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I. Histoire de Fénelon, liv. I, chnp. xxix

étaient tous deux tendrement aimés du supérieur de Saint- Sulpice, le vénérable abbé Tronson. L'entrée de Fénelon à Versailles réunissait des cœurs, si bien faits pour se comprendre. Toute la famille Colbert allait profiter de cette belle vertu, jouir du commerce de ce noble esprit et goûter l'amitié la plus tendre du plus aimant des hommes.

La gloire et l'honneur d'avoir attiré à Versailles l'abbé de Fénelon donnent à M. de Beauvilliers le droit de tenir le premier rang dans cette galerie de portraits.

Paul de Saint- Aignan, duc de Beauvilliers, pair de France, premier gentilhomme de la chambre du roi, chef du Conseil des finances, ministre d'Etat, naquit en 1648; il épousa, en 167 1, Henriette-Louise Colbert, seconde fille du ministre. De ce mariage, naquirent treize enfants. Il mourut à Vaucresson, près de Versailles, le 31 août 17 14. Saint-Simon a laissé du bon duc (i) un portrait qui vaut la peine d'être cité ; en deux coups de pinceau, le grand écrivain évoque devant nos yeux cette figure si originale. Il « était grand, fort maigre, le visage long et coloré, un fort grand nez aquilin, la bouche enfoncée, des yeux d'esprit et perçants, le sourire agréable, l'air fort doux, mais ordinairement fort sérieux et concentré.

Il était né vif, bouillant, emporté, aimant tous les plaisirs. Beaucoup d'esprit naturel, le sens extrêmement droit, une grande justesse, souvent trop de précision ; renonciation aisée, agréable, exacte, naturelle, l'appréhension vive, le discernement bon, une sagesse

1. C'est ainsi que le duc de Beauvilliers est désit^né dans l.i correspondance de Fénelon, ou (|uelquetois le bon et les abréviations H., BD., LB.

LA FAMILLE COLBLKT . 237

singulière, une prévoyance qui s'étendait vastement, mais sans s'égarer ; une simplicité et une sagacité extrêmes et qui ne se nuisaient point l'une à l'autre ; et depuis que Dieu l'eut touché, ce qui arriva de très bonne heure, je crois pouvoir avancer qu'il ne perdit jamais sa présence, d'où on peut juger, éclairé comme il était, jusqu'à quel point il porta la piété. Doux, modeste, égal, poli avec distinction, assez prévenant, d'un accès facile et honnête jusqu'aux plus petites gens ; ne montrant point sa dévotion, sans la cacher aussi, et n'en incommodant personne... Sa charité pour le prochain le resserrait dans des entraves qui le raccourcissaient par la contrainte de ses lèvres, de ses oreilles, de ses pensées, dont on a vu les inconvénients en plusieurs endroits. Le ministère, la politique, la crainte trop grande du roi augmentèrent encore cette attention continuelle sur lui-même, d'où naissait un contraint, un concentré, un pincé, qui éloignait de lui, et un goût de particulier très resserré, et de solitude qui convenait peuà ses emplois, qui l'isolait, qui, excepté ses fonctions, parmi lesquelles je range sa table ouverte le matin, lui faisait un désert de la Cour, et lui laissait ignorer tout ce qui n'était pas les affaires où ses emplois l'engageaient nécessairement (i)... Cet homme si droit, si en garde contre lui-même, et d'une attention si active, se laissa tellement enchanter, lui et M. de Chevreuse, aux charmes de l'archevêque de Cambrai, que, sans l'avoir jamais vu depuis sa disgrâce, ce prélat ne cessa d'.ètre l'àme de son âme et l'esprit de son esprit, que tout ce qu'il pratiquait dans son intérieur de conscience et dans son domestique était réglé souverainement par M. de Cambrai (2). »

L'àme de Jonathas était collée à celle de David (3).

