I. BibL de ^int-Suipice^ Manuscrits
le soir même son journal qu*un trentre-quatrième article avait été ajouté. La Relation de Dupuy dit que et ce dernier anicle fut dressé au moment même où l'on allait !>i^ner n - De fait, sur les deux copies remises à Fénelon et à M. Tronson, où les trente-trois premiers articles sont transcrits de la main de M. Bourbon, le trente-quatrième a été ajouté d'une autre écriture, celle de M. de Noailles ".
En résumé, les trente-quatre articles d'Issy furent rédigés progressivement.
Quand Bossuet écrit dans sa Relation sur le Quiér tisme : it Les trente-quatre articles furent dressés à Issy dans nos conférences particulières : nous les présentâmes tout dressés au nouveau prélat, M. de Châlons et moi, dans mon appartement, à Versailles », il prend les choses d'une façon si sommaire que l'expression devient inexacte. Il est prouvé que trente articles, et non trente-quatre, furent présentés d'abord et mal accueillis, qu'ensuite trente-trois, après les additions faites dans le sens réclamé, furent présentés^ à Versailles aussi, et bien reçus, et qu'enfin le trente-quatrième fut ajouté non à Versailles, mais à Issy même. Malgré cette inexactitude d'expression, au fond œ que Bossuet veut dire, c'est qu'aucun des trente-quatre articles ne fut rédigé, dressé par Fénelon lui-même. De son côté, l'archevêque de Cambrai est dans le vrai, quand il prétend qu'on lui a présenté d'abord trente articles et que, pour le satisfeire, quatre autres furent ensuite ajoutés. Comme
I , Bihh 4^ Sainc-Sulpice, Manuscrits,
c'est SUT ses instances et d'après ses réclamations que le vingt-neuvième anicle fut modifié^ et que les douzième, treizième, trente-troisième et trente-qua* trième furent insérés dans la rédaction définitive, rédaction qu'il a signée avec les trois autres examinateurs, il pouvait bien dire qu'il avait arrêté les trente-quatre articles de concert avec eux et, jusqu'à un certain point, qu'il les avait dressés avec eux. Il n'y a pas eu de part et d'autre ni mauvaise foi \ ni imposture, il n'y a que des esprits émus par la discussion qui, par cela même, tirent un peu trop le sens des termes chacun de son côté ^
M""* Guyon fit sa soumission. Elle déclarait n'avoir jamais eu l'intention de rien avancer qui fût contraire à l'esprit de TÉglise catholique, à laquelle « j'ai toujours été et serai soumise, Dieu aidant, jusqu'au dernier soupir ». Les religieuses de la Visitation de Meaux, où s'était retirée M"* Guyon, pendant les conférences, attestèrent la piété, la simplicité, la mortification de cette sainte femme. Bossuet fit un certificat où il se portait garant de la foi et des mœurs de M"»^ Guyon.
Tout paraissait bien fini, quand la querelle recommença sous une autre forme.
3. Bossuet résolut de composer un ouvrage sur les États d'oraison. Le travail n'était pas sans difficulté.
1. M. Crouslé, Féneîon et Bossuet, II, 435. — Entre les deux termes du dilemme qu'il pose, il y a place, ce me semble, pour l'explication que j'indique.
2. Ces trois pages sont le résumé d'ime solide dissertation de M. Lévesque sur les Conférences d'Issy (BuUeUn trimestriel des Elèves de Saint-Suîpice, 1899, p. 311).
Bossuet, élevé dans TÉcole, ignorait la théologie mystique qui, sans être contraire à la scolastique, en est bien distincte. Avant les conférences d*Issy, il paraissait n'avoir pas lu saint François de Sales, ni saint Jean de la Croix '. Fénelon s'était livré, depuis son séjour à Saint-Sulpice, à l'étude des mystiques. C'est à lui que l'évêque de Meaux s'adressa pour connaître la vraie doctrine mystique. Le futur archevêque de Cambrai lui avait envoyé des extraits de Clément d'Alexandrie, de saint Grégoire de Nazianze, de Cassien. Bossuet fut étonné de ces transports de l'âme, qu'il traita plus tard de pieux excès et d'amoureuses extravagances. Il se mit à écrire sur la spiritualité. Son bon sens, doublé de la raison la plus sublime, le garda de toute exagération : ce fiit surtout en se tenant en deçà des limites de la mystique chrétienne qu'il resta dans l'orthodoxie.
L'auteur commençait par condamner de nouveau les erreurs de M°** Guyon, en lui imputant cette fois un dessein évident d'étabUr un système qui fait frémir d'horreur, dont l'abomination évidente rendait la personne exécrable. Bossuet n'était pas loin de se contredire, puisque, dans le certificat donné à M"*' Guyon, il nous présente cette femme comme une personne innocente qui n'a dans l'esprit aucune des erreurs qu'elle a mises dans ses livres.
