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CARACTÈRES DE LA PIÉTÉ DE FÉN'IÎLOX

pas ses traités pour les esclaves ou pour les pauvres, A chacun ses devoirs, à chacun ses préceptes, à chacun ses conseils.

Je m'étonne de voir M. Faguet, qui a dit les plus belles choses de Fénelon (i), parler de religion aristocratique, dans la dernière page de l'étude qu'il a faite sur l'archevêque de Cambrai. « Une dévotion subtile et sublime, ne convenant qu'à une élite infiniment restreinte, à une aristocratie des âmes (2). » Nous verrons plus loin que Seignelay, le vidame d'Amiens, Ramsay n'étaient pas des saints, quand ils se mirent sous la direction du pieux archevêque. Nous verrons comment Fénelon mesurait ses conseils aux forces de chacun. Il a dirigé toutes sortes d'àmes, à toutes il a dit ce qui convenait. Les âmes mortes, il les a réveillées ; celles cjui revenaient à la vie, il les a aidées; les âmes tièdes, il les a secouées ; les âmes malades, il les a guéries ou tout au moins soulagées ; les âmes fortes, il les a conservées ; les âmes héroïques, il les a gardées. Aux âmes délicates, il a donné un pain léger ; aux âmes mystiques, il a parlé un langage divin.

Voilà le vrai Fénelon, il s'est fait tout à tous pour les gagner à Jésus-Christ.

Fénelon qui connaît si bien la merveilleuse constitution de l'âme, s'écarte de tout excès dans la culture de la piété. Les ressorts de l'âme, comme la corde de l'arc, peuvent se briser à force de les tendre. « Ne vous fatiguez point ni d'étude, ni de solitude sauvage, ni même d'exercices de piété. Prenez tout avec modération ; variez et diversifiez vos occupations ; ne

1. Dix-septième siècle. Etudes littéraires, p. 33,^. — 2. Ibid., p. 381.

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VOUS passionnez sur aucune. Arrêtez-vous dès que vous sentez un certain empressement qui vient de la passion (i)... Mais d'abord il ne faut pas vous gêner et vous lasser de prières. Pendant la messe, vous pourrez lire l'Épître et l'Évangile, pour vous unir au prêtre dans le grand sacrifice de Jésus-Christ ; quelque pensée tirée de l'Évangile ou de l'Épître, qui aura rapport au sacrifice, pourra vous aider à tenir votre esprit élevé à Dieu (2). » La métaphysique des stoïciens enseignait déjà qu'Apollon ne tend pas toujours son arc; Fénelon conseille de se reposer même dans la piété. A l'àrae, comme à la nature, il faut une détente périodique (}ui est la loi même de la vie et la condition de l'effort.

Fénelon permet et ordonne même les plaisirs innocents, les distractions, les jeux mêmes, « La crainte excessive de goûter du plaisir dans les choses innocentes et nécessaires, écrit-il à la comtesse de Gramont, vous fait plus de mal pour votre avancement spirituel, que ce plaisir ne pourrait vous en faire. Il est vrai qu'il ne faut jamais se flatter soi-même, surtout quand on est obligé de se punir : mais une contention perpétuelle pour repousser jusqu'au moindre sentiment involontaire de plaisir dans une vie réglée, vous cause un trouble très nuisible (3). »

S'il fallait faire le portrait du dévot, d'après Fénelon, on pourrait parler ainsi. Le dévot ne vit pas à l'écart des autres hommes ; il a sa place ilans ce monde par ordre de Dieu et doit la tenir. « Il faut voir civilement tout le monde dans les lieux où tout le monde va, à la Cour, chez le roi, à l'armée, chez les généraux. 11 faut tâcher d'acc]uérir une certaine politesse ciui fait qu'on défère à tout le monde avec dignité. Nul air de

i. Œ. C, ^'I^, p. 517. — 2. /6/(/., p. 473. — 3. lè/d., p. 5<)().