I. Saint-Simon, Vil, p. 116 et siiiv. — ::. Ibid, p. i::i. 3. I Reg-., xviii, V. I.

Il faut lire dans Saint-Simon quel était, en plein Versailles, l'intérieur de la maison du duc de Beauvilliers ovi l'austérité chrétienne était pratiquée dans toute sa rigueur, sans rien ôter à la dignité extérieure et à la noblesse de la vie. Mme de Maintenon, qui succéda à la favorite Mme de Montespan, tourna les yeux vers cette vertueuse famille. Elle allait régulièrement dîner un ou deux jours de la semaine à l'hôtel de Beauvilliers ; d'autres fois, ordinairement le dimanche, à l'hôtel de Chevreuse. Il n'y avait qu'elle, les deux sœurs et leurs maris. Tout se passait en famille, avec la sonnette sur la table, afin de n'avoir pas de valets autour de soi et de pouvoir parler sans contrainte. C'est là, nous l'avons dit, que la demi reine connut Fénelon et qu'elle s'attacha à lui jusqu'à en faire le dépositaire de ses plus intimes pensées. Pendant la tourmente et la querelle du quiétisme, M. de Beauvilliers resta fidèle à son ami, au risque de perdre sa situation. Saint-Simon, qui estimait beaucoup le duc, le pressa d'avoir moins d'attachement, au moins en apparence, pour ce qui l'exposait si fort. « Il fut inébranlable, il me répondit sans la moindre émotion qu'à tout ce qu'il lui revenait de plusieurs côtés, il ne doutait point qu'il ne fût dans le péril que je venais de lui représenter, mais qu'il n'avait jamais souhaité aucune place, que Dieu l'avait mis en celles où il était ; t|ue ([uand il les lui voudrait ôter, il était tout prêt de les lui remettre ; qu'il n'y avait d'attachement que pour le bien qu'il y pouvait faire ; que n'en pouvant plus procurer, il serait plus que content de n'avoir plus de compte à en rendre à Dieu, et de n'avoir plus c[u'à le prier dans la retraite où il n'aurait à penser tju'à son salut ; que ses sentiments n'étaient point opiniâtreté, (]u'il les croyait bons, et que, les pensant tels, il n'avait (]u'à attendre la volonté de Dieu, en paix et avec soumission, et se garder surtout de faire la moindre chose

qui put lui donner un scrupule en mourant (i i. » L'historien ajoute ces touchantes paroles : « Je m'en allai si pénétré de ces sentiments si chrétiens, si élevés et si rares, que je n'en ai jamais oublié les paroles, tant elles me frappèrent, et que si je les racontais à cent fois différentes, je crois que je les redirais toutes et dans le même arrangement que je les entendis. » Aussi, il ne pas s'étonner de la belle réponse de M, de Beauvilliers à Louis XIV, quand celui-ci, recevant le bref de condamnation des Maximes des Saints , dit devant ses courtisans : « Eh bien ! M. de Beauvilliers, qu'en direzvous présentement ? Voilà M. de Cambrai condamné dans toutes les formes. — Sire, répondit le duc d'un ton respectueux, mais néanmoins élevé, j'ai été l'ami particulier de ls\. de Cambrai, et je le serai toujours (2)...» Le roi demeura muet et les spectateurs en admiration d'une générosité si ferme. Si cette indépendance était le fruit delà direction de Fénelon, c'était une direction singulièrement forte et élevée ; cette attitude imposait le respect. ~

Peu de temps après son départ de la Cour, l'archevêque écrivit au duc de Beauvilliers ces quelques lignes (30 novembre 1699 1 : « Je suis fâché, mon bon duc, de ne vous point voir, la bonne duchesse et quelques autres amis en petit nombre. Pour le reste je suis ravi d'en être bien loin ; j'en chante le cantique de délivrance, et rien ne me coûterait tant (^ue de m'en rapprocher. J'aime toujours M. le duc de Bourgogne, malgré ses défauts les plus choquants. Je vous conjure de ne vous relâcher jamais dans votre amitié pour lui ; que ce soit une amitié crucifiante et de pure foi : c'est à vous de l'enfanter avec douleur, jusqu'à ce que Jésus-Christ soit formé. Supportez-le sans le flatter, avertissez-le sans le

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