Bossuet voulut faire approuver ses États d^Oraisan par Fénelon, se proposant ainsi de lui faire signer
I. Ce fait, avancé par Fénelon dans sa Réponse à la Relation, n'a point été contredit par Bossuet.
HISTORiaUE ft
ïanerétractarion, cachée sous un nom spécieux, comme si le pieux archevêque avait enseigné les mêmes erreurs^ et en même temps obtenir de lui une condamnation de M"*" Guyon. Féoelon s*aperçut du piège et renvoya le livre, disant qu'il ne pouvait, en conscience, condamner une personne dont les livres émient condamnables, mais dont les intentions étalent innocentes, d'après le certificat même de Bossuet,
Fénelon, de son côté, résotut d'expliquer ses principes de spiritualité et composa le livre des Maximes as Saints, L'archevêque de Paris le trouva correct et utile. M. Tronson pensa de même. Un docteur de Sorbonne, M. Pirotj déclara que le livre était tout d'or. Nous savons aujourd'hui ' que M. Pirot regretta cette appréciation ; mais ce fut cette parole qui poussa Fénelon à défendre son livre. Pirot nous rapporte ' que Fénelon n'avait pas voulu feire paraître son livre avant celui de Bossu et. Il faut donc interpréter avec bienveillance cette parole de l'archevêque de Cambrai i M. Tronson :
« Vous voyez combien il importe que mon ouvrage paraisse au plus tôt, » — «t Au plus tôt » ne veut pas dire avant le livre de Bossuet ; c'est en usant de cette myopie d'esprit qu'on peut faire
^ pendre un homme avec deux lignes de son écriture. Les amis de Fénelon firent imprimer, à son insu, les Maximes des Saints^ ils laissèrent même glisser dans le texte un mot, qui donnait à une phrase un sens
I I. Cf. iîtfïvwe ^Hûtdre HtUrmre de la France, 15 juillet 1896,
2, Ihid,^ p. 42J.
condamnable. Le livre parut le 27 janvier 1697; six semaines après fut publié celui de Bossuet.
Uévêque de Meaux promit à Fénelon des remarques qu'il ne donna jamais. Entre temps, il alla demander pardon à Louis XTV de ne lui avoir pas révélé plus tôt le fanatisme de son confrère. Que vient faire ici le roi ? H s'agit de questions religieuses. Fénelon avait appris à Saint-Sulpice qu'il y avait à Rome un juge de la foi ; voyant son livre attaqué, il en avait appelé à Pierre, en bon chrétien, en sujet fidèle du pontife romain *. Bossuet fut-il froissé de ce procédé ?
4. Cependant l'aflFaire était portée au juge naturel, il fallait se soumettre. Le roi témoigna de son mécontentement. Il avait déjà chassé de la cour le vertueux prélat : il lui défendit d'aller à Rome défendre sa cause. L'abbé de Chantérac remplaça Fénelon - Bossuet chargea son neveu, l'abbé Bossuet, alors en voyage en Italie, de le renseigner sur les péripéties de la lutte. C'est une figure peu sympathique. c< Aussitôt que le grand-vicaire (l'abbé de Chantérac) sera arrivé, il aura un espion et nous serons instruits. » Ecrivant à son oncle à propos de la Réponse de Fénelon aux Remarques de Bossuet sur la Réponse à la Relation : « C'est une bête fauve qu'il faut poursuivre pour l'honneur de l'épiscopat et de la vérité, jusqu'à ce qu'on l'ait terrassée et mise hors d'état de ne plus faire de mal. » (25 novembre 1698.)
I. Cf. Griveau, Étude sur la condamnation du livre des Maximes des Saints ^ 2 vol. Paris, Poussielgue, 1878, I, 218.
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Fénelon se taisait; il ne répondait pas aux accusations. Poussé par ses amisj il publia ses Déjmses^ ces lettres à Bossuet admirables de dignité et de fierté. Uhonneur menacé loi prêta une force et une verve qu*on ne lui soupçonnait pas.
n trouva une forme d'éloquence, à la fois plaintive et fière, qui eut un succès prodigieux, un mélange d'humilité et de dignité, que rendait plus touchant la manière dure et hautaine de son adversaire^ tellement habitué à vaincre qu'il ne comprenait pas qu'on lui résistât. Le public se tourna du côté de Fénelon : il avait entendu une parole de maître.
