CARACTÈRES DE LA PIÉTÉ DE FICNELOX
vert, quelque chose de complaisant dans le commerce passager : ([ue tout marque de la noblesse, de l'élévation, un cœur libéral, officieux, bienfaisant, touché du mérite, de l'industrie pour obliger, du regret ([uand on ne le peut pas, de la délicatesse pour prévenir des gens de mérite, pour les entendre à demi-mot, pour leur épargner certaines peines, pour dire à demi ce cju'il ne faut pas achever de dire, pour assaisonner un service de ce qui peut le rendre obligeant sans le faire valoir... Rien n'est si noble, si délicat, si grand, si héroïque, que le cœur d'un vrai chrétien ; mais, enlui, rien de faux, rien d'affecté, rien que desimpie, de modeste et d'effectif en tout ( i j... La piété n'a rien de faible ni de triste, ni de gêné; elle élargit le cœur, elle est simple et aimable, elle se fait tout à tous pour les gagner tous (21. »
Qui donc a peint la vertu avec un air sombre et concentré ? Le dévot de Fénelon n'est pas ainsi fait. «Vous devez voir les gens de votre condition ; mais il faut être gai , libre , affable ; rien de timide, ni de sauvage. Demandez à Dieu qu'il vous ôte votre air timide et trop composé ; donnezvous à Dieu quand vous allez voir les gens; mais, pendant la conversation, ne soyez pas distrait et rêveur pour courir après la présence de Dieu qui vous échappe. Alors faites ce qu'il veut que vous fassiez, qui est d'être honnête et complaisant... Ne prenez point la piété par un certain sérieux, triste, austère et contraignant. Là oh estl 'esprit de Dieu, là est la vraie liberté (31... Soyez bon ami, obligeant, officieux, ouvert; cela vous fera aimer, et apaisera la persécution. Qu'on voie que ce n'est point par grimace ni par noirceur, mais par vraie religion et avec courage, que vous renoncez aux débauches des jeunes gens (4). »
« Soyez gai, dit-il ailleurs, comme un homme qui a
1. Œ. C, VIII, p. 473. — 2. Ibid.,\U, p. 234. Lettre au duc de Bourgogne. — 3. H Cor., III, 17. — 4. Œ. C, VIII, p. 523.
IQO FENELOX DIRECTEUR DE CONSCIEN'CE
trouvé le vrai trésor et qui n'a plus besoin de rien i 1 1. » Le vrai dévot, accueillant tout le monde, quelle que soit sa condition, avec un sourire bienveillant, ne s'irrite jamais, quand on l'interrompt dans ses exercices de piété ou que l'on met obstacle à ses projets de dévotion. Le jeune Louis de Gonzague allait assister à une instruction de piété qu'il avait vivement désiré d'entendre, quand il fut appelé par un visiteur qu'on lui dépeignait comme importun et qu'on lui conseillait d'éviter. « Non, dit-il, au sermon j'irais apprendre à me vaincre, ici je puis tout de suite mettre en pratique cet empire sur moi-même. x> C'est ainsi que Fénelon écrivait à la comtesse de Gramont : « Sous la figure de l'importun, il faut regarder Dieu qui fait tout, et qui n'est pas moins attentif à nous mortifier par l'importunité,qu'à nous instruire et à nous toucher par les bons exemples. L'importun que Dieu nous envoie sert à rompre notre volonté, à renverser nos projets, à nous faire désirer avec plus d'ardeur le silence et le recueillement, à nous détacher de nos arrangements, de notre repos, de nos commodités et de notre goût, à humilier notre esprit pour l'accommoder à celui d'autrui (2). » En un mot, le dévot a toutes les cjualités extérieures des hommes du monde, sans avoir leurs défauts et leurs vices. Fénelon ne réconcilie pas le monde et la piété, l'alliance n'est pas plus possible que celle de l'Eglise et du siècle ; il rend la vertu possible au milieu du monde et la fait aimer.
Il est évident que, pour produire ces heureux effets, la piété doit revêtir certaines conditions indispensables. Elle doit être vraie et simple. La piété est vraie, sin-
1, Qi. C, VIII, p. 512. — 2. Ibid,, p. 5y<).
CARACTERES Dli LA PIKTIÎ DE FENELON iqi
cère, quand elle part d'un sentiment intérieur, qu'elle réside dans l'àme et ne consiste pas seulement dans les formules extérieures. Les pratiques de piété sont bonnes et même excellentes, et quand c'est le cœur qui les inspire, elles sont très utiles à l'âme qui les exerce avec un esprit de sagesse et de modération, mais ne sont pas la piété elle-même ou toute la piété. La piété est un mouvement de l'àme qui nous porte énergiquement vers Dieu, sans aucune apparence forcée, sans vaine et sèche démonstration ; mais, comme le disait Fénelon à son royal élève, qui nous porte à Dieu par l'abondance d'un cœur en qui l'amour de Dieu devient une source vive pour tous les sentiments les plus doux, les plus forts et les plus proportionnés. Si la piété est vraie, elle se traduira à l'extérieur par la fidélité au devoir et à l'accomplissement des œuvres de charité.
« Point de singularités affectées ; point de bizarrerie mais une piété simple, toute tournée vers vos devoirs et toute nourrie du courage, de la confiance et de la paix que donne la bonne conscience et l'union sincère avec Dieu... La vraie piété, la sincère vertu est simple, uniforme, sans empressement, sans mystère, elle ne se hausse ni ne se baisse, elle n'est jalouse ni de réputation ni de succès. Elle fait le moins mal qu'elle peut ; elle se laisse juger et se tait ; elle se contente de peu ; elle n'a ni cabale, ni dessein, ni prétention. Prenez-la, laissez-la : elle est toujours la même. »
Ne croyez pas que cette aimable vertu soit la piété futile des chrétiens dégénérés qui, par une transaction coupable, accommodent la religion à leurs passions, la rendent mondaine pour la rendre facile et semblent vouloir réaliser l'alliance impossible de la lumière avec les ténèbres.
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Fénelon a résumé toutes ses pensées sur ce point dans un admirable Entretien sur les caractères de la véritable et solide piété (i). Nous ne pouvons pas tout dire, puissions-nous donner le désir de connaître davantage les enseignements précieux de ce grand directeur, a Gardons-nous bien, dit-il, de juger de notre vertu par les apparences. Les balances trompeuses du monde, que l'Écriture appelle abominables, sont bien différentes de celles dont la justice de Dieu se sert pour peser toutes nos actions. Souvent Dieu, qui pénètre les plus secrets replis des cœurs, y voit et y condamne certaines passions déguisées, pendant que les dehors paraissent vertueux et exemplaires aux yeux du monde. »
L'essentiel de la piété se trouve-t-il dans nos sentiments et dans nos actions ? « Piété utile à tous ; piété simple et désintéressée ; piété constante ; piété qui fait le bien et qui le cache ; piété qui ne cherche point à plaire aux hommes, ou du moins qui ne veut leur plaire que pour plaire à Dieu (2) ; piété enfin qui va jusqu'à s'oublier soi-même pour n'être appliquée qu'à la correction de ses défauts et à l'accomplissement de ses devoirs (3). » Si la piété n'est pas faite de cette sorte, elle n'est pas solide, elle n'est pas véritable. Et Fénelon fait cet examen par rapport à Dieu, par rapport à nous-mêmes, par rapport au prochain.
Il faut aimer à souffrir pour Dieu, être disposés à mourir pour nous unir à lui, être bien aises de nous occuper de lui. Sans ces dispositions, toute la piété, quelque fervente qu'elle paraisse au dehors, ne saurait avoir de solidité.