ÉPILOGUE
La sympathique figure de M"*^ de La Maîsonfort a tour à tour charmé les deux plus grands hommes d'Église du xvii* siècle. Cest par elle que nous allons voir Bossuet et Fénelon se rapprocher de plus en plus.
Dans une lettre du i*" mai 1700 à Tévêque de Meaux, M"*' de La Maisonfon soulevait la question de Tamour pur, ce Dans un livre du P. Saint- Jure, qu'on lisait il y a quelque temps j au réfectoire, il dit que la charité pure n'est touchée ni des menaces, ni des promesses, mais des seuls intérêts de Dieu; qu'une personne qui aime Dieu purement ne le sert point pour la récompense considérée par rapport à son intérêt^ mais seulement pour l'amour de Dieu; que si elle devait être anéantie à sa mort^ elle ne Taimerait pas moins, »
et Ces expressions, répond Tévèque, doivent être entendues avec un grain de sel, c'est-à-dire en expliquant que la charité ou l'amour pur n'est pas touché des promesses en tant qu'elles tournent à notre avantage, mais en tant qu'elles opèrent la gloire de Dieu et l'accomplissement parfait de sa volonté.,, de
sorte que le désir du salut est naturellement un acte de pur amour. »
Il faut convenir que ces paroles ressemblent singulièrement à celles de Fénelon. Combien de passages auraient moins choqué Bossuet^ dans le livre des Maximes, s'il eût consenti à les prendre avec ce grain de sel dont il sait assaisonner au besoin le langage des autres mystiques ! Combien la discussion eût été moins amère et la paix plus tôt faite, s'il eût été possible à Fénelon de faire passer ses éclaircissements et ses doutes par la bouche de M"* de La Maisonfort!
Il est évident, en effet, que Tun et l'autre ne furent pas, à beaucoup près, aussi opposés de sentiment, sur le fond de la controverse, qu'on le suppose d'ordinaire. Nous avons vu que les deux prélats s'accordaient parfaitement sur les points fondamentaux de la théologie mystique, et que, sur les principaux sujets de contestation, l'évèque de Meaux, après s'être montré d'abord très opposé aux sentiments de l'archevêque de Cambrai, s'en rapprocha beaucoup dans la suite, par les explications qu'il donna successivement de ses propres opinions. C'est ce qu'on remarque surtout dans la controverse, relative à la nature de la charité, que Bossuet lui-même regardait comme l'article le plus essentiel, et comme le point décisif qui renfermait la décision du tout.
Un renseignement nouveau vient confirmer cette opinion que nous nous étions faite en lisant les discussions des deux prélats. Nous le devons au
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retté Tamizey de Larroque \ Sainte-Beuve décla-
lit que c'est surtout Fabbé Fleury qu*on aurait voulu itendre et lire sur la fameuse querelle du quiétisme sur Bossuet, évêque et homme d'État; « quel srtrait juste, vrai, bien proportionné, il en eût icé ! » disait Téminent critique : « Son esprit était [bien parent de ce grand esprit et de ce grand sens, et yn coeur lui était tendrement attaché. » Ce docu- [ment répond en partie aux désirs de Sainte-Beuve. [Malgré le tendre attachement qu'il avait pour Tévêque de Meaux^ Fabbé Fleury, dans son juge- [anent sur les deux illustres adversaires, penche beaujcoup plus du côté de Fénelon que du côté de [Bossuet ^*
1. Cf. Revue d'InJÈoire ÎMraire de la Franu^ 15 juillet 1897,
2, Voici ce jugement tiré des souvenirs de M. de Saint- Fonds I sur M. Tibbé Fleury qui T honorait de son amitié* (C&rréspûndance Ide M. Dttgas ei d&M. de Saint-Fond^ ^ xvrii= siàcle*)
« Je m'entretins un jour, fort longtemps, avec M. Fabbé l Fleury^ sur le grand démêlé de Fénelon et de Bossuet; volet [^ueI(|ueS'Unes des choses qu'il m'a dîtes et qui me paraissent I digties de remarque :
H M, FleuTy s'est toujours également conservé dans le cœur de I ces deux prélats , et quelque brouillés qu'ils fussent entre eux, ils D'en ont iaraais été moins ses amis. 11 les voyait tous les deux, tous les deux lui faisaient présent des ouvrages qu*ils écrivaient Tun contre l'autre, et si quelqu'un avait été capable de réunir ces deux grands hommes, c^était sans doute Tabbé Fleury, mais il l'a toujours vainement essayé. Il n'a employé, j*en suis sûr, pour conserver Tamitié de ces deux illustres rivaujt, d^ autre adresse que sa simplicité et sa candeur. H m'a avoué lui-même ^ue la chose était difficile et il n'était poiqt étonné que j'en parus (sk) surpris.
« Je lui demandai l'origine de ce grand démêlé et il m^attesta qu'il n'en avait rien su jusqu'à la publication du livre des
Si les deux prélats étaient peu opposés dans la spéculation^ ils l'étaient encore moins dans la pratique.
Maximes des Saints. D était étroitement uni à M. de Cambrai et, toutefois, ce prélat garda toujours à son ^rd un secret étonnant sur ce chapitre. Apparemment, lui dis-je, il ne vous croyait pas . assez mystique. Peut-être, reprit-il, mais, quoi qu'il en soit, je n'ai rien su de ses liaisons avec Mme Guyon, du sujet de ses conférences avec M. de Meaux chez M. Tronson (car pour les conférences je savais qu'on en faisait), de son dessein pour son livre, jusqu'à l'impression de ce même livre. Je n'ignorais pourtant pas que M. de Meaux (écrivait) sur les Etats d'Oraison, car il ne s'en cachait nullement.
c( M. Fleury m'a dit qu'il étdt convaincu que M. de Cambrai n^avait jamais eu d'erreur dans le cœur; sa soumission sincère et absolue l'a bien fait connaître. Ce serait peut-être une chose ridicule de dire que ces deux grands prélats s'accordaient dans le fond et ne disputaient que pour ne pas s'entendre. En voici pourtant une preuve qui parait certaine.