Bossuet sollicita Louis XTV de presser le jugement du Pape. Il avait annoncé que les erreurs de Fénelon seraient foudroyées par le Saint-Siège, aussitôt qu'elles auraient frappé les oreilles du Vicaire de Jésus-Christ* D se trouva que les dix examinateurs^ nommés par le Pape^ s'étaient partagés^ après soixante-quatre séances de six ou sept heures chacune ; cinq avaient toujours voté en faveur du livre, fondés en grande partie sur les explications que Fénelon avait fournies dans ses Défenses. L'abbé Bossuet écrivit à son oncle : « Le Pape, ces jours passés^ a dit que l'affaire n'était pas claire* » Bossuet fut tout étonné. Quittant le terrain de la controverse doctrinale pour celui des faits personnels, il publia sa Kdaîion sur h Quiétisme, tirée des manuscrits secrets de M""* Guyon et des lettres confidentielles de Fénelon. Fénelon était le Montan d'une nouvelle Priscille ^
ï. Otie allusioia était une grossière offense et uue sone de dîl^raatîonj les rapporta de Priscille et de Montan ayant été des
Les amis de Fénelon furent consternés. Lui resu calme et dédaigna de répondre. L'abbé de Chantérac lui écrivit, le 12 juillet 1698, que, s'il ne se justifiait pas sur les faits, il se rendrait suspect sur la doctrine, se déshonorerait lui-même et achèverait de perdre ses amis, bien loin de les sauver. Fénelon n'hésita pas à parler et huit jours de travail lui suflSrent, La Réponse à la Relation parvint à Rome le 30 août.
L'étonnement n'eut d'égal que l'admiration; on ne savait ce qu'on devait le plus remarquer dans cette Réponse : la clarté dans l'exposition des faits, l'ordre et l'exactitude rétablis dans leur marche naturelle, chaque accusation détruite par des preuves irrésistibles, l'accord si rare de la simplicité, de l'élégance et de la noblesse du style : « S'il reste à M. de Meaux, disait-il en terminant, quelque écrit à alléguer contre ma personne, je le prie de ne pas faire un demi-secret, pire qu'une divulgation absolue, et je le conjure d'envoyer tout à Rome. Je ne crains rien. Dieu merci, de tout ce qui sera communiqué
rapports charnels aussi bien que spirituels. Bossuet expliqua plus tard qu'il n'avait voulu parler que d'un commerce d*ilïusionSy mais Fénelon répondait avec raison dans sa Réponse aux Remarques : « Ce fanatique avait déuché de leurs maris deux femmes qui le suivirent : il les livra à une fausse inspiration qui était une véritable possession de Tesprit malin. Il était possédé lui-même aussi bien que ces femmes : et ce fut dans un transport de fureur diabolique qui l'avait saisi avec Maximilla qu'ils s'étranglèrent tous les deux. Tel est cet homme, l'horreur de tous les siècles, auquel vous comparez votre confrère, ce cher ami de toute la vie que vous porte^ dans vos entrailles ; et vous trouvez mauvais qu'il se plaigne d'une telle comparaison. Non, Monseigneur, je ne m'en plaindrai pas ; je n'en serai affligé que pour vous. »
et examiné juridiquement... S'il me croît tellement impie et hypocrite, U doit employer toutes les preuves qu'il aura. Pour moi, je ne puis m*empêcher de prendre à témoin Celui dont les yeux éclairent les plus profondes ténèbres et devant lequel nous paraîtrons bientôt. Il sait. Lui qui lit dans les coeurs, que ]t ne suis attaché qu'à Lui et à son Église, et que je gémis sans cesse en sa présence pour qull ramène la paix et abrège le scandale, qu'il rende les pasteurs aux troupeaux et pour qu'il donne autant de bénédictions à M. de Meaux qu'il m'a donné de crois, e
La révolution qui s*opéra dans les esprits était une dure leçon pour Bossuet. Il reprit la plume et publia ses Remarques sur la réponse de M. de Cambrai. Quinze jours après, Fénelon publiait sa Réponse aux Remarques, Elle demeura sans réplique. « Fénelon avait de Tesprit à faire peur », avait dit Bossue t. Celui-ci s'en aperçut.
A Rome^ il y avait toujours partage de voix entre les examinateurs. Selon les règles de tous les tribunaux du monde, l'accusé aurait dû bénéficier de cette égalité de suffrages* Cette situation devait amener une espèce de Jin de mn-recevoir contre les adversaires de Tarchevêque de Cambrai. Bossuet ne pouvait se faire à cette idée. E fit faire une censure prématurée du livre des Maximes par soixante docteurs de Paris, Fénelon n'eut pas de peine à montrer T inconvenance d'un acte aussi irrégulier. A Rome, on fiit choqué j avec raison, de voir une faculté de théologie s'établir juge d'une question dont le jugement ^tait déjà déféré au Saint-Siège.
