LE MORALISTE I
considérable^ ami de Destouches^ avait offert sa fille à l'un des neveux de Fénelon ; le lendemain de la mort du duc de Bourgogne, cet homme se dédit et retire sa promesse, Fénelon ne s'en étonne point ; il ne blâme point ce père si attentif au solide établissement de sa fille ; il le loue et le remercie même de la netteté de son procédé : « Pour votre ami, écritil à Destouches, je vous conjure de ne lui savoir aucun mauvais gré de son changement ; son tort est, tout au plus, d'avoir trop espéré d'un appui fragile et incertain;... quiconque ne passerait pas de telles choses aux hommes deviendrait misanthrope ; il faut éviter pour soi de tels écueils dans la vie et les passer facilement à son prochain. » Admirable et sereine ou du moins tranquille disposition ! Fénelon connaît à fond le monde et les hommes.
Ne croyons pas que la direction de l'archevêque de Cambrai soit uniforme et abstraite, parce qu'elle est soumise à quelques principes constants : amour de Dieu, soumission, mort à l'esprit, renoncement, amour des croix. Jamais moraliste n'a tant respecté les individualités. Il ne jette pas, comme le grand Corneille, ses personnages devant un devoir douloureux avec ces trois mots : « meurs ou tue » ; il laisse à l'âme assez d'initiative. Aimez Dieu, dit-il à ses correspondants, soyez pauvres en esprit. Il s'arrêterait volontiers à ces formules brèves. Ce n'est que peu à peu qu'il donne des conseils plus spécifiques ; il dirige.
il ne conduit pas. D ne faut pas, en effet, sous prétexte d'initiative, laisser l'âme incertaine et anxieuse devant les difficultés de la vie ; pas plus qu'il ne faut faire un automate de Thomme être intelligent et libre. Oui n'a connu ces pédants de la morale ? Tout devient une abstraction. Où est la réalité? Celui-ci condamne la danse, celui-là le jeu. Et rien de plus. Fénelon proportionne les conseils aux situations de chacun; il note les devoirs de la vie, les circonstances qui font notre existence particulière. S'il recommande de supporter les souffrances quotidiennes, il entre dans quelques détails. Il indique la manière de supporter les dérangements de chaque jour : « Dans le moment où vous allez faire votre prière et votre lecture, il survient une personne du dehors, qui ne vient jamais à cette heure, qui a une vraie affaire avec vous, avec qui vous n'êtes point sur le pied d'une liberté assez grande pour la renvoyer à une autre heure, et qui serait raisonnablement choquée, si vous le faisiez; il ne faut pas douter. Madame, que vous ne deviez quitter vos exercices de piété pour remplir ce devoir; mais en ce cas, il faut tâcher de reprendre sur quelque autre heure de la journée ce que vous avez perdu à cette heure-là, comme on dîne à deux heures, quand une compagnie, survenue à contre-temps, a empêché de dîner à midi ^ » Fénelon a si grand soin de rendre ses avis praticables qu*il indique même les moyens matériels de les suivre, l'heure, le lieu le plus favorable pour les