CHAPITRE PREMIER
HtSTORiaU£
Il n'entre pas dans notre plan de parler de la querelle du QuiétismCj de cette lutte terrible qui mit aux prises les deux plus grands évêques du xvn*" siècle. On nous saura gré> cependant, d^exposer brièvement la doctrine mystique de larchevêque de Cambrai ; œs pages compléteront le caractère de Fénelon.
Peu de personnes connaissent le Quiétisme ; pour beaucoup de littérateurs superficiels, la question se réduit à la théorie du « pur amour », qui n'a d'ailleurs jamais été condamnée. Ouvrez tous les manuels de littéramre, vous trouverez le sens propre de Fénelon opposé en religion à l'esprit de tradition de Bossuet. Cette opposition est un malentendu. Nous le verrons dans ce livre. L'évêque de Meaux étudia la théologie dogmatique, l'archevêque de Cambrai s'ap-
Finêhm, — C. 6
ii FÉKELOK DIRECTEUR DE CONSCrEKCE
pliqua à Tétade de la Bible, des Pères et de la théologie mystique^ chacun de ces deux grands hommes suivant néanmoins la tradition. Fénelon est le successeur, le disciple, le fils dévoué de tous les mystiques du Moyen Age et de la Renaissance^ de saint François de Sales qu*il cite à chaque page. Il a si peu le sens propre, que ses Maximes des Saints ne sont que le suc des traités ascétiques, moins les exprèssions répréhensibleSj dont il ne soupçonnait pas Tarnbiguïté; que la défense de son livre, qui ne fut jamais blâmée, n*est qu'une longue suite d'extraits des mystiques ses prédécesseurs ; que la nécessité de défendre la théologie mystique approuvée par rÉglîse, fut le motif premier de la trop célèbre discussion et le mobile de l'activité de Fénelon. Enfin, cet aperçu sommaire profitera même à notre étude- Avant d'arriver aux préceptes^ il n'est pas inutile de voir dans son ensemble le principe et la base de toute la théorie mystique: l'amour de Dieu pour lui-même. Les Lettres spirituelles ne gardent plus ta trace de ces fines discussions théologiques et il faudrait montrer quelque aigreur pour trouver des expressions quiétistes, éparses ça et là. On a coutume de confondre mysticisme et quiétisme. Enfin une synthèse de la doctrine de F eue Ion donnera plus d'éclat aux préceptes spéciaux de sa direction.
L'historique de cette grande tragédie en cinq actes, à dénouement glorieux et pour le vainqueur et pour le vaincu, sera le cadre de la spiritualité de Tiilustre mystique.
1 * Une femme, dont les bonnes intentions bravent
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lomes les critiques ', à qui il ne manqua pour gagner les hautectrs de la sainteté qu'un directeur prudent et discretj Jeanne-Marie Bouvier de la Mothe^ deve^ nue M""* Guyon par un court et malheureux mariage, fut Toccasion de cette trop célèbre lutte entre Bossuet et Fénelon,
Mal dirigée par le P. Lacombe, elle ne sut pas régler sa vive imagination; toute sa vie, elle parut tourmentée par une idée fixe de fonder une sorte d'association mystique* Ellevoyagea^ prêchant l'amour de Dieu aux âmes devenues soudain enthousiastes de cette éloquence divine. Ses examinateurs de demain craindront de se laisser captiver par la mystérieuse influence de ce langage céleste.
Ses réflexions ailées lui inspirèrent^ pendant ces voyages, deux petits ouvrages dont les expressions sont parfois critiquables et souvent obscures, bien que respirant la plus ardente piété : Moyen très facile pour faire oraison et l'Explication mystique du Cantique des Cantiqms^
Admise dans Tamitiè de M""^ de Main tenon, de la pieuse dame de Miramion, de la duchesse de BéthunCj de la duchesse de Beauvilliers^ M™^ Guyon fit des conférences à Saint-Cyr ; les élèves goûtèrent trop cette nouvelle spiritualité; le directeur. Godet des Marais, évoque de Chartres, fut alarmé de cette doctrine qui, pour la pratique, « invitait à ne se gêner en rien, à s'oublier entièrement, à n'avoir jamais de retour sur soi-même et à cette Uberté des
l. Cf. M. Guerrier, M"» Guyon. Paris, Didier, 1881.
enfants de Dieu dont on ne se servait que pour s'assujettir à rien ».