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Q;-loire, nulle affectation, nul empressement : savoir traiter chacun selon son rang-, sa réputation, son mérite, son crédit; au mérite, l'estime; à la capacité accompagnée de droiture et d'amitié, la confiance et l'attachement; aux dignités, la civilité et la cérémonie (i)... Je ne voudrais point que vous retranchassiez rien sur vos devoirs à l'égard du public; il m'a paru même cjue vous ne donniez pas assez de temps aux visites de bienséances et aux soins de la société selon votre état (2). » Le dévot n'est pas un censeur de la vie des autres; en apparence même, sa conduite ne paraît pas différer beaucoup de celle de ses compagnons. Sénèque disait : « Ayons une façon de vivre meilleure que la foule, mais qui ne la choque point. Il ne faut point effrayer ceux que nous voulons gagner (3). » Fénelon dit de même : « On vit à peu près comme les autres sans affectation, sans apparence d'austérité, d'une manière sociable et aisée, mais avec une sujétion perpétuelle à tous ses devoirs (4)... Il faut édifier tous ceux qui vous voient, sans leur parler jamais de dévotion. » Jl faut montrer son courage à l'occasion et ne pas fuir devant un sourire moqueur ou un sarcasme sanglant. « On doit cacher aux yeux du monde tout ce (ju'il n'est point nécessaire de lui montrer; mais il faut qu'il sache (jue vous voulez être chrétien, (jue vous renoncez au vice, et que vous fuyez l'impiété... Ne demeurez point neutre. Quand un homme se déclare hautement pour la religion, d'abord on murmure, mais bientôt on se tait, on s'accoutume à le laisser faire (5). » Le dévot de Fénelon doit être savant, instruit pour faire honorer la religion. « Quand on saura que vous travaillez à n'ignorer rien dans l'histoire et dans la guerre,

I. Œ. C, VIII, p. 473. — 2. Ibid., VII, p. 369. Lettre au vidame d'Amiens, 4 janvier 1712. — 3. Epist. 5. — 4. Instructions et avis, II. Œ. C, VI, p. 74. — 5. Œ. C, VIII, p. 500.

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personne n'osera vous attaquer sur la dévotion (i)... Vous devez faire honneur à la piété, écrit-il au duc de Bourgogne, et la rendre respectable dans votre personne. Il faut la pratiquer d'une manière simple, douce, noble, forte et convenable à votre rang. Il faut aller tout droit aux devoirs essentiels de votre état, par le principe de l'amour de Dieu, et ne rendre jamais la vertu incommode par des hésitations scrupuleuses sur les petites choses. L'amour de Dieu vous élargira le cœur, et vous fera décider sur-le-champ dans les occasions pressantes. Un prince ne peut point, à la Cour ou à l'armée, régler les hommes comme des rel igieux ; il faut en prendre ce qu'on peut, et se proportionner à leur portée (2). »

Le dévot est plein de douceur, de politesse et d'aménité. « Rien n'est si tendre, si ouvert, si vif, si doux, si aimable, si aimant, qu'un cœur uni à Dieu par la piété. » Le monde donne toujours un air sombre et désagréable au chrétien, comme si, à mesure qu'une âme se purifie en se rapprochant de Dieu, elle laissait derrière elle, avec les imperfections dont elle se dépouille, ce qu'elle pouvait avoir d'attrayant et de sympathiciue, du moins, ce qui formait entre elle et nous un commerce agréable. Les Juifs avaient peur des messagers célestes, s'imaginant que leur apparition était un pronostic fatal. Il suffit qu'un homme soit religieux pour se voir déprécié dans certains cercles, où l'on fuit sa compagnie comme ennuyeuse et fatigante. On s'imagine cjue, pour être pieux, il faut qu'une âme soit tout absorbée en Dieu ; au contraire. Dieu nous fait un devoir de donner 'à notre prochain des témoignages de notre charité et de notre affection. « Outre (ju'il ne faut jamais paraître se préférer à personne, il faut encore certaines manières simples, naturelles, ingénues, un visage ou-

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