I. Mot bien connu de M. de Boni^ld
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tu FÈNELON DIRECTEUR DE CO>JSaENCE
pcnUre son jugi^ment, mais la réalité do us presse de prendre parti et d'agir. Qui donc jettera un peu de lumière dans ces ténèbres, un peu de clarté dans ce dédale j si ce n'est ud bon directeur?
La direction est la garantie suprême, opposée par la morale aux dangereuses incertitudes des consciences. Elle rend un double service. Elle tient les esprits eu haleine, en les préservant de tout égarement durable, en les forçant à s'étudier et à s'interroger; elle est ainsi pour eux la meilleure des disciplines et les rend plus capables de sortir avec leurs propres forces des difficultés où ils se trouvent engagés. Si ces difficultés deviennent insurmontables en raison de notre trop grande faiblesse, si Tambiguïté des cas rend la tentation trop subtile, le directeur, confident de nos hésitations, instruit notre procès et le juge avec moins de chance d'erreur qu'une conscience tourmentée et inexpérimentée.
La direction de conscience n*est pas sans inconvénients ; eh quoi î quand on sait tout le prix de la liberté et toutes les qualités que demande le maniement des âmes, qui pourrait se croire infaiUible dans ce ministère redoutable ?
Nous laissons de côté les critiques bruyantes pour nous arrêtera Tobjection de Caro. Le délicat moraliste ne voit pas sans inquiétude les conséquences possibles de la direction ; « A force de tribulations secrètes, dit4l, et de troubles, j'ai peur que Tâme dévote ne se lasse de ses luttes et ne se remette complètement aux mains d'autrui^ et ne cherche son repos dans une abdication... On est presque heureux de sentir qu*on ne s'appartient plus, parce qu'on espère vaguement qu'on n'aura plus à répondre de soi... Voilà, selon moi, le péril le plus sérieux de la direction. Sous quelque prétexte que ce soitj
INTRODUCTION Xlll
l'àme n'a pas le droit de se démettre de sa responsabilité propre, elle n'a pas le droit de renoncer à k noble fatigue de vivre '. »
Ces paroles partent d'un bon naturel. Certaines abjections honorent ceux qui les posent.
La. direction de conscience pratiquée par un homme inexpérimenté peut faire oublier à une personne docile et fatiguée la «t noble fatigue de vivre th. Cela s^estvUj mais cela ne prouve rien contre la direction de conscience.
Le directeur n'absorbe pas notre liberté, et s'il nous demande un lâche abandon au lieu de nous aider à vivre, cet homme ne connaît pas son sublime métier. Qu'il y ait des hommes confiants dans cette parole trop connue qu'obéir à son directeur^ c'est obéir à Dieu, et que, partant âecG principe j ils usent et abusent de cette autorité redoutable, on ne peut le nier. Mais que conclure? Qu'on peut abuser des meilleures choses. Sainte Thérèse changea souvent de directeur et Ton se doute bien qu'elle ne désobéissait pas à Dieu, en laissant des directeurs qui ne la connaissaient pas et prétendaient la guider.
Le vrai directeur ne commande pas, n'ordonne pas, il agit sur la volonté par des motifs et des mobiles; le dirigé ne doit pas même agir nécessairement sous cette impulsion, il doit délibérer, comparer, raisonner. Le royaume du ciel ne s'acquiert que par la violence et non par l'abdication de la volonté.
Le jeune Tobie résolut d'aller à Rages : « Je ne sais pas le chemin, dit-il. — Va, dit le père, et cherche un homme qui te j conduise. y> Ânanias fut le guide du voyage ; mais il ne se substitua pas à son compagnon, il ne lui enleva pas la « noble fatigue de vivre ». Il lui
I. Caro, Nouvelles études morales sur le temps présent, p. 1 66 et suiv. (Paris, Hachette).
montre comment il doit agir pour arriver â travers les difficultés. Est-il en danger d'être dévoré par un poisson, il lui crie : Saisissez -le par les ouïes et entraînez-le. » Ânanias est un directeur.
Le nouvel Ananias aide nos pas chancelants, mais nous laisse le mérite de notre détermination ; il ne nous tient pas comme un bâton dans les mains d'nn vieillard : a Loin de vouloir vous attacher les âmes infirmes, rendez-les libres ; et autant que vous pourrez, mettez-les en état d'avoir moins besoin de vous et d'aller comme toutes seules par les principes de conduite que vous leur donnerez ^ Ce sont les paroles de Bossuet aux e; vénubles directeurs ». Le but de la direction serait d'apprendre à se passer de direction.
En lin mot^ nous nous soumettons au directeur de conscience, mais sans abdiquer notre liberté ; en obéissant, nous restons libres ; a Le libre arbitre n'est pas donné à Thomme pour lui permettre de suivre toutes ses fantaisies et de satisfaire tous ses caprices,, il lui est donné pour que, à la différence des êtres sans raison, il n'agisse pas sous r impulsion d'une nécessité naturelle, mais par Teffet d*un libre choix, né de Texercice régulier de ses propres puissances K
On rappelle alors Texempie de Bossuet et de Fénelon disant quelquefois : Ne discutez pas ce que je vous dis, agissez, je réponds de vous. Mais on ne remarque pas assez à qui sont adressées ces paroles ; il s'agit des scrupuleux. Qui n'a connu ces personnes indécises, troublées, perdues dans les hésitations, entraînées par tous les contraires ? malheureuses et inguérissables, dignes de
1 . Bossuet, Méditations sur V Évangile, du dimanche des Rameaux à la Cène (Œuvres complètes, 12 vol. grand in-S®, Bar-le-Duc, Guérin, 1863), t. IX, p. 237.