité, la conscience timide, même portée au scrupule, et un amour-propre qui veut toujours se complaire dans son ouvrage. » — Réponse :
« C'est à des âmes de cette sorte que l'oraison passive fait de grands biens. » De là de nombreuses demandes d'éclaircissements sur ce sujet si délicat de l'oraison passive : « Je crois, Monseigneur, que lorsque vous avez dit que le recueillement, qui revient à la simple présence de Dieu, ne contenant ni espérance, ni désir, ni demande, ni actions de
grâce, ne compatit pas avec l'Évangile, vous avez voulu dire que cela n'y compatirait pas, si Ton ne voulait jamais faire autre chose, mais que, dans l'oraison, cette simple présence de Dieu peut être pratiquée. » — Réponse : « C'est, en effet, ce que j'ai voulu dire, pourvu qu'on n'exclue jamais l'acte d'espérance et le désir, même au temps de l'oraison. Dieu peut, en certains moments, suspendre cg^ actes^ ils peuvent, en certains moments, ne pas venir; mais il n'y en a nul où on doive les exclure. »
Un peu plus loin, le vieillard se déride; on sent qu'un sourire a passé sur ses lèvres. M"* de La Maisonfort lui avait écrit qu'elle faisait quelquefois, volontairement et afin de s'humilier, des fautes de langage et des fautes d'orthographe : « Il y a, lui répond-il, plus d'orgueil que d'humilité dans ces petits sacrifices. Nous n'avons que faire des petites fautes d'écriture et de langage que nous faisons exprès : il n'y en a que trop de ce genre-là, et d'autres genres plus importants, où nous tombons de nous-mêmes. »
Un des endroits les plus intéressants de cette correspondance est celui qui a rapport au détachement des créatures.
Avec son imagination riante et vive, son esprit élevé, son âme affectueuse, M""* de La Maisonfort groupait naturellement ses compagnes autour d'elle. EUes l'aimaient tendrement, et si quelqu'une semblait préférée, les autres en étaient jalouses. Les vieilles Mères, que l'on n'aimait pas, l'étaient encore plus. Bossuet grondait; M™* de La Maisonfort pre-
nait la défense de son cœur^ et il en résultait un. dialogue plein de charmes^ où la pénitente allait, dans la liberté qu'elle avait prise, jusqu'à rejeter la 6ute sur son directeur : « Vous êtes convenu, lui dit-elle, que je puis avoir des manières afiables, ouvertes et attirantes. » Voilà le résultat. Faut-il maintenant repousser celles qui sont venues ? Faut-il les fuir et leur causer du chagrin? <r Je remarque bien qu'on m'évite, quoiqu'on le fasse avec adresse ; celles que j'éviterai le remarqueront peut-être de même. H m'a paru que cela irritait la passion, en quelqu'une de ces personnes. » — Bossuet : « U y a donc de la passion ! » — M"' de La Maisonfort : « Je me souviens, en ce moment, de ce mot de M. de La Rochefoucauld : Uabsence augmente les grandes passions et diminue les médiocres, — Vous citez en ce Élit un mauvais auteur. »
Si M"* de La Maisonfort péchait par le cœur, qu'elle avait trop tendre, elle péchait peut-être plus encore par l'esprit qu'elle avait trop grand. Les petites pratiques du couvent n'étaient pas ce qu'elle avait rêvé, quand M"* de Maintenon l'entretenait de ses grandes idées sur l'éducation des femmes, l'associait avec tant d'affection à ses projets et à ses espérances, et quand Fénelon lui ouvrait les trésors de son âme.
La pauvre fille n'était pas très heureuse. Saint-Cyr lui avait plu ; l'activité de la vie, la direction des enfants, leur cœur à former, tout répondait à ses goûts; à Meaux elle s'ennuyait : « Je ne crois pas devoir entreprendre de gagner les Mères : je suis trop naturelle pour y réussir. »
Bossuet fut pris de pitié; il résolut de consoler cette charmante créature en la changeant de couvent. Il fallut l'agrément de la cour, Tévêqne l'obtint : « Ce sera lundis Madame, lui écrit-ilj que je vous mènerai aux Ursulines. La raison de vous approcher de moi, poussée trop avant, et donnée pour seul motif de votre retraite^ aurait un ridicule qui ne convient point j ni à vous, ni à moi. Je vous laisse dire ce que vous voudrez sur cela », ajoute-t-il aussitôt^ comme ua homme, après tout, qui n'a rien à cacher. L'attachement que M"'^ de La Maisonfort eut de son côté pour Bossuet apparaît assez clairement dans cette lettre du grand évêque : « Vous ne devez pas croire, ma fille, qu'il y ait apparence que je ne serai que rarement dans mon diocèse; c'est là une inquiétude sur des apparences qui n'ont rien de solide, puisque je vous assure, au contraire, que mes sentiments y sont tout à fait opposés* Comptez que, quand Dieu vous ôtera un père, il vous en donnera un autre. »
Quelques mois plus tard, Bossuet n'était plus. Il mourut le 12 avril 1704.
Au mois de septembre suivant, l'abbé Le Dieu fit un voyage en Flandre et voulut voir Fénelon. Pour se ménager un bon accueil, il lui porta des lettres de M"*" de La Maisonfort, qui ne lui avait pas écrit depuis sa sortie de Saint-Cyr. C'est à elle et à son cher souvenir que Le Dieu se plaît à attribuer les égards déhcats et les honneurs dont il fut « comblé, jusqu'à en avoir de la confusion, par M, de Cam* brai ». Il remporta avec lui les réponses de Fénelon,
M^^" de La Maisonfort quitta, vers 1707, les
426 FÉNELON DIRECTEUR DE CONSaENCE
Ursulines de Meaux pour les Bernardines d' Argenteuîl, d*où elle sortit quelque temps après. Ici, on perd sa trace et on n'entend plus parler d'elle. Cette touchante figure qu'on avait égarée, en la chassant de Saint-Cyr, disparaît dans l'obscur lointain de la vie, en laissant le souvenir pieux de ses grâces, de son esprit et de ses vertus.