Fénelon avait rencontré M™^ Guyon chez la duchesse de Béthune ; il avait d'abord fort blâmé ses premières aventures. Ayant appris, à Montargis même, son pays natal, le récit de ses vertus, et sur une lettre de l'évéque de Genève, d'Aranthon, qui « estimait » cette femme « infiniment a et T *ï honorait au delà de rimaginatiou »j il laissa ses préventions. Les conversations que M™*" Guyon eut avec Fénelon achevèrent de le convaincre ; « C'était un prodige de sainteté et de doctrine. »
Cependant Tesclandre de Saint-Cyr avait fait du bruit. M"* Guyon dut cesser ses conférences. Surprise, elle s'adressa à Bossue t et le pria d'examinet ses écrits, résolue à se soumettre à la décision de ce grand homme.
Après quelques mois d'étude, Bossuet eut un long entretien avec M"** Guyon chez les religieuses du Saint-Sacrement de la rue Cassette ; Tévêque, cotitent des explications reçues^ communia la femme de sa propre main, le 30 janvier 1694. Après une seconde conférence, elle écrivit au duc de Chevreuse* « J'avoue de tout mon cœur que mes écrits ne valent rien, ainsi que Monsieur de Meaux me Ta feit voir. . . Je ne sais ce que j'ai voulu dire, il y a des fautes de copistes et des choses que je n'ai jamais pensées... j'ai satisfait à tout ce qu'on a désiré. Obligez-moi, pour Tamour de Notre-Seigneur, de faire brûler tout ce qui est de moi. »
Bientôt on attaqua la foi et les mœurs de
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M"'* Gujon : la calomnie^ serpent funeste, ia poursuivit ^ elle demanda alors des juges; elle devait, disait-elle^ à TÉglise, aux gens de biens, à ses amis^ à sa famille, la connaissance de la vérité. Sa piété parut suspecte; elle fut mise en prison» Le récit de ses souffrances est une page attristante de Thistoire religieuse du grand siècle, La police de Louis XIV poursuivit cette femme de ses rigueurs et la traita en criminelle. C*est au milieu des tristesses environnantes qu'elle paraissait le plus remplie de joie; elle offrait tout à Dieu, elle faisait des cantiques pour tromper la solitude de ses humides cachots* Pendant que Ton instruisait son procès et que la calomnie s*essayait à trouver des preuves infamantes^ elle demanda à voir le P. Lacombe. Rien n'était plus facile. Celui-ci était à la Bastille, elle était à Vinceones. Puisqu'on attaquait leurs mœurs, la règle la plus élémentaire de la justice était de les confronter- Oq ne fit rien.
2. Cependant la spiritualité de M""- Guyon avait mis en discussion les principes du mysticisme. L'Eglise de France ne pouvait se désintéresser de cette question. Les docteurs de la toi, guides et soutiens des peuples, se réunirent pour examiner ces nouveautés religieuses et prescrire la doctrine de TÉglise*
Des conférences eurent lieu à Issy, maison de ampagne du séminaire Saint-Suipice, entre les évêques de Meaux et de Châlons et M. Tronson, supérieur du séminaire de Saint-Sulpice '. Féneîon
I. M. Janet {Fémhn) commet uae erreur en adjoignant M. de Chartres à Bossuet et à M, de NoaUles. 11 se trompe également
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avait écrit qu'il souscrirait sans restriction à tout ce que ces trois personnes décideraient sur les matières de spiritualité pour prévenir toutes les erreurs et les illusions des quiétistes.
Les examinateurs se réunirent le plus souvent qu'ils le purent ; ils lisaient les écrits de M"** Guyon, ses justifications et les nombreux extraits ou explications des Pères et auteurs mystiques envoyés par Tabbé de Fénelon. Durant les premiers temps consacrés à ces lectures, ce dernier « prit la peine, comme dit Bossuet, de venir avec quelques-uns de ses amis (M. de Beauvilliers et M. de Chevreuse) à Issy » ; dans aucune autre circonstance, si ce n'est le jour de la signature des articles (lo mars 1695), Fénelon ne vint à la maison de campagne du séminaire en même temps que Bossuet et M. de Noailles; jamais, même après sa nomination à l'archevêché de Cambrai, sauf à la dernière séance, il n'assista aux réunions des examinateurs ^
Un projet en trente articles fut proposé à Fénelon,
en omettant M. Tronson et en ajoutant le nom de Fénelon. — M. Tronson avait alors soixante-quatorze ans. Bossuet laisse donc échapper une petite erreur dans sa Relation sur le Quiàismey quand il se dit le plus âgé des trois examinateurs : il avait cinq ans de moins que M. Tronson.
I. Cest dans ce sens qu'il faut rectifier les assertions de M. Paillon (Vie de M. Olier, III, 229).
Un manuscrit, le Journal de M. Bourbon, le secrétaire de M. Tronson, nous permet d'affirmer tout ce qui suit. Ce manuscrit existe à la Bibliothèque du séminaire Saint-Sulpice. Les pages de Tannée 1695 sont complètes» Ce bon M. Bourbon notait avec soin les visites des deux prélats de Meaux et de Châlons.