DE LA THÉORIE A LA PRATIQUE
Fénelon ne fut pas le théoricien de la direction de conscience; dans une courte lettre, il a dit quelque chose sur cette délicate question ; dans la querelle sur le quiétisme, il a exposé ses principes d'ascétisme, qu'il a défendus avec une science, une dignité et un courage dignes de la plus noble des causes. Ces principes dominent toute sa correspondance ; l'amour de Dieu est la force intérieure qui soutient tout son édifice spirituel. Néanmoins, Fénelon n'a pas condensé, comme tant d'autres auteurs, le P. Guilloré, par exemple, l'ensemble de ses idées dans un manuel didactique.
Nous aurions aimé voir ce grand esprit, si clair et si fin, laisser à la postérité la somme de ses pensées sur la direction ; livrer, au soir de sa vie, le secret de son àme et de sa mystérieuse influence sur les cœurs. Nous nous imaginons, non sans raison, que ni pour le style, ni pour l'intérêt du sujet, le <c directeur » de l'archevêque de
2l6 FÉNELON DIRECTEUR DE CONSCIENCE
Cambrai n'eût pas été inférieur à « l'Orator » du grand avocat de Rome.
Fénelon a agi. Il fut un homme d'action; il a dirigé des ministres, des seigneurs, des femmes du monde, des religieuses, et la mort l'a surpris, avant qu'il ait peutêtre songé au rêve que nous caressons. Pour construire une théorie de la direction de conscience, d'après Fénelon, nous avons dû parcourir toute la correspondance spirituelle de l'archevêque de Cambrai et même d'autres opuscules pieux que le prélat composait pour les âmes confiées à ses soins.
Nous avons vu quelle sublime idée il se faisait du directeur chrétien, de ses devoirs, de sa science, de sa prudence; du respect que celui-ci doit montrer à l'àme qu'il dirige, combien il doit fuir toute idée dominatrice au détriment de l'initiative individuelle et de la volonté humaine.
C'est merveille de voir avec quelle sagesse il sait concilier les exigences du monde et les enseignements du Christ, comment il comprend la vie humaine. La femme chrétienne, absorbée par les mille ennuis quotidiens, doit se montrer heureuse de servir Dieu et rendre la religion aimable, force invisible, incarnée sous cette fig-ure visible.
Il connaît les maladies de la vie spirituelle et apprend à les guérir. Il sait les enthousiasmes intempestifs des néophytes et les arrête d'une main sûre. A chacun selon ses moyens et sa situation : au monde la piété de Marthe, au cloître les ravissements de Marie.
Moraliste profond, il a saisi avec finesse les ravages de l'amour-propre et il dénonce ce nouveau P-rotée avec un courage étonnant; il poursuit ce serpent partout, jusque dans les replis les plus détournés, avec une rare vigueur, il devine ce mal terrible avec une intuition merveilleuse. Le directeur doit être doublé d'un mora-