Lanson, Littérature française, p
« Les meilleures choses sont les plus gâtées, parce que leur abus est pire que celui des choses moins bonnes. Voilà ce qui fait que la direction est si décriée. Le monde la regarde comme un art de mener les esprits faibles et d'en tirer parti... Tant de gens, sans être ni choisis, ni éprouvés, se mêlent de conduire les âmes qu'il ne faut pas s'étonner qu'il en arrive assez souvent des choses irrégulières et peu édifiantes. » Il ajoute cependant : « ...la fonction de mener les âmes à Dieu est le ministère de vie confié aux apôtres par Jésus-Christ. La direction est donc une fonction toute divine qu'il n'est jamais permis de mépriser, quoique les hommes indignes d'une si haute fonction l'avilissent et la déshonorent. Quelle folie de mépriser un diamant, parce qu'on Ta vu enfoncé dans la boue ! »
Fénelon sait que le devoir du pasteur est de connaître ses brebis, de discerner leurs besoins, d'étudier leurs maladies, de chercher les remèdes, de supporter leurs faiblesses; de ramener celles qui s'égarent. Il demande un directeur « sage^ éclairé, mortifié, expérimenté, détaché de tout, incapable de nous flatter ». C'est Fénelon peint par lui-même.
Il est diflScile de trouver cet homme; Fénelon ne l'ignore pas. Il nous donne cependant quelques règles pratiques, dont la sagesse survivra à tous les temps, et « Dieu qui ne manque point à ceux qui ont le cœur droit, vous donnera la demande de votre cœur ». Directeurs et dirigés devraient lire le reste de la lettre. Ceux-ci apprendraient à parler « à l'homme de Dieu d'une manière simple, ingénue, précise et courte,
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songeant qu1I doit son temps à beaucoup d'autres œuvres... O! si elles (les femmes) savaient ce que c est que le temps d'un prêtre chargé de prier pour soi-même et pour toute l'Eglise, de méditer profondément la loi de Dieu et de travailler pour ramener tant de pécheurs^ elles craindraient de profaner un temps si précieux... mais on cherche plus un commerce de vaine consolation qu'un conseil droit et vigoureux pour aller à Dieu en mourant à soi. » Le directeur apprendrait ce qu'il doit être pour répondre à l'attente des âmes et à la volonté divine, quelle doit être sa vie retirée, sa patience, sa douceur, sa franchise, sa fermeté dans les bonnes maximes, son expérience de l'oraison et des choses intérieures : « Il ne doit jamais y avoir rien que de sérieux, de modeste et d'édifiant dans ces entretiens, où il s'agit purement de la vie étemelle. »
Combien de directeurs se mêlent de conduire sans science ni piété ! combien qui n'ont qu'une science sèche et hautaine, incapables d'entrer dans les voies secrètes réservées aux petits et aux humbles! combien qui ont la science et la piété, mais une piété sans expérience; d'autres qui présument d'avoir l'expérience sans l'avoir effectivement ! « Où sont donc, ô mon Dieu^ s'écrie Fénelon, ces lampes luisantes et ardentes, posées dans votre maison pour éclairer et pour embraser vos enfants ? »
Le pieux archevêque ne manqua jamais à personne. Au milieu de ses occupations, de ses discussions, de ses tristesses, il éclaire les âmes ; il fortifie les unes, il console les autres; il ne se décourage
jamais. A Versailles, à Cambrai, tous les jours il multiplie ses conseils; quand il ne peut parler^ il écrit. Ces lettres, que Fénelon envoyait dans la confiance de l'amitié, qu'il ne se donnait pas même le temps de relire, puisqu'on n^y aperçoit jamais aucune rature ni aucun changement dans les e^cpressions; ces notes fugitives où il s'abandonne par une effusion spontanée à tous les sentiments d'un cœur passionné pour la vertu, sont devenues un recueil précieux où les âmes religieuses vont puiser le goût et les maximes de la piété la plus sublime et la plus pure. C'est avec Fénelon qu'elles aiment à se recueillir dans le silence de cette vie intérieure où Fâme, détachée de toutes les affections humaines^ semble remonter à sa noble origine, en se plaçant en présence de la divinité seule, pour y vivre de son amour, y contempler sa gloire et participer, autant qu'il est en elle, au bonheur de la posséder un jour dans toute sa plénitude.
Voici que maintenant des personnes s*adressent à Fénelon; écoutons-lè, nous entendrons parler le directeur idéal de la Lettre sur la direction.
A l'Électeur de Cologne qui lui demande des conseils sur sa conduite : « Il vous faut, Monseigneur, un homme de Dieu séparé de toute intrigue et de toute affaire mondaine.,., qui soit instruit des règles de l'Église et qui puisse vous les proposer par rapport aux besoins de vos grands diocèses ', » Ce n*est