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Les enfants ont une stratégie, pleine d'artifices, que le sang-froid peut seul déjouer : céder avec mollesse ou résister avec emportement, c'est se trahir également à ces petits regards pénétrants et impitoyables. -Il faut avec eux du caractère et de l'àme, de l'àme pour les attirer, du caractère pour les dominer.
Toutes ces qualités de l'affection, Fénelon les possédait dans un rapport plein d'harmonie ; il s'en servit pour prendre sur son élève l'ascendant nécessaire. C'est merveille de voir comme il arrive ainsi à conduire le duc de Bourgogne par l'affection et par la raison, à étouffer les germes de ses vices, à développer les facultés heureuses de son cœur, à mêler les deux existences du maître et du disciple au point de n'en plus faire qu'une, d'habituer d'abord l'enfant et ensuite le jeune homme à ne sentir et à ne vivre que dans son précepteur.
Il y avait pa^^fois, entre le maître et l'élève, des scènes violentes. Un jour, le duc de Bourgogne répond à une réprimande de Fénelon par ce mot impertinent: « Non", non. Monsieur, je sais ce que je suis et qui vous êtes. » Fénelon ne dit pas un mot, puis il affecta de ne plus lui parler de la journée. Le lendemain matin, l'abbé entra chez lui, et lui adressant la parole avec une gravité froide et respectueuse : « Je ne sais. Monsieur, si vous vous rappelez ce que vous m'avez dit hier : que vous saviez ce que vous êtes et ce que je suis ; il est de mon devoir de vous apprendre que vous ignorez l'un et l'autre. Vous comprenez assez qu'il n'est pas ici question de la naissance, qui n'ajoute rien à votre mérite personnel. Vous ne sauriez douter que je suis au-dessus de vous par les lumières et les connaissances. Quant à l'autorité, vous n'en avez aucune sur moi, et je l'ai moi-même, au contraire, pleine et entière sur vous. Le roi et Monsei-
gneur vous l'ont dit assez souvent. Vous croyez peut-être que je m'estime fort heureux d'être pourvu de l'emploi que j'exerce auprès de vous ; désabusezvous, Monsieur ; et afin que vous n'en doutiez pas, je vais vous conduire chez Sa Majesté, pour la supplier de vous nommer un autre précepteur, dont je souhaite que les soins soient plus heureux que les miens. » Fénelon allait se retirer. « Ah ! Monsieur, s'écria le duc de Bourg-Qone, je suis désespéré de ce qui s'est passé hier. Je vous promets que vous serez content de moi, mais promettez -moi de rester. » Fénelon attendit quelque temps encore, et céda quand il vit les heureux effetsdesonavertissement.il ne faut jamais être dur. Il faut une affection forte.
Le pauvre enfant luttait du reste avec une énergie touchante ; il signait des engagements d'honneur d'obéir à ses maîtres. «Je promets, foi de prince, à AI. l'abbé de Fénelon, de faire sur-le-champ ce qu'4l m'ordonnera et de lui obéir dans le moment qu'il me défendra quelque chose, et, si j'y manque, je me soumets à toutes sortes de punitions et de déshonneur.
« Fait à Versailles, le 29 novembre 1689. »
Dans cette lutte entre la nature et l'intelligence, Fénelon savait bien que la piété seule pouvait assurer un résultat définitif. Chez tous les hommes, la religion peut seule donner au caractère la force nécessaire pour se dominer ; chez un prince, elle est l'unique frein capable d'arrêter la violence des penchants naturels qui ne trouvent partout que flatteries et complaisances.
Le duc de Bourgogne, guidé par son pieux précepteur, devint en peu de temps si fidèle à la grâce, qu'il fit l'admiration de cette Cour de Versailles, cependant si frivole. « Les premiers jours du printemps, a dit Vauvenargues, ont moins de grâce que la vertu nais-
santé d'un jeune homme (i i. » L'idée de la grandeur de Dieu se grava profondément dans son àme.
Un jour, raconte Fénelon, il voulait cacher ce qu'il avait fait ; a je le pressai de me dire la vérité devant Dieu. Alors il se mit en grande colère et il s'écria : « Pour- « quoi me le demandez-vous devant Dieu ? Hé bien ! a puisque vous me le demandez ainsi , je ne puis pas vous « désavouer que j'ai fait telle chose. » Il était comme hors de lui par l'excès de la colère, et cependant la religion le dominait tellement, qu'elle lui arrachait un aveu si pénible. »
Fénelon l'avait accoutumé sans fatigue à tous les petits exercices de piété : prières, oraisons, examens de conscience. Cet adolescent de quinze ans,' agenouillé dans la chapelle de Versailles, il demandait au Roi des Rois de se corriger de ses défauts et de bénir le roi, son grand-père. Dans le silence, il offrait son cœur à Dieu et sa prière était agréable au Très-Haut. L'historien, qui nous a si bien renseigné sur les défauts du jeune prince, fut si frappé de ce changement soudain, qu'il en voit la cause dans la seule religion : « En très peu de temps, dit Saint-Simon, la dévotion et la grâce en firent un autre homme et changèrent tant et de si redoutables défauts en vertus parfaitement contraires. De cet abime sortit un prince affable, doux, humain, modéré, patient, modeste, humble et austère pour soi, tout appliqué à ses obligations et les comprenant immenses, il ne pensa plus qu'à allier les devoirs de fils et de sujet à ceux auxquels il se voyait destiné (2). »|
Admirable précepteur, Fénelon fut encore un professeur remarquable. Passionné pour la beauté littéraire,
1. L'allocution, prononcée à la première communion du duc de Bourgog-ne par Fénelon, est conservée à la Bibliothèque du séminaire Saint- Sulpice, section des manuscrits.