« Un jour, M. l'abbé Fleury s'avisa d'écrire une douzaine de propositions sur F Amour de LHeu, il les porta à M. de Cambrai, et M. de Cambrai lui dit après les avoir lues : « Voilà ce que je pense, je ne dis rien davantage, et si je suis hérétique, vous l'êtes aussi. » Il les porta ensuite à Âf . de Meaux, et M. de Meaux n'y trouva aucune erreur.
c M. de Meaux demandait une conférence avec M. de Cambrai et M. de Cambrai la refusa : « Je ne reconnais pas, disait-il, M. de Meaux pour mon juge. » Mais la véritable raison de son refus, c'est qu'il craignait que M. de Meaux ne tourna (5Û;)etne publia (sic) cette conférence à son avantage. » Au contraire, M. de Cambrai voulait convenir de principes avec M. de Meaux ; il chargea même M. Fleury de lui en présenter de sa part ; mais M. de Meaux ne voulut jamais les recevoir. Je crois même qu'il refusa de les lire.
« En parlant à cœur ouvert avec M. l'abbé Fleury, il m'a avoué qu'il croyait qu'il y avait eu un peu de passion dans la conduite de M. de Meaux. Ce grand homme avait, à la vérité, les meilleures intentions du monde, et l'on serait coupable sans doute de penser autrement d'un prélat si pieux; mais il se peut faire qu'il ait été séduit lui-même par sa propre passion. Pourquoi
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C'est œ qui résulte clairement des Lettres spiriîueîles de Bossuet adressées pendant les années 1688-1701, à une religieuse du prieuré de Torcy, près Jouarre, M"** Cornuau-Dumoutiers. Dans le même couvent se trouvaient deux autres femmes, très haut placées dans son esprit, MM""" de Luynes et d'Albert, sœurs du duc de Chevreuse. La première^ en sa qualité de supérieure delà Sœur Cornuau, avait un peu charge d'âme à son égard et éprouvait pour le mysticisme évangélique un tel goût qu'afin de la mieux diriger dans ces voies, Bossuet avait écrit pour elle son traité de la Vie cachée en Dieu; M"= d'Albert suivait de près les mêmes inspirations. Çétait donc à trots âmes d*élite que Bossuec écrivait.
Dans sa pensée, et à tous ces points de vue, ces pageSi si curieuses par les détails intimes qu'il y mêle, méritent une grande attention. Ceux qui ne connaissent que Bossuet orateur» historien ou philosophe, seront assez surpris de Te n tendre parler un langage quelquefois aussi mystique et aussi étrange que celui de sainte Thérèse. Sa plume a des témérités que ne risquerait pas celle de Fénelon.
tant écrire? Pourquoi ne pas se contenta; r d'avoir dénoncé le Livre des Maximes ? Pot^rquoi avoir dit hautement, à Marly, que M. de Cambrai était autant hérétique que Luther? Pourquoi tant d€ soihcitaiions à Rome ?
tK M. Fleury m'a assuré que sans les sollidtaiionSj et du roi et de M. de Meaus, jamais le livre de M. de Cambrai n'aurait été condamné, et il ne s'en fallait presque de rien (ce sont des personnes mêmes du parti de M, de Meaux, qui Tom dît à M. Fleury) que la chose ne le fût pas. Le Pape d'aujourd'hui ' était entièrement pour M. de Cambrai, la cour de Rome était même fâchée de ces sollicitations si pressantes de la France- )>
T. Clément XI (1700*1721).
M"** Comuau, veuve, songe à devenir religieuse; pieuse, mais sans imagination, elle pense à une résolution définitive et elle est fort agitée. Bossuet lui dit : <K Marchez en foi, en confiance et en abandon... Dieu pourvoira à ce qui vous sera nécessaire. Ne raisonnez point sur ce qu'il veut de vous. Il veut, ma Fille, que vous vous donniez pleinement en proie à son amour qui vous dévore '. » Fénelon, dans tout le recueil de ses Lettres spirituellesy n'ofl&re rien de pareil. Bossuet, d'autant plus hardi qu'il craint moins de devenir suspect, mêle dans ses images le sacré et le pro&ne : « Quand la douce plaie de l'amour commence une fois de se faire sentir à un cœur, ditil, il se retourne sans cesse et conune naturellement du côté d'où lui vient le coup, et à son tour il veut blesser l'époux qui, dans le saint cantique, dit : Vous avez blessé mon cœur, ma sœur, mon épouse; encore un coup, vous avez blessé mon cœur par un seul cheveu qui flotte sur votre col. Il ne faut rien pour blesser l'époux; il ne faut que laisser aller au doux vent de son inspiration le moindre cheveu, le moindre de ses désirs. Car tout est dans le moindre et dans le seul, tout se réduit à la dernière simplicité : soyez douce, simple et sans retour, ma Fille, et allez toujours en avant vers le chaste époux; suivez-le, soit qu'il vienne, soit qu'il fuie ; car il ne fait que pour être suivi*. » Fénelon n'eût pas tant osé; il n'eût pas dit, ce semble, ce que Bossuet écrit à M°** de La Maison-