Il faut lire, dans M, Griveau, les moyens employés par Bossuet et par Louis XTV pour obtenir une issue favorable. Une dernière fois^ le roi écrivîtj par b plume de Bossuet, une lettre hautaine; il demandait une condamnation expresse avec menace de recourir autrement à des mesures extrêmes.
La cause était jugée, quand ces menaces de schisme arrivèrent à Rome.
Le 12 mars 1699, le Pape condamnait le livre des Maximes des Saints, d'autant que, disait-il, « les fidèles pourraient être insensiblement conduits dans des erreurs déjà condamnées par TÉglise »,
5. Le 25 mars, jour de l'Annonciationj Fénelon allait monter en chaire dans la cathédrale de Cambrai, quand il reçut la première nouvelle de la condamnation de son livre, H se recueillit un instant pour changer le plan du sermon qu'il avait préparé ; il parla sur la parfaite soumission due à Tautorité des supérieurs. La nouvelle de la condamnation de Fénelon avait déjà circulé dans la nombreuse assemblée. Cette admirable présence d'esprit, ce mouvement sublime, ce calme religieux firent couler des larmes de tendresse, de dévotion, de douleur, de respect et d'admiration.
Le 9 avril, dès le lendemain du jour où il avait reçu la permission du roi, Fénelon publia le mandement qui annonçait le bref de sa condamnation :
« Nous adhérons à ce bref, mes chers Frères, tant pour le texte du livre que pour les vingt-trois propositions, simplement^ absolument et sans ombre de restriction. Ainsi nous condamnons tant le livre que
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les vingt-trois propositions j précisément dans la même forme et avec les mêmes qualifîcationSj simpUntcnty absolument et sans aucune restriction;... nous nous consolerons, mes très chers Frères, de ce qui nous humilie j pour\^u que le ministère de la parole, ! que nous avons re^ du Seigneur pour votre sanctification, n*en soit pas affaibli, et que, nonobstant rhumiliation du pasteur, le troupeau croisse en grâce devant Dieu.-. A Dieu ne plaise qu'il soit \ jamais parlé de nous, si ce n'est pour se souvenir qu'un pasteur a cru devoir être plus docile que la dernière brebis du troupeau^ et qu*i! n'a mis aucune borne à sa soumission... j^
Ce mandement est admirable. La soumission de y archevêque de Cambrai ravit l'Europe entière. Innocent XII et les cardinaux furent émus de cette grandeur d*âme, Bossuet lui-même^ qui trouvait d'abord oc beaucoup d'ambiguïté et de faste » dans cette soumission, changea de ton devant rapprobation universelle : « Malgré les défauts du mandement de M. de Cambrai, je crois que Ton doit s'en contenter, parce qu*après tout l*essentiel y est, et que lobéissance y est pompeusement étalée. »
p Uévêque de Chartres écrivait à Fénelon (avril ^^99) '- <* Je suis ravi de la soumission parfaite que vous témoignez », ajouunt « qu'il l'avait toujours attendue de sa piété ». M. Tronson écrivait à Tévêque d'Arras qui lui avait envoyé le mandement : ft II faut avouer que la soumission du prélat est édifiante. Elle ne peut être plus entière, plus absolue, avec
I moins de réserve. » La Rdaîton de l'assemblée du
II iinelon. — Ci 7
clergé de 1700 reconnaît dans cette soumission « l'effet naturel de Vhumilité chrétienne et de la subordination ecclésiastique ».
Nos modernes critiques sont plus exigeants que les contemporains de Fénelon.
M. Lanson ' prétend que, « dans son mandement, il condamne son livre par obéissance, mais qu'il n'adhère pas à la condamnation : il l'embrasse comme une croiXy mais une croix, dit Bossuet, c'est une persécution pour la justice ».
M. Crouslé * s'élève contre la légende qui l'a couronné d'une auréole « pour son désintéressement et sa patience angélique ». Parlant de sa soumission, il dit que « Fénelon eut assez d'empire sur lui-même pour remplir ses engagements qu'il exécuta, sinon de bonne grâce, du moins avec son air habituel de supériorité. Si ce fut un rôle qu'il joua, il le soutint en artiste éminent ». Plus loin, il dit que « nous ne trouvons, en aucun endroit, un seul mot qui renferme de sa part un aveu de son erreur. Quant à son livre, il en fait le sacrifice; mais de la doctrine, point. Il s'obstine à penser qu'on ne l'a condamné que sur un sens qui n'est pas le sien. Sa soumission est purement extérieure et littérale : elle est absolue dans la forme, mais qu'on voie s^il cède quelque chose au fond ! » D faut le dire, Fénelon est un hypocrite ^ Écoutons.