I. Œ. C, \'II, p. 221 et 222. — 2. Ibid., p
ment, même par le coin le plus sensible : « Une vérité qu'on nous dit nous fait plus de peine que cent que nous nous dirions à nous-même : on est moins humilié du fond des vérités que flatté de savoir se les dire(i). » Le savant directeur connaissait profondément le cœur humain : ce ne fut pas une des moindres causes de ses succès sur les âmes.
En attendant que le duc de Chevreuse ait trouvé près de lui quelqu'un pour lui rendre ce service, Fénelon le lui rend de loin, tant qu'il peut, en lui parlant sans réticence, sans ménagement : il lui expose d'une manière sensible son grand défaut, ce beau défaut tout curieux, tout intellectuel ; il le lui étend avec ses replis et le lui fait toucher du doigt : « Plus une vie est profonde, délicate, subtile et spécieuse, plus on a de peine à l'éteindre. Elle échappe par sa subtilité; elle se fait épargner par ses beaux prétextes... Telle est la vie secrète d'un esprit curieux, tourné au raisonnement, qui se possède par méthode philosophique, et qui veut posséder de même tout ce qui l'environne (2)... Qui voudrait à tout moment s'assurer qu'il agit par raison et non par passion et par humeur, perdrait le temps d'agir, passerait sa vie à anatomiser son cœur, et ne viendrait jamais à bout de ce qu'il chercherait (3). » Il dénonce et poursuit à outrance « ce goût de sûreté géométrique » qui est enraciné en lui par toutes les inclinations de sa vie, : par une habitude changée en nature » . Il l'exhorte à mourir « à ses goûts d'esprit, à ses curiosités et à ses recherches philosophiques, à sa sagesse intempérante, à ses arrangements étudiés, à ses méthodes de persuasion pour le prochain (4) : » à ne pas être un affairé d'esprit à tout propos et hors de propos, un nrdélion de la vie intérieure. Cet ai)aisement, cette
I. (!•;. C, vil, p. 222. — 2. Ihid., p. 223. — 3. Ibid. - 4. Ihid.
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quiétude morale qu'il lui prêche, c'est de la part de Fénelon un conseil du bon sens le plus clairvoyant, le plus net, et qui, dans le cas présent, allait le mieux à son adresse. C'est digne du plus grand des directeurs du XVir' siècle.
Tout nous porte à croire que Chevreuse se corrigea vite de ce travers d'esprit, puisque les lettres de Fénelon, dès l'année 1702, sont muettes sur ces défauts, ou tout au moins elles ne font qu'une allusion rapide. Ce ne sont que conseils politiques et avis touchants sur la direction à donner au duc de Bourgogne et aux affaires du pays. La direction spirituelle ne manque pas, mais c'est unicjuement pour tourner davantage vers Dieu ce cœur tout pénétré d'amour divin et tout dégagé des liens de cette terre.
Le duc de Chevreuse s'était mis à l'œuvre, avec une résolution ferme et assurée, et le pieux archevêque avait suivi pas à pas les efforts multipliés de cet esprit énergique. Ce n'était pas aisé d'accoutumer à l'oraison cette àme troublée par toutes les choses extérieures et tourmentée par les pensées intimes; aussi le directeur se met à sa portée, se fait en quelque sorte enfant, pour guider les premiers pas dans la voie de la réforme morale : « Pour l'oraison, je crois que vous la devez faire sur un livre que vous laisserez à chaque moment que Dieu vous occupera seul... Prenez les livres qui vous porteront le plus à une simple présence de Dieu, qui fasse cesser l'activité de votre esprit... Faites là-dessus ce qu'on fait en prenant des eaux : commencez par quelque chose de médiocre, et accoutumez-vous, peu à peu, à augmenter la mesure. Ensuite, vous me-ferez savoir quelles seront là-dessus vos expériences (i). » Quand le duc eut appris à prier, il s'étonna de la fra-