INTRODUCTION XXV
le succès de ses conseils; les progrès de son élève Lucilius lui font sentir les joies les plus pures d'un Père spirituel. Ayant les joies, il a les angoisses. Il a peur qu'un avis donné à distance n'arrive trop tard (i). Comme la tendresse a ses audaces poétiques, il ne craint pas de lui crier de loin : Tecuni sum (2).
Enfin il lui écrit et lui récrit, le gronde et le caresse. Il a dépensé assez de son cœur pour pouvoir dire : « Tu m'appartiens ; meum opus es (3). » Il faut le dire : cette direction stoïcienne reste inférieure aux conseils du Christ. Il est un point que nous ne retrouverons plus dans la direction chrétienne. Sénèque s'adresse aux hommes capables de supporter la vérité et qu'on a l'espoir de rendre meilleurs, mais il conseille d'abandonner ceux dont on désespère, après avoir tout essayé. Le philosophe chrétien espère toujours ; jamais Fénelon ne pensera au découragement.
Jusque dans les témoignages les moins équivoques de sa sympathie, on sent chez Sénèque le philosophe qui veut augmenter sa clientèle et le psychologue auquel ses analyses ne déplaisent point. L'homme n'a pas disparu. « M. Martha, dit M. Caro (4), s'est proposé de montrer dans les Lettres à Lucilius le commencement et comme une ébauche de la direction spirituelle. Rien de plus ingénieux que les preuves qui reposent toutes sur des citations habilement rassemblées et sur des analogies tout à fait curieuses. On est charmé, presque convaincu. Pour s'en mieux convaincre encore, on a recours au livre, on relit quelques-unes de ces lettres et le charme se dissipe. On se retrouve en face de cet étrange composé de moraliste sublime et de sophiste, du Sénèque que nous connaissons. Au lieu d'un conseil affectueux et suivi, scrutant avec une compassion sévère les